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Au coeur du Protocole de Maputo

Jamais une convention africaine n’avait suscitée une telle levée de bouclier, un courroux virulent de la part d’une partie des peuples africains bruyamment attachée à ce qu’ils nomment « les traditions et cultures locales ».. Tout a été dit sur le Protocole de Maputo mais il semble qu’au-delà de la critique massive d’une franche conservatrice de la soi-disant identité africaine, nul n’ait vraiment pris le temps de ressortir les avancées historiques de ce Protocole en matière des droits de la femme.. Il s’agit dans ce billet d’expliquer à quel point le débat a été réduit à une simple bataille de valeurs chrétiennes dépassées, loin des enjeux réels qui se posent au sein de nos sociétés..

Rappelons d’abord le contexte dans lequel le Protocole de Maputo fut élaboré : l’Afrique est l’un des continents qui offre le moins de protection juridique à la femme, proie favorite des génocidaires, victimes de coutumes barbares telles que l’excision et autres mutilations génitales, exutoire humain de la colère des hommes, elle est reléguée au rang d’objet à la disponibilité exclusive des mâles.. Ancestralement, l’Afrique a construit tout un système de discrimination dans lequel la femme occupe l’échelle la plus basse, rien ne lui est épargné, de l’esclavage domestique à l’asservissement sexuel, et tout cela paraissait aussi normal que la traite negrière à une époque peu glorieuse de l’histoire.. Portées par des organisations non gouvernementales africaines dont la mission est de dénoncer ses abus et signifier aux hommes que la femme africaine est comme toutes les autres femmes c’est-à-dire revendiquant son droit inaliénable à la dignité, le Protocole de Maputo fut adopté par les différents Chefs d’Etat et de gouvernements africains..

L’objectif principal de ce Protocole n’est nullement l’acculturation ou l’occidentalisation de l’Afrique, mais si par acculturation on entend la mise à mort des cultures primitives où l’humiliante soumission de la femme est une vertu, c’est sans doute le terme approprié.. Ce Protocole vise avant tout à lutter contre les discriminations à l’égard des femmes, la protection contre les attitudes ou pratiques affectant négativement ses droits fondamentaux à l’instar du droit à l’intégrité physique..

Il instaure le droit à la dignité, au respect de la femme en tant que personne et au libre développement de sa personnalité qui peut se comprendre par le droit de se construire, d’avoir ses propres choix, ses horizons personnels et des ambitions indépendamment de la tutelle masculine.. Il interdit toute forme d’exploitation des femmes ou traitement dégradant, ce qui signifie une protection absolue contre toute forme de violence, notamment la violence sexuelle et verbale.. Quand l’on sait qu’il suffit souvent qu’une femme ose objecter contre une décision de son mari pour recevoir la raclée de sa vie, ou qu’il suffit qu’une jeune fille rejette des propositions indécentes pour être insultée et tabassée dans la plus grande impunité, il va s’en dire que ce Protocole est un grand pas fait dans le renforcement juridique des droits de la femme..

Le Protocole de Maputo oblige les Etats membres à interdire les expériences médicales ou scientifiques sur les femmes sans leur consentement en toute connaissance de cause.. Le scandale camerounais sur des prostituées cobayes d’une firme pharmaceutique américaine, il y a quelques années, dénoncé par des Organisations non gouvernementales internationales telles que Act Up montre la nécessité de réprimer ce genre d’activités inhumaines.. Cette sombre affaire de VIH/SIDA et de placebo a finalement conduit l’ancien ministre camerounais de la santé derrière les barreaux, un juste châtiment pour les vies gâchées et les rêves brisés.. Ce Protocole ne se contente pas uniquement de reprouver un certain nombre de comportements mais il prévoit des dispositifs pour l’indemnisation effective des femmes victimes de ces abus..

Allant dans le sens du slogan adopté pour la promotion de l’éducation de la jeune fille africaine dans les années 90, « éduquer une fille, c’est éduquer une nation », le Protocole de Maputo encourage le droit à l’éducation des femmes mais également le devoir d’instruire le public pour une modification des « modèles de comportements socioculturels », une manière de lutter contre l’idée reçue et transmise de générations en générations que la femme est le « sexe faible », donc inférieure au mâle.. Il rejette avec la dernière ferveur cette discrimination coutumière à l’égard des femmes dans l’accès à l’éducation, à la formation et à l’emploi ; et exige la fin des stéréotypes dans les manuels scolaires et les medias.. Les femmes ne devraient pas être cantonnées aux filières purement littéraires sur l’argument terrible qu’elles n’auraient pas assez de cervelle pour tenir le coup..

Comme au Rwanda dont le parlement est composé à majorité par des femmes, le Protocole de Maputo soutient une prise en considération de la « parole » de la femme dans l’élaboration des politiques nationales et sous-régionales, un rôle paritaire et prépondérant dans le processus décisionnel public comme privé.. Il demande aux Etats africains de favoriser la participation significative de la femme africaine dans la construction des programmes de développement, à la promotion et maintien de la paix sur le continent.. Les échecs répétés des hommes d’Etat africains dans la résolution des conflits du continent devraient être une source de sagesse, la paix et sa sauvegarde n’est pas une affaire de testostérone.. Il est urgent de confier aux femmes un pouvoir de négociation plus important, au lieu de les laisser dans la pièce à coté lors des sommets diplomatiques, à préparer le buffet et passer la serpillière.. Il est clair si les femmes avaient contribué à l’élaboration des traités de paix de Versailles et de 1945, il n’y aurait sans doute pas eu les boucheries immenses qui s’en sont toujours suivies.. Du moins, le sentiment que l’homme est un animal belliqueux aurait été mutuellement partagé et non demeuré comme une caractéristique naturelle du seul mâle..

Le Protocole de Maputo s’attaque non seulement aux pratiques ancestrales et traditionnelles africaines mais aussi à celles que l’on considèrent comme étant plus récentes surtout dans le cadre professionnel, il condamne ainsi toute forme de harcèlement sexuel, illégitimise le droit de cuissage et rend illégal les promotions canapé répandues dans les entreprises et les administrations locales.. Il met également un doigt sur le harcèlement sexuel en milieu scolaire et académique, s’offusque des agissements des professeurs transformés en prédateurs sexuels au lieu de rester dans leur rôle de promotion de l’alphabétisation de la jeune fille..

L’autre principale avancée de ce Protocole est dans le domaine du mariage qui devrait être conclu désormais avec le plein consentement des deux partenaires, et l’âge minimum de la fille pour s’engager dans le mariage est revu à 18 ans.. Une manière de lutter contre les unions forcées où des gamines étaient offertes à de pédophiles vieillards.. En meme temps, il encourage la monogamie et renforce pour les irréductibles gaulois du régime polygamique les droits de la femme.. En cas de divorce, de séparation de corps ou d’annulation du mariage, seule la voie judiciaire est reconnue ; la répudiation, pratique si commune en Afrique, devient indigne des valeurs républicaines.. Il reconnaît le même droit aux femmes à demander le divorce, l’annulation du mariage ou la séparation de corps, de même que le même droit au partage équitable des biens communs acquis durant le mariage.. Des droits que le législateur dans la majorité des pays africain avait omis d’octroyer aux femmes qui ne pouvaient prétendre à une égalité juridique devant les instances judiciaires nationales..

En Afrique, une femme qui a perdu son mari et se retrouve dans le veuvage, est soumise au bon vouloir de la famille de son défunt mari qui peut lui retirer la totalité du patrimoine acquis au cours de son mariage.. On a deja vu de vieilles femmes malmenées et jetées à la rue par une belle-famille avide et sans scrupules, des enfants sombrant dans la fainéantise et qui se réapproprient brutalement le domicile conjugal en poussant la « vieille » dans une hutte pourrie.. Le Protocole de Maputo s’insurge contre cette normalité scandaleuse et exige dorénavant que la veuve ne soit plus traitée d’une manière inhumaine, humiliante ou dégradante, il réitère son droit à une part équitable dans l’héritage des biens de son conjoint, de continuer d’habiter dans le domicile conjugal.. Il étend la protection spéciale aux femmes âgées et celles en précarité sociale en milieu carcéral, une interdiction de la discrimination fondée sur l’infirmité et l’exigence d’un traitement avec dignité..

En fin de compte, le tort de ce Protocole est d’avoir offert la possibilité aux femmes de devenir des êtres humains à part entière dans des sociétés traditionnellement peu enclines à leur reconnaître la moindre dignité.. Le grand malaise que provoque ce Protocole c’est de pointer du doigt les comportements d’un autre temps d’une Afrique malade réfugiée derrière des justifications obseletes.. On a crié sur ce droit presque inhérent à la nature de la femme d’exercer un contrôle sur sa fécondité, de décider de sa maternité, du nombre d’enfants et de l’espacement des naissances.. On a vociféré contre ses droits reproductifs qui l’autorise à un avortement médicalisé dans certains circonstances particulières telles que le viol, la mise en danger de la santé mentale, physique, de sa vie ou celle du fœtus, et l’inceste.. On s’est alarmé contre le lesbianisme et la légalisation de l’homosexualité dans des sociétés faussement hétérosexuelles.. Mais l’on a oublié que le rejet du Protocole constituerait une régression inacceptable et un coup mortel porté à la prise de conscience générale, surtout générationnelle, de l’importance fondamentale de la femme africaine dans le devenir de ce continent en mal de tous ses atouts.. L’Afrique ne pourra prétendre à jouer son rôle capital dans ce siècle et vital dans le développement du monde qui se construit si elle n’apprend pas à s’émanciper véritablement de ses tares culturelles, et à évoluer objectivement vers une amélioration profonde, irréversible, des conditions d’existence de ses peuples..


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