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Accueil du site > Actualités > International > La censure de retour en Corée ?

La censure de retour en Corée ?

L’organisme indépendant en charge de faire toute la lumière sur le passé trouble du pays chercherait-il à réécrire sa propre histoire à la suite d’un changement de dirigeant ? Le pays se pose la question.

Selon OhMyNews, des traducteurs envisageraient de poursuivre en justice Lee Young-Jo, le nouveau président de la Truth and Reconciliation Commission, Korea (TRCK) pour diffamation*. L’occasion de braquer les projecteurs sur un incident pour le moins troublant et révélateur des tensions animant actuellement cette démocratie encore très jeune.

A l’instar des autres TRC nationales, la Commission Vérité et Réconciliation Corée est une structure indépendante créée pour faire toute la lumière sur le passé trouble du pays. En l’occurence, les exactions commises pendant l’occupation nippone ou sous les dictatures sud-coréennes jusqu’à l’avènement de la démocratie au tournant des années 90.

Si elle est loin d’avoir achevé cette oeuvre délicate mais essentielle, la TRCK a déjà traité plusieurs milliers de cas, couvrant des abus et massacres des deux camps en toute neutralité. Elle prône la réconciliation nationale et la réhabilitation de milliers de victimes injustement accusées, leurs familles ayant souvent été harcelées pendant des générations.

Mais ses recommandations ne sont pas toujours suivies par le gouvernement conservateur de Lee Myung-bak, pressé par les ultra-conservateurs de mettre un terme à cette Commission née pendant la présidence du très progressiste Roh Moo-hyun (disparu tragiquement en mai dernier, pour rappel). Mais une mesure aussi radicale enverrait un message désastreux sur l’état de la démocratie dans le pays, surtout à l’heure où l’opposition dénonce des attaques répétées contre la liberté d’expression y compris sur la toile, contre le droit de grève, ou encore contre l’indépendance des médias et de la justice.

La TRCK doit remettre au printemps prochain son rapport final structurant pour l’avenir de la justice transitionnelle en Corée. Les observateurs nationaux et internationaux le décoquilleront de près pour juger de l’effort du pays pour affronter son passé. Toute inflexion serait naturellement interprétée comme un très mauvais signe.

Dans ce contexte électrique, l’une des premières décisions du nouveau président Lee Young-Jo a été d’interdire la diffusion d’un référentiel essentiel, le rapport publié en Anglais par la TRCK en mars 2009 sur le bilan des trois années précédentes ("Truth and Reconciliation - Activities of the Past Three Years") et dont 800 des 2000 exemplaires avaient déjà été distribués. La raison de cette interdiction ? Cette publication serait "biaisée et l’Anglais non correct". Mais les traducteurs rejettent fermement l’accusation, et la nouvelle direction n’a pas été en mesure de leur communiquer (ni à OhMyNews) le moindre exemple d’erreur de traduction.

N’étant pas Anglophone de naissance, je ne me permettrai pas de juger du grammaticalement correct. Mais "la junte militaire de Park (Chung-hee) a introduit un régime fasciste d’extrême droite dans la société coréenne pendant une période où la nation manquait de réflexion, valeurs, et conscience démocratiques" pourrait sembler politiquement incorrect dans un pays où l’ancien dictateur jouit toujours d’une certaine popularité**. Je conçois également que la couverture du rapport montrant un massacre de civils puisse embarrasser les partisans de l’omerta, mais elle se passe de traduction.

Commissaire à la TRCK depuis 2005 et très à l’aise en Anglais, Lee Young-jo ne s’était pas opposé à cette publication avant sa nomination. Je n’irai pas jusqu’à imaginer que sa propre nomination, avec la bénédiction du gouvernement de Lee Myung-bak, s’inscrit dans une stratégie délibérée de torpillage de la Commission et du formidable travail accompli par ses prédécesseurs, mais je m’étonne qu’un organisme en charge de rétablir la vérité historique commence à faire disparaitre des éléments de sa propre enquête en totale absence de transparence, et je note que de nombreux médias n’hésitent pas à franchir ce pas.

Que Lee Young-jo lui-même présente un profil très marqué conservateur est une chose (Lee Young-jo a été President du Capitalism Economy and Nationalism Research Center and Secretary General et du Citizens United for Better Society / cubs-korea.org), mais le site SisaIN précise que son mouvement "New Right" s’est par le passé distingué par des tentatives de révision de manuels d’histoire, et évoque clairement un risque de sabotage de la TRCK***.

Si cette interdiction venait à relever de la censure, on peut se demander quels autres changements sont déjà discrètement à l’oeuvre dans cette organisation jusqu’ici irréprochable.

Une chose est sûre : cette interdiction va au contraire forcer les médias étrangers à y regarder d’encore plus près. Il y a encore quelques semaines, la presse internationale se félicitait à juste titre des avancées considérables réalisées grâce à l’admission des exactions passées, et je la vois mal accepter qu’on lui interdise de comparer le rapport final avec un rapport intermédiaire destiné à l’opinion internationale et validé par l’équipe précédente, Lee Young-jo y compris.
Si tel était l’objectif de la manoeuvre, la transformation de la Truth and Reconciliation Commission en une espèce d’"Untruth and Reconcealment Commission" ne passerait donc pas inaperçue et au contraire, rejaillirait très négativement sur Lee Myung-bak : bien au-delà des clivages politiques, elle marquerait une défaite tragique pour l’ensemble de la démocratie coréenne. Le président de la république serait alors obligé de choisir entre le soutien d’une poignée d’irréductibles cramponnés à un passé honteux, et l’humiliation publique devant l’ensemble de la communauté internationale comme devant l’Histoire.


blogules 2010 - initialement publié sur Seoul Village, blogules en V.O. et en V.F.

* Pour la TRCK, voir tous les épisodes précédents sur Seoul Village (dont "Achievements and Tasks of TRCK’s Activities", où j’évoquais cette nomination en décembre dernier. Pour l’article sur OhMyNews, voir "Translators upset by ’New Right Truth and Reconciliation Commission’" ("번역자들, ’뉴라이트 진실화해위’에 뿔났다" - 20100113 updated 20100114).
** "the Park military junta introduced an extreme right-wing Fascist regime into Korean society during a time when the nation lacked thoughts, values, and awareness of democracy". Signalons par ailleurs que l’ancien dictateur figure en bonne position dans la liste des principaux collabos coréens pendant l’occupation japonaise, également publiée l’an dernier... avec en prime la très belle lettre de motivation envoyée par le jeune Park Chung-hee aux autorités japonaises pour rejoindre l’élite de la collaboration ! Dans une tentative désespérée de sauver la face, les ultra-conservateurs se sont fendus d’une liste de collabos "communistes" incluant les deux prédécesseurs de Lee Myung-bak décédés en 2009 (Roh Moo-hyun et Kim Dae-jung).
*** "New Right received by past Commission" ("뉴라이트가 접수한 과거사정리위원회" - SisaIN 20091221)

 

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4 réactions à cet article    


  • ZEN ZEN 19 janvier 2010 10:14

    Bonjour, Stéphane
    Un bonjour en passant...
    Difficile à comprendre pour un non résident
    Et en plus, il y a ça : 뉴라이트가 접수한 과거사정리위원회  ! smiley  smiley


    • stephanemot stephanemot 19 janvier 2010 10:30

      Bonjour ZEN,

      Tu te debrouilles mieux que moi en Coreen (et en velo aussi, visiblement)

      Tous mes voeux


    • hans 19 janvier 2010 18:48

      que dire ? suis je étonné ? même pas, cela se passe ici aussi en france, la france des autres ....

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