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Gough Whitlam (1916-2014), en plein cœur de la tourmente constitutionnelle australienne (1)

Le 11 novembre 1975, le Gouverneur général a pris une décision exceptionnelle dans l’histoire politique de l’Australie : il a destitué le Premier Ministre. Retour sur une crise constitutionnelle très particulière. Première partie.



Ce nom ne dira peut-être pas grand chose à des jeunes francophones de 2014. Gough Whitlam s’est éteint ce mardi 21 octobre 2014 dans la matinée à l’âge de 98 ans. Malgré la brièveté de son mandat (moins de trois ans), il fut le Premier Ministre australien qui a fait couler le plus d’encre, a fait le plus parler dans les médias, a fait rédiger le plus de livres chez les éditeurs… jusqu’à maintenant, car il s’est trouvé au cœur d’une grave crise constitutionnelle.


Une passion pour le jeu parlementaire

Né le 11 juillet 1916 à Melbourne, Gough Whitlam passa son enfance à Sydney puis à Canberra, la capitale de l’Australie. Avant de finir ses études de droit, il se porta volontaire et s’engagea dans l’armée de l’air pendant la guerre. Jeune officier, il se maria en avril 1942 avec Margaret Dovey (1919-2012), ancienne championne de natation (1938) et future écrivaine. Elle a disparu le 17 mars 2012 après près de soixante-dix ans de mariage, et six anciens et actuel Premiers Ministres assistèrent à son enterrement (dont Malcolm Fraser).

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Il commença à militer au sein du parti travailliste (ALP, Australian Labour Pary) en 1943 et se désola de l’échec du référendum constitutionnel du 19 août 1944 (54,0% de non). Ce fut cet échec qui le motiva à s’engager en politique plus activement, tout en devenant avocat en 1947. Après quelques échecs locaux, il se fit élire député lors d’une élection partielle le 29 novembre 1952.

Dès son discours inaugural, Gough Whitlam montra ses talents de tribun en séance. Il fut interrompu par un collègue conservateur (dont il était l’opposant), John MacEwen (1900-1980), futur Premier Ministre d’Australie par intérim du 17 décembre 1967 au 10 janvier 1968, alors que ce type de discours est écouté en silence. Le nouveau député ne s’est pas démonté (il avait 36 ans), lui cita Benjamin Disraeli (1804-1881), futur Premier Ministre britannique en 1874, également interrompu lors de son premier discours de parlementaire en 1837, qui avait répliqué : « Le temps viendra où vous devrez m’écouter ! » et il ajouta plus modestement à John MacEwen : « Le temps viendra où vous pourrez m’interrompre ! ».


Leader de l’opposition

Par sa grande culture, son éloquence et son sens critique, Gough Whitlam est devenu rapidement le meilleur opposant à la Chambre des représentants pour affronter le Premier Ministre libéral Robert Menzies (1894-1978), qui dirigea le gouvernement australien du 26 avril 1939 au 28 août 1941 et du 19 décembre 1949 au 26 janvier 1966. Son érudition ne l’empêcha pas d’insulter régulièrement ses contradicteurs, en particulier Garfield Barwick (1903-1997), futur Président de la Haute Cour du 27 avril 1964 au 11 février 1981, et William MacMahon (1908-1988), futur Premier Ministre libéral du 10 mars 1971 au 5 décembre 1972.

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Assez naturellement, il fut désigné comme le président du groupe travailliste à la Chambre le 7 mars 1960, puis le président du parti travailliste le 9 février 1967, le plaçant en position de leader de l’opposition et de candidat au poste de Premier Ministre lors des élections législatives (élections fédérales).

Le système politique est relativement simple car basé sur un bipartisme très anglo-saxon. La classe politique était essentiellement composée de deux camps : d’une part, l’opposition était tenue par le parti travailliste ; d’autre part, la majorité au gouvernement était une coalition entre libéraux et conservateurs.


Une majorité libérale et conservatrice assez divisée

Du côté de la majorité, bien que solide depuis plusieurs décennies (elle resta au pouvoir pendant vingt-trois ans à partir du 19 décembre 1949), la situation était loin d’être simple entre les partisans d’un État protectionniste (Country Party) et les tenants du libéralisme économique.

Libéral, Robert Menzies, qui voulait se retirer de la vie politique après dix-huit ans d’exercice du pouvoir, avait cédé la tête du gouvernement à Harold Holt (1908-1967) le 26 janvier 1966, lui aussi libéral. Harold Holt fut un grand Ministre du Travail de 1949 à 1958 puis Ministre des Finances de 1958 à 1966. Ce dernier faisait partie de l’aile réformiste des libéraux, ce qui pouvait contrarier ses alliés conservateurs.

Le 17 décembre 1967, le Premier Ministre disparut lors d’une baignade dans une mer agitée. Son corps ne fut pas retrouvé mais il fut déclaré décédé deux jours plus tard. Sa succession à la tête du gouvernement fut un vrai casse-tête. Parce qu’il était le plus ancien au gouvernement, John MacEwen (chef des conservateurs) fut désigné par le Gouverneur général Richard Casey (1890-1976) comme Premier Ministre pour assurer l’intérim pendant quelques semaines, le temps que le parti libéral se trouvât un nouveau président.

En toute logique, le Ministre des Finances William MacMahon était le successeur évident de Harold Holt, mais John MacEwen fit barrage pour son accession à la tête du gouvernement, prêt à faire voter contre lui le cas échéant (or les libéraux n’avaient pas de majorité sans les conservateurs). La raison probable, c’était que William MacMahon était favorable au libre échange, à la suppression des droits de douane, alors que les conservateurs étaient résolument contre ce type de politique. D’autres considérations plus personnelles pouvaient s’envisager mais jamais elles n’ont été explicitées.

Résultat, ce fut le Ministre de l’Éducation John Gorton (1911-2002) qui pris la tête du parti libéral et ainsi, du gouvernement australien du 10 janvier 1968 au 10 mars 1971. Dans la bataille interne, ancien conservateur, John Gorton avait été soutenu par le Ministre des Armées Malcolm Fraser (84 ans), qui fut par la suite Premier Ministre du 11 novembre 1975 au 11 mars 1983, contre le Ministre des Affaires étrangères, Paul Hasluck (1905-1993), qui fut finalement proposé par John Gorton comme Gouverneur général (du 20 avril 1969 au 11 juillet 1974) pour apaiser son amertume et sa rancœur de ne pas avoir gagné la partie. John Gorton nomma par ailleurs John MacEwen Vice-Premier Ministre.

Continuant à faire participer les troupes australienne dans la guerre du Vietnam, mauvais communicant face à un leader de l’opposition très éloquent (Gough Whitlam), John Gorton perdit 16 sièges aux élections législatives du 25 octobre 1969, gardant de justesse une majorité absolue avec 66 sièges sur 125 mais l’opposition travailliste avait recueilli la majorité des suffrages avec 50,2%.

Quand John MacEwen se retira de la vie politique (et du gouvernement) le 5 février 1971, beaucoup de libéraux comprirent que le veto contre William MacMahon avait été levé. En raison de la faible performance de John Gorton et de la montée en puissance de Gough Whitlam, Malcolm Fraser démissionna du gouvernement et sonna la charge contre John Gorton qui, défié, démissionna aussi le 10 mars 1971, s’effaçant derrière William MacMahon.


Victoire électorale des travaillistes

De l’autre côté de l’échiquier politique, l’opposition travailliste avait réussi à préserver son unité et gagné un grand leader avec Gough Whitlam. Même si ce ne fut pas traduit par une majorité en sièges, le succès électoral du 25 octobre 1969 laissait entrevoir toutes les chances de gagner aux élections suivantes.

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Ce fut donc le cas aux élections législatives du 2 décembre 1972. Le contexte était favorable aux travaillistes qui étaient en tête dans les sondages, soutenus également par le patron de presse Rupert Murdoch (83 ans), propriétaire du quotidien "The Australian" : l’inflation s’envolait, le chômage bondissait et la guerre au Vietnam était devenue très impopulaire. Gough Whitlam mena une campagne très active avec le slogan "It’s Time" ["C’est maintenant" ou "Il est temps"] qui fut très efficace sur les thèmes économiques et sociaux.

Les travaillistes ont remporté la majorité absolue des sièges, passant de 59 à 67 sièges sur 125 avec 52,7% des voix. C’était la première fois que l’alternance se faisait depuis près d’un quart de siècle. La voie du pouvoir était ouverte à Gough Whitlam qui fut nommé Premier Ministre d’Australie le 5 décembre 1972. Les travaillistes ne contrôlaient cependant pas le Sénat.

Pour des raisons internes au parti travailliste qui devait prendre du temps pour désigner les vingt-sept membres du gouvernement (par des "caucus"), Gough Whitlam gouverna pendant deux semaines avec seulement Lance Barnard (1919-1997), le président du groupe travailliste à la Chambre, nommé Vice-Premier Ministre, chacun s’octroyant provisoirement les différentes attributions ministérielles jusqu’à la nomination effective des ministres le 19 décembre 1972.

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Cette courte période fut appelée "duumvirat" et a été reprise (probablement sans le vouloir) avec humour par le dessinateur Christian Binet dans le second tome de sa bande dessinée "Monsieur le Ministre" (publié en août 1990) qui décrit la période de la cohabitation en France de 1986 à 1988 avec un superministre, Lucien Grangarçon, content de s’attribuer toutes les fonctions ministérielles.


Un bilan gouvernemental édifiant

Gough Whitlam a réalisé une grande série de réformes sociales en Australie qui est encore citée dans les discours politiques actuels, un peu comme les réformes du Front populaire en 1936 ou celles de 1981 après l’élection de François Mitterrand en France.

Le bilan gouvernemental de Gough Whitlam fut très riche en avancées sociales, avec l’abolition de la peine de mort, la fin de la conscription, la création d’une sécurité sociale universelle, la création d’une aide juridictionnelle, la suppression des frais de scolarité à l’université, des subventions supplémentaires pour l’éducation et la culture, la défiscalisation des pilules contraceptives, un essai de parité de rémunération entre hommes et femmes, une réforme foncière en faveur des aborigènes, le divorce sans faute, l’abrogation de la politique discriminatoire d’immigration (White Australia Policy), les premières lois de protection de l’environnement, l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle Guinée, des sanctions contre l’Afrique du Sud, le retour des troupes australiennes du Vietnam, l’établissement de relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (et la rupture avec Taiwan), etc.

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Il a aussi commis des erreurs historiques, comme sa rencontre avec Président indonésien Suharto le 6 septembre 1974 pour lui dire qu’était favorable à l’annexion par l’Indonésie du Timor oriental décolonisé après le départ des Portugais, craignant que les communistes s’emparassent du pouvoir en cas d’indépendance.


Une opposition de plus en plus combative

Les libéraux s’opposèrent sans relâche à son gouvernement grâce au Sénat qui lui était hostile. Lors des élections législatives anticipées le 18 mai 1974, Gough Whitlam conserva sa majorité à la Chambre des représentants mais de façon plus étriquée, avec seulement 51,7% des voix (66 sièges sur 127).

Le gouvernement était affaibli par des batailles de procédure et la cuisine politicienne qui visaient à prendre (vainement) le contrôle du Sénat et quelques autres affaires ministérielles. Par ailleurs, en plein premier choc pétrolier, Gough Whitlam ne connaissait pas grand chose en économie (il proposait des dépenses supplémentaires malgré le déclin de l’économie).

Dans sa biographie parue en 2002, le journaliste Wallace Brown, qui avait suivi l’activité de Gough Whitlam lorsqu’il était Premier Ministre, expliquait : « Homme d’une grande intelligence et au savoir immense, il était cependant peu compétent dès qu’il s’agissait d’économie. (…) Whitlam rivalisait avec Menzies dans sa passion pour la Chambre des représentants et son habileté à l’utiliser comme une scène, et pourtant, sa adresse parlementaire était plus rhétorique que tactique. Il était capable d’imaginer une stratégie, puis de la faire échouer en essayant de la mettre en œuvre. (…) Par dessus tout, c’était un homme ayant de grandes visions, mais avec de sérieux points aveugles. » ("Ten Prime Ministers : Life Among the Politicians", éd. Longueville Books).

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L’inflation avait atteint des sommets avec 13%, le déficit du commerce extérieur avait crû énormément. Lance Barnard fut même battu par Jim Cairns (1914-2003) au poste de numéro deux du parti travailliste, et ce dernier le remplaça comme Vice-Premier Ministre le 2 juin 1974 avec le Commerce extérieur puis le Trésor comme attributions ministérielles. Mais Jim Cairns a dû démissionner le 2 juillet 1975 à la suite de deux scandales, l’un financier et l’autre sexuel. Juste avant, le 28 juin 1975, l’élection partielle consécutive à la démission de Lance Barnard (qui avait accepté le poste d’ambassadeur d’Australie en Scandinavie) a été un désastre pour le gouvernement et les travaillistes.

Du côté de l’opposition, le président du parti libéral Billy Snedden (1926-1987), qui avait repris le leadership sur William MacMahon le 20 décembre 1972, n’avait pas assez de poids personnel face à Gough Whitlam. Après son échec électoral du 18 mai 1974, puis quelques maladresses par la suite, Billy Snedden fut battu par Malcolm Fraser le 21 mars 1975 à la tête du parti libéral.


Une crise constitutionnelle majeure

La guerre des tranchées chez les parlementaires se solda, en automne 1975, par une grave crise politique et constitutionnelle qui se déroula de manière dramatique, et qui a abouti à la destitution exceptionnelle de Gough Whitlam le 11 novembre 1975.

Dans un autre article, j’évoquerai spécifiquement cette crise qui ébranla la classe politique australienne.

Le nouveau Premier Ministre était le chef de l’opposition Malcolm Fraser qui organisa immédiatement de nouvelles élections législatives qui ont eu lieu le 13 décembre 1975 et furent une grande victoire pour les libéraux en passant de 61 à 91 sièges sur 127 avec 55,7% des voix. Malcolm Fraser resta à la tête du gouvernement australien jusqu’au 11 mars 1983. Il fut ensuite battu par les travaillistes menés par le leader syndicaliste populaire Bob Hawke (84 ans) qui, lui, resta Premier Ministre jusqu’au 20 décembre 1991.


De nouveau dans l’opposition puis en retrait

Après sa destitution, Gough Whitlam resta encore quelques temps leader de l’opposition, présidant le parti travailliste pour les élections du 13 décembre 1975 et aussi celles du 10 décembre 1977 qui fut un nouvel échec pour les travaillistes (avec seulement 45,4% des voix). Même son fils, Tony Whitlam (70 ans), a été battu après avoir été élu le 13 décembre 1975. Il quitta la présidence du parti travailliste le 22 décembre 1977. Il fut remplacé par son dernier Ministre des Finances, Bill Hayden (81 ans), qui l’avait combattu en juin 1977 et qui fut par la suite Gouverneur général d’Australie du 16 février 1989 au 16 février 1996.

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Gough Whitlam démissionna de la Chambre le 31 juillet 1978 et se retira de la vie politique. Pendant une trentaine d’années, il commenta la vie politique australienne. Le retour des travaillistes au pouvoir l’a conduit à devenir ambassadeur d’Australie à l’Unesco, à Paris, de 1983 à 1986. Il ne se réconcilia jamais avec le Gouverneur général John Kerr qui l’avait destitué, en revanche, il renoua avec Malcolm Fraser, alors qu’ils ont été concurrents politiques pendant de nombreuses années, en se dédicaçant mutuellement leurs mémoires (à Sydney en mars 2010).


La pratique référendaire

À noter qu’en dehors des élections législatives et sénatoriales, les citoyens australiens votent aussi régulièrement par référendum. Il y en a eu onze depuis 1944, parfois avec cinq questions indépendantes. Sous le gouvernement de Gough Whitlam, deux référendums ont été organisés, le 8 décembre 1973 (deux questions) et 18 mai 1974 (quatre questions) qui ont été des échecs pour Gough Whitlam.

Le dernier référendum a eu lieu le 6 novembre 1999 et fut important puisqu’il était proposé l’instauration d’une République et l’élection d’un Président de la République comme chef d’État (au lieu de la Reine d’Angleterre) par le Parlement. 54,9% des électeurs ont refusé ce changement et soutenu le maintien de la monarchie britannique. Gough Whitlam et Malcolm Fraser ont apparu ensemble à cette occasion pour apporter leur soutien commun à la monarchie.

Actuellement, le Premier Ministre australien est le libéral Tony Abbott (56 ans), depuis le 18 septembre 2013, après avoir remporté les élections législatives du 7 septembre 2013 avec 53,5% des voix (passant de 72 à 90 sièges sur 150) et le Gouverneur général d’Australie, le général Peter Cosgrove (67 ans), ancien chef des armées, depuis le 28 mars 2014.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 octobre 2014)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La crise constitutionnelle en Australie de l’automne 1975.

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