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Elections russes, et après ?

Dans quatre jours, la Russie va se choisir un nouveau président. Apparemment rien ne devrait changer et le vainqueur devrait être M. Vladimir Poutine. Certains, voulant essayer de maintenir un semblant de suspens, se demandent s'il sera élu au premier tour. Si on regarde les derniers sondages, cela non plus ne fait pas de doute. Et pourtant, si tout semble comme avant, en réalité, tout a changé.

Dans quatre jours, la Russie va se choisir un nouveau président. Apparemment rien ne devrait changer et le vainqueur devrait être M. Vladimir Poutine. Certains, voulant essayer de maintenir un semblant de suspens, se demandent s'il sera élu au premier tour. Si on regarde les derniers sondages, cela non plus ne fait pas de doute. Et pourtant, si tout semble comme avant, en réalité, tout a changé. Les médias occidentaux, comme d'habitude ne donnent pas une analyse correcte de la nouvelle réalité russe. Certains, trop soucieux des intérêts de leur clan cherchent à faire accroire que M. Poutine sortira affaibli de ces élections. Affaibli par un mouvement d'opposition qu'ils cherchent à gonfler et à détourner de son objectif réel. D'autres se trompent simplement par méconnaissance des Russes et de la Russie, ou sont aveuglés par les réflexes d'une guerre froide dont ils ne sont pas encore sortis.

Les causes du changement sont multiples. L'élément déclencheur a été la déclaration de MM. Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine qu'ils s'étaient mis d'accord pour échanger leurs postes en 2012 après la fin du mandat du premier. Ils avaient toujours dit qu'ils se mettraient d'accord et ne se présenteraient pas l'un contre l'autre. C'est seulement la façon dont les choses ont été annoncées qui a été ce déclencheur. Beaucoup se sont demandé pourquoi les deux hommes avaient agit de la sorte. Il est difficile d'imaginer qu'ils n'avaient pas prévu une réaction du type de celle que nous avons vécue. Madame Carrère d'Encausse qui animait hier matin une conférence sur les élections présidentielles russes déclarait : "je ne comprends pas comment un homme aussi intelligent que M. Poutine a pu se comporter de la sorte".

Cela dit, la société russe était prête pour ce changement et s'il n'y avait eu cet événement, un autre aurait servi de déclencheur.

Le déroulement des faits est maintenant assez connu, même s'il n'est pas toujours analysé comme il le faudrait. Dès les résultats de l'élection législative, des citoyens russes sont descendus dans la rue, tout d'abord dans une manifestation non autorisée mais d'ampleur limitée puis dans deux autre manifestations, autorisées et qui ont attiré entre soixante et cent mille personne sur une place non loin du Kremlin et ensuite avenue Sakharov.

Qui sont les manifestants ? Une grande majorité sont des représentants de la classe moyenne, à tel point qu'au lendemain de la première manifestation, des chroniqueurs russes avaient appelé le mouvement "la révolte des manteaux de fourrure".

Qui sont les organisateurs ? Il y a là un malentendu soigneusement entretenu par différentes parties qui cherchent à pousser leurs intérêts. M. Poutine a parlé d'intervention étrangère et en particulier américaine. C'est sans doute un peu exagéré. Il a accusé Mme Clinton d'avoir donné le signal de la révolte, mais d'une part, les manifestant n'avaient déjà plus besoin d'un signal et d'autre part, il n'iraient pas le chercher du côté américain. En réalité, Mme Clinton a plutôt rendu service à M. Poutine. Ce n'est d'ailleurs pas sa première maladresse. Il ne fait aucun doute que des ONG financées par l'argent du contribuable américain aient joué un rôle. La presse américaine elle-même, qui a une conception différente de celle des Russes de la promotion de la démocratie n'a d'ailleurs pas cherché à le nier, en particulier le New York Times. Il est peu probable que leur rôle ait été déterminant mais le gouvernement russe a cherché, c'est de bonne guerre, à utiliser ces financements pour discréditer ses adversaires. Le scandale de la "pierre électronique[1]" a donné plus de crédibilité encore aux interférences étrangères dans la population russe.

Certains hommes politiques russes ont cherché à récupérer le mouvement et à se présenter comme des organisateurs. C'est le cas, par exemple de MM. Nemtsov et Kasparov. Mais le premier a été ministre sous le président Eltsine et s'est discrédité politiquement. Le second bien connu aux Etats Unis n'a jamais été populaire dans son pays. Ils ont été sifflés par les participants aux manifestations quand ils ont pris la parole. M. Navalni, l'avocat devenu blogueur a participé aux manifestations. Il faisait parti du mouvement de mécontentement bien avant qu'il ne descende dans la rue, mais ce n'est pas un homme politique.

Ceux qui se disent organisateurs sont plutôt des suiveurs de la première heure. Ceci n'est pas supposé les discréditer, enfin pas tous, mais faire comprendre que nous nous trouvons face à une évolution de fond de la société russe et qu'il faut l'analyser comme telle. Mme Carrère d'Encausse déjà citée plus haut expliquait dans la même conférence :"Nous ne sommes pas face à un bouleversement, mais ce qui se passe est un changement profond et très heureux. La société se manifeste, et c'est une bonne chose."

Nous avons parlé plus haut du déclencheur. Les revendications des perdants de l'élection de décembre ont été l'occasion. On nous a expliqué dans les médias occidentaux que les résultats avaient été totalement faussés par une "fraude massive". Qu'il y ait eu des fraudes, nous n'en disconvenons pas. Soixante millions de personnes ont voté dans environ 94.000 bureaux. A une telle échelle, il est difficile d'imaginer un scrutin sans erreurs. Dans n'importe quel pays du monde y compris ceux qui passent pour les plus démocratiques il y a toujours des erreurs. L'élection présidentielle américaine de 2000 n'a-t-elle pas été décidée par la cour suprême ? Et en 1960 des rumeurs avaient fait état de malversations qui auraient favorisé la victoire de M. Kennedy face à M. Nixon. Qu'il y ait eu des "erreurs volontaires" ne semble pas non plus faire de doute. Mais plus de deux mois après les élections, il n'y a toujours pas de preuves du caractère "massif" de ces fraudes. Si on se penche sur les sondages avant élection, les sondages au sortir des bureaux de vote et les résultats, des écarts de quelques points de pourcentage ne laissent pas non plus supposer de manipulations massives.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui est plutôt le réveil d'une partie de la société russe qui en a assez du mépris avec lequel elle est traitée par l'administration et qui demande du respect. Quand les médias occidentaux titrent sur le caractère "sans précédent" du mouvement ils ont raison sans le savoir peut-être. La plupart pensent à la quantité de manifestants, mais ce qui est réellement sans précédent dans l'histoire de la Russie, et pas seulement la Russie moderne, c'est cette revendication de respect. "Nous ne sommes pas du bétail" disaient certains manifestants.

Le mépris et l'arrogance de l'administration ont atteint un niveau qu'une part importante de la classe moyenne juge insupportable. Ce mépris se manifeste par la corruption de certains fonctionnaires qui ne prennent même pas la peine de cacher un train de vie sans commune mesure avec leurs salaires, il se manifeste par leur abandon du travail de construction d'une nation commencé dans les année 90 au profit de la défense de leurs intérêts privés. Les représentants de la classe moyenne, bloqués dans les embouteillages interminables de Moscou ou Saint-Pétersbourg n'en peuvent plus non plus de se faire dépasser par des voitures officielles arborant un girophare bleu qui leur permet les comportements les plus dangereux sur la route et qui, d'ailleurs provoquent parfois des accidents dont certains mortels, récemment.

La société russe a toujours fait preuve d'une très grande patience. Elle avait intégré l'idée que les rapports avec l'administration devaient être conflictuels et elle s'était arrangée pour contourner le problème à chaque fois que cela était possible. Après le chaos des année 90, elle avait mis au premier rang de ses priorités la stabilité politique, économique et la hausse régulière du pouvoir d'achat. Elle en avait "oublié" de se rebeller contre les privatisations sauvages qui avaient abouti à la captation de 50% de la richesse nationale par un petit groupe de mille à mille cinq cent personnes. Mais elle bénéficie de la stabilité depuis de nombreuses années maintenant, elle a tendance à oublier les périodes d'instabilité et de restrictions et alors le besoin de respect, d'être traités comme des citoyens à part entière revient en tête de la liste de priorités.

C'est cela que la classe moyenne des grandes villes est venu demander dans les manifestations. On peut se demander combien d'entre eux sont vraiment venus demander le départ de M. Poutine. Il est évidemment plus facile de crier "Poutine dehors" ou "la Russie sans Poutine" que "nous voulons du respect". Et puis, les micros des médias se tendent plus volontiers vers ceux qui crient "la Russie sans Poutine".

On ne peut comprendre vraiment ce qui se passe actuellement si on ne comprend pas que, lors des manifestations qui ont eu lieu, les objectifs de ceux qui se trouvaient sur les podiums, derrière les micros, n'étaient pas les mêmes que ceux de la foule. Derrière les micros se trouvaient principalement des hommes politiques écartés du pouvoir et qui veulent revenir près des sources de revenus. En bas du podium se trouvaient des citoyens qui veulent justement un changement qui leur permette d'exister comme citoyens, de se sentir respectés.

Ainsi donc, la vrai question qui se pose maintenant n'est pas "M. Poutine sera-t-il élu président" mais plutôt "Saura-t-il prendre en compte cette évolution de fond de la société russe". Il sera réélu parce qu'il n'y a pas d'alternative crédible pour le moment. Le président sortant, quant à lui, a pris un certain nombre d'engagements, il a déposé des propositions de loi visant à démocratiser le système. Ces lois seront-elles votées ? M. Medvedev jouit d'un support non négligeable dans la population. Son départ en a déçu plus d'un. Mais il a déclaré qu'il ne comptait pas quitter la politique. Pour Mme Carrère d'Encausse et beaucoup d'observateurs russes, le président actuel semblait plus adapté à l'évolution de la société russe que M. Poutine. Elle a même émis l'idée qu'il manquait de volonté et qu'il aurait dû refuser de s'effacer. Beaucoup de commentateurs politiques russes, même ceux qui lui sont favorables, ne le voient pas d'ailleurs dans le rôle de premier ministre.

Il reste à espérer que M. Poutine saura s'adapter à la nouvelle donne. Sa première réaction trop méprisante pour les manifestants n'allait pas dans le bon sens, mais c'est un homme intelligent et qui a prouvé par le passé qu'il aimait son pays. On peut donc espérer.

Un ami russe me soufflait hier un autre scénario qui ressemble beaucoup à un conte populaire, mais qui sait ? Les contes ne tiennent-ils pas une place importante dans la littérature russe ? Il me disait :"et si tout était arrangé autrement sans que nous ne le sachions. Et si MM. Poutine et Medvedev avaient mis au point un scénario dans lequel ce dernier prendrait, après les élections, la tête d'un parti d'opposition sérieux, s'appuyant sur le mouvement de fond de la société russe et devenait cet opposant raisonnable que M. Poutine lui-même appelait de ses voeux il y quelques années quand il rêvait d'une deuxième grand parti de gouvernement qui pourrait partager le pouvoir en alternance avec le parti Russie Unie ?"

Le scénario est séduisant. Son point faible réside peut-être dans la personnalité de M. Medvedev. A-t-il la carrure d'un chef de parti ? Aura-t-il la volonté nécessaire ? Certains ont été déçus qu'il cède la place si facilement à M. Poutine, mais c'était dans la logique de leur relation. M. Medvedev a maintenant l'expérience de quatre ans à la tête de l'état, et il a encore du temps avant les prochaines élections législatives… Et puis, la société russe d'aujourd'hui est peut-être mûre pour un tel scénario…


[1] Une fausse pierre emplie d'électronique a été découverte dans un jardin public de Moscou. Après avoir nié, la Grande Bretagne a fini par admettre que ce système permettait des échanges discrets avec de ONG anglaises en Russie.


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6 réactions à cet article    


  • Walkyries Walkyries 1er mars 2012 10:14

    La classe moyenne Russe vous importe beaucoup, très bien, manque de chance celle que Poutine souhaite développée est la classe ouvrière :

    - Florilège de son programme politique :

    " ... Parmi les promesses du candidat Poutine figure une forte hausse des traitements des agents de la fonction publique, y compris pour les professeurs des écoles et des universités, les médecins et les chercheurs.

    Les familles nombreuses et les étudiants sont également choyés par le Premier ministre sortant qui s’engage à réduire le coût du logement.

    « ARISTOCRATIE OUVRIÈRE »

    Il préconise une « aristocratie ouvrière » en proposant une série de mesures accordant des pouvoirs accrus aux travailleurs dans la gestion des entreprises, une formation professionnelle renforcée et de meilleures perspectives de carrière.

    Il reconnaît que satisfaire ses objectifs en matière d’augmentations de salaire pour le personnel de santé, les chercheurs et les enseignants exigera « des ressources importantes », équivalant selon lui à 1,5% du PIB, soit environ 30 milliards de dollars.

    Bien que, d’après lui, les pensions et retraites des agents de l’Etat « pèsent » environ 10% du PIB, Vladimir Poutine s’est prononcé contre un relèvement de l’âge de la retraite à 60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes."

    Ce qui me frappe en plus de la mauvaise foi évidente, c’est le discours des très riches qui quand ils ne sont pas aux commandes fustiges l’attitude du pouvoir envers la classe moyenne, classe qui, une fois arriver aux manettes, s’empressent d’écraser.


    • Robert GIL ROBERT GIL 1er mars 2012 17:35

      pour ceux qui s’interressent a la Russie, voici un rapide tableau des forces en presence dans la vie politique russe :

      http://2ccr.unblog.fr/2012/02/25/election-russie-2012/


      • Pierre Pierre 1er mars 2012 18:18

        Politiquement, votre article commence bien. Il part ensuite en vrille, surtout quand vous citez Madame Carrère d’Encausse, quand vous minimisez le rôle d’ONG comme GOLOS et quand vous prétendez qu’Alexeï Navalny n’a pas d’ambition politique. Il serait donc un idéaliste neutre formé à l’université de Yale, aux États-Unis. J’aimerais bien voir un blogueur étatsunien, formé à l’université de Moscou ou de Saint-Pétersbourg tenir les même propos, susciter une grande manifestation d’opposition à New-York et rester libre plus de huit jours.
        Pour votre dernier paragraphe, on m’a plutôt soufflé à l’oreille que c’est Vladimir Poutine qui va créer un nouveau parti pour se distancier de Russie Unie.
        Je souscris aussi aux commentaires de Walkyries.


        • Abou Antoun Abou Antoun 1er mars 2012 23:33

          M. Medvedev a maintenant l’expérience de quatre ans à la tête de l’état
          Cinq ans.


          • hopeless 12 mai 2012 12:39
            « M. Poutine a parlé d’intervention étrangère et en particulier américaine. C’est sans doute un peu exagéré »

            Exagéré ? j’en doute fort, c’est une spécialité des US de contacter des opposants dans tous les pays qui les « dérangent » et de les aider, y compris financièrement, à s’organiser de manière à obtenir un maximum d’efficacité, et en fin de compte à tirer eux-mêmes les marrons du feu. Or Poutine dérange énormément les US, c’est un obstacle majeur à la mise en place de leur nouvel ordre mondial.

            Quant à Mme Carrère d’Encausse, il n’est pas difficile de deviner qui sont ses maîtres.

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