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Guerre du Congo/Etats-Unis : Entre embarras des Américains et inquiétudes

La tournure des évènements dans l’Est de la République Démocratique du Congo, où le rapport de force s’est inversé en faveur des soldats congolais, semble mettre les Etats-Unis dans un certain embarras. En témoignent les dernières déclarations de l’émissaire américain pour la région des Grands-Lacs. Russ Feingold appelle à la relance des pourparlers de Kampala, officiellement pour acter la dissolution du M23. Il y a une semaine, le diplomate américain désapprouvait la poursuite des opérations des FARDC contre le M23. Devant le fait accompli, M. Feingold prend acte, mais appelle toujours aux pourparlers. Mieux encore, il propose la nomination d’« un ancien président africain » au titre de médiateur, sans se rendre compte, manifestement, que les accords du 23 mars 2009, dont se prévalait le M23, avaient justement été signés sous l’égide de deux anciens présidents africains. Le Nigérian Olusegun Obasanjo et le Tanzanien Benjamin Mkapa. On frôle le cafouillage dans cette communication, ce qui n’est guère rassurant s’agissant d’une puissance de la taille des Etats-Unis. 

En effet, si, pour les Congolais, il n’y a plus rien à négocier, le territoire national étant passé sous contrôle, il faut bien admettre que les perspectives de paix ou de guerre dépendent, pour l’essentiel, de l’évolution des relations entre les Etats-Unis, le Rwanda et l’Ouganda.

Plus rien à négocier

Le M23, a déclaré Martin Kobler au Conseil de sécurité de l’ONU, est « quasiment fini en tant que force militaire  ». Il n’y a donc plus rien à négocier, ce mouvement étant, à l’origine, une mutinerie de soldats se revendiquant de l’ethnie « tutsie », et qui s’opposaient à l’arrestation du général Bosco Ntaganda. L’homme était sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour Pénale Internationale. Il a, depuis, été neutralisé et se trouve en prison à La Haye tandis que la mutinerie est à présent « quasiment finie ».

Bien entendu, cette mutinerie avait été convertie en « rébellion » par le Rwanda et l’Ouganda, comme le décrivent les experts de l’ONU dans de nombreux rapports. Une mainmise qui avait rapidement vidé le M23 de sa légitimité en tant que mouvement congolais, et réduit ses acteurs au rang de simple instrument de déstabilisation aux ordres de Kigali et Kampala.

En reprenant le contrôle des territoires qui lui échappait, le Congo met fin à la « rébellion » et ne saurait, dès lors, avoir avec ses voisins que des relations d’Etat à Etat. Les pourparlers de Kampala, dans ces conditions, deviennent quasiment impossibles à justifier face à une opinion nationale congolaise qui y était déjà hostile, bien avant la reconquête militaire.

Une évidence qui est toutefois loin de s’imposer puisque Washington, tenant compte des enjeux au-delà du Congo, ne semble pas percevoir les choses de la même façon.

Perpétuer la guerre ?

Dans son intervention à l’université Georgetown de Washington, Russ Feingold a insisté sur le fait que le M23 n’« était que l’un des 40 ou 45 groupes armés dans l’Est du Congo ». Une déclaration pleine d’inquiétants sous-entendus pour au moins deux raisons.

La première est que le M23 ne peut pas être comparé avec les autres groupes armés dont certains ne comptent que quelques dizaines d’individus mal équipés. Le M23 était le seul groupe assez lourdement armé pour inquiéter l’armée nationale et les casques bleus de l’ONU au point d’arracher une ville de la taille de Goma, capitale d’une province. La seconde est que le M23 était le seul groupe qui avait réussi à bâtir un vaste réseau transfrontalier en nouant des alliances avec une multitude d’autres groupes armées allant du Sud-Kivu à l’Ituri en passant par le Nord-Kivu, et en s’appuyant sur les appareils d’Etat du Rwanda et de l’Ouganda.

Dans leur rapport S/2012/843 de novembre 2012, les experts de l’ONU décrivent l’organisation hiérarchique et logistique du M23 qui remonte jusqu’au ministère rwandais de la défense. Ils dressent également une liste (non exhaustive) des groupes armés affiliés au M23[1].

Ainsi le M23 était-il une force sans commune mesure comparé aux « 40 ou 45 » autres groupes armés dont parle M. Feingold.

Mais il faut toujours garder à l’esprit le fait que, dans la tragédie de l’Est du Congo, les groupes armés, quelle que soit leur importance, ne sont qu’un maillon de la chaîne du vaste « système »[2] international de prédation qui alimente la poursuite d’une guerre d’accès aux gisements miniers. Les experts de l’ONU tiennent à le rappeler dans de nombreux rapports. Un volet économique sur lequel, également, le M23 était de loin le groupe le mieux loti pouvant brasser jusqu’à 500 millions de dollars des trafics d’un seul minerai, l’or.

En minimisant l’importance du M23, le diplomate américain fait-il entendre que le conflit va de toute façon se poursuivre, ses combattants devant se « recycler » dans les rangs de l’un ou l’autre groupe armé ? Faut-il désormais surveiller l’évolution de leur puissance de feu ? Faut-il, tout aussi, comprendre que ces combattants pourront relancer les hostilités sous un nouvel acronyme ?

En tout cas, dans son interview à RFI sur l’attentat du 06 avril 1994 au-dessus de Kigali, le général rwandais en exil, Patrick Karegeya, avait prêté à Paul Kagamé l’intention de créer un M27, si jamais l’aventure du M23 tournait au fiasco. Est-ce qu’on s’en approche ? Mais sur la base de quel argument politique faudra-t-il relancer les hostilités, maintenant que les mystères de la guerre du Congo ne sont plus qu’un secret de polichinelle ?

Faire simple

Il y a pourtant plus simple, pour Washington, maintenant que le conflit, ses acteurs, leurs motivations et les principaux bénéficiaires sont « étalés » sur la place publique. Exiger, sous peine de sanctions, à ses alliés militaires de la région que sont le Rwanda et l’Ouganda, et aux multinationales, de renoncer à relancer la guerre dans l’Est du Congo. Traiter ensuite les facteurs « nationaux » de la crise dans le cadre d’une coopération directe entre Washington et Kinshasa (et non pas Kampala) pour enlever aux pays de la région toute forme d’influence sur les dirigeants congolais.

Une telle démarche des Etats-Unis s’inscrirait dans la suite logique de la loi dite « Obama Act » de 2006 prévoyant des sanctions contre les pays qui déstabilisent le Congo. Elle complèterait au passage les appels répétés des Etats-Unis aux autorités rwandaises au sujet de leur soutien aux groupes armés et permettrait de donner de la consistance à la loi Dodd-Frank (article 1502)[3].

On attendait une clarification dans ces termes de la part du diplomate américain. On attendait aussi qu’il appelle à l’autodissolution du M23. En effet, ce mouvement n’ayant pas été créé par les autorités congolaises, on voit mal comment elles justifieraient leur présence à Kampala pour acter sa dissolution.

Signer le moindre document à Kampala sent le piège, les dirigeants ougandais et rwandais ayant habitué les Congolais à se servir de leurs signatures pour légitimer la relance de la guerre contre le Congo.

Boniface MUSAVULI



[1] Rapport S/2012/843 de novembre 2012, pages 20 à 30.

Voir http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/2012/843.

Parmi ces groupes affiliés au M23, on découvre : Raïa Mutomboki, Forces de défense congolaise (FDC-Luanda), Nduma défense du Congo (NDC), Force œcuménique pour la libération du Congo (FOLC), Mouvement congolais pour le changement (MCC), Alliance pour la libération de l’Est du Congo (ALEC), Forces de résistance patriotiques en Ituri (FRPI), Coalition des groupes armés de l’Ituri (COGAI), Mouvement de résistance populaire du Congo (MRPC).

[2] Description du système de prédation. Pour rappel, les responsables des groupes armés opérant dans l’Est du Congo se rendent à Kigali ou à Kampala où ils reçoivent de l’aide (argent, armement, formation). Sachant que le Rwanda et l’Ouganda sont deux pays dépourvus de ressources autonomes pour financer durablement une guerre contre le Congo, on en vient à l’aide extérieure dont ils dépendent, à leur tour. Cette aide est essentiellement fournie par, justement, les Etats-Unis, la Grande Bretagne et l’Union européenne. La boucle est bouclée lorsqu’on y ajoute les multinationales des pays donateurs qui s’approvisionnent grâce aux trafics autour des gisements miniers des régions ensanglantées de l’Est du Congo. Le règlement du conflit, à long terme, passe par le démantèlement de ce système (sanctions contre les multinationales et les dirigeants rwandais et ougandais). Il faut ainsi s’inquiéter lorsqu’un haut responsable américain réduit le conflit au rôle des « groupes armés », qui ne sont que des exécutants au plus bas de l’échelle. 

[3] http://www.sec.gov/rules/final/2012/34-67716.pdf. Ce texte exige de la transparence dans la chaine d’approvisionnement de quatre « minerais du conflit » dont les gisements se trouvent dans l’Est du Congo.

 


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