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La crise ivoirienne vue du Cameroun : Illusions perdues

Les événements en Côte d’Ivoire engagent les citoyens camerounais à des conjectures et des transpositions : Cameroun - Côte d’Ivoire, même combat ? Alors que le Cameroun se prépare aux présidentielles de 2011, l’identification est forte. Une chose est sûre : vue de France ou vue du Cameroun, la crise ivoirienne n’a pas les mêmes contours et révèle des sensibilités bien différentes. Incursion dans la presse camerounaise, qui offre une autre analyse de la situation, en décalage avec l’information relayée par les médias occidentaux.

Une leçon de démocratie

 Fin novembre, le quotidien camerounais Le Jour a publié un dossier  : « Election : l’exemple qui vient de la Côte d’Ivoire ». Il est question de la gestion des bureaux de vote en Côte d’Ivoire, des mesures de sécurité et du débat télévisé qui a opposé Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, , le 25 novembre dernier.

Ce face à face historique a été suivi avec intérêt au Cameroun. Selon des témoignages recueillis par Le Jour , la Côte d’Ivoire donne « une leçon de démocratie apaisée, à la face du monde » (Mouhaman Toukour, maire UNDP de Ngaoundéré 2ème). « Laurent Gbagbo, les Ivoiriens et la Côte d'Ivoire ouvrent […] la porte, tracent la voie à suivre par les autres Africains, en inaugurant la pratique du débat contradictoire pour les deux finalistes d'une élection présidentielle. » (Enoh Meyomesse, analyste politique). Le sujet est également un prétexte, pour les hommes politiques camerounais, à formuler des revendications à l’approche des élections présidentielles, prévues fin 2011 : ils dénoncent « le retard » du Cameroun, dont la structuration électorale n’a jamais permis un second tour de scrutin et demandent l’instauration de débats publics, permettant une réelle confrontation du pouvoir en place avec les partis d’opposition. Ils soulignent le manque de transparence et de neutralité de la structure en charge de l’organisation électorale, Elécam, et demandent une révision de son fonctionnement.

 Du grain à moudre

 Selon le quotidien Mutations, le modèle ivoirien a généré un élan d’ouverture au sein du parti au pouvoir, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) : « On peut d’abord considérer que le récent face à face Alassane Ouattara-Laurent Gbagbo, peu avant le second tour de l’élection ivoirienne du 28 novembre dernier, a levé les derniers verrous des caciques et extrémistes du RDPC ». Ainsi, le Président camerounais Paul Biya, semble faire amende honorable et parer aux attaques de ses détracteurs. Pas de dialogue avec l’opposition ? Qu’à cela ne tienne, pour la première fois depuis qu’il est au pouvoir, il a demandé à rencontrer officiellement son principal rival, John Fru Ndi (président du Social Democratic Front). L’entrevue, qui a fait les gorges chaudes de la presse, a eu lieu à Bamenda le 10 décembre dernier. Ce véritable « coup médiatique », qui fait le jeu de la démocratie, n’est certes étranger à la stratégie préélectorale de Paul Biya, dont la légitimité a été mise à mal suite aux émeutes de février 2008 (qui ont culminé lorsque Paul Biya a annoncé sont projet de modifier la constitution, afin de pouvoir se représenter aux présidentielles de 2011). Mutations ajoute que « la rencontre de Bamenda pourrait déboucher sur la capacité pour le chef de l’Etat à dépoussiérer les propositions de la Commission Joseph Owona qui, en 1995, […], avait suggéré l’institutionnalisation du statut de l’opposition et de son chef. Parce que l’avenir est imprévisible, et l’histoire impitoyable. » On ne pouvait mieux dire …

Patatras

… car depuis début décembre, la Côte d’Ivoire qui semblait pourtant si bien partie, se retrouve avec une épée de Damoclès au dessus du drapeau. Au Cameroun, l’opinion publique déchante et se divise. Le journal officiel, le Cameroon Tribune, se perd dans ses déclarations : le jeudi 02 décembre 2010, il titre : « Alassane Ouattara déclaré élu à a présidentielle ivoirienne ». Puis le dimanche 05, il annonce finalement : « Côte d’Ivoire : réélu, Gbagbo prête serment ». Depuis lors, il s’en tient aux faits et au flou institutionnel, tout en regrettant la débâcle qui secoue le pays.

Si les quelques journaux indépendants se rangent du côté de la Commission Electorale Indépendante (CEI) et de la communauté internationale - a l’instar du quotidien Mutations, qui dépeint Laurent Gbagbo comme un « bouffon tragique », qui reste « accroché au nationalisme, corde sensible de la population » - le portail d’information Cameroun Actu révèle que dans l’ensemble, « l’opinion publique prend fait et cause pour Laurent Gbagbo  », et considère que les institutions occidentales manipulent les opinions et attisent les divisions.

De son côté, l’Union of the populations of Cameroon, (l’UPC, le parti d’opposition historique au Cameroun), appelle les Ivoiriens à soutenir Laurent Gbagbo et en profite pour dénoncer « l’ingérence étrangère qui constitue une atteinte à la souveraineté d’un pays indépendant » (déclaration de l’UPC, 08.12. 2010). Ainsi, à la question de la démocratie, se superpose celle de l’indépendance « réelle » de l’Afrique.

À ce sujet, La Nouvelle expression  s’interroge :

« Les Africains s’accommodent-ils mal de la démocratie ? […]Ce qui se passe depuis la semaine dernière en Côte d’Ivoire illustre à suffisance des atermoiements des Africains à s’approprier et à implémenter la démocratie occidentale. » La crise en Côte d’Ivoire relève de l’affrontement entre « légitimité » et « légalité », qui oppose, en Afrique, le « chef » et les institutions démocratiques, le modèle traditionnel et le modèle occidental. Finalement, selon La Nouvelle Expression, la Côte d’Ivoire s’est engouffrée la contradiction paradigmatique de la politique africaine.

Du côté du bar de quartier, les discussions vont bel et bien dans ce sens : Guy, chauffeur de taxi, s’anime : « les occidentaux ne viennent là que pour mettre la pagaille ! Et la CEI agit au mépris de la constitution ivoirienne ! » Un autre client de « Chez Isaïe » intervient : « ce qu’il nous faut, chez nous, c’est un pouvoir fort. Le modèle occidental n’est pas bon pour nous, ce qu’il nous faut plutôt, c’est un modèle à la chinoise. C’est pourquoi je pense que Gbagbo ne doit pas céder à la pression internationale. »

 Espoir déçu

 Toutefois, l’espoir d’un modèle d’élections apaisées, sur lequel le Cameroun pourrait s’inspirer, a fait place à de sombres bilans. « Les plus récentes évolutions sur le terrain (ivoirien, ndlr) ont conduit, hélas ! au désenchantement, à la désillusion. En effet, les Ivoiriens ont incontestablement été rattrapés par les vieux démons de la division, de l’intolérance, du rejet de l’autre. Toutes choses qui font le lit de la violence, de la haine. L’on avait donc jubilé trop tôt ? Assurément ! […] L’image de l’Afrique ne s’en trouve que plus écornée. Atavismes ? Que reste-t-il des engagements pris solennellement aux yeux du monde ? » (Cameroon Tribune, le 03.12.2010). La Côte d’Ivoire sert d’étalon pour mesurer les évolutions de l’Afrique : « La situation en Côte d’Ivoire nous révèle tant de choses sur la fragilité de la réalité de notre continent. […] C’est cette rigidité, cet entêtement qui a été à la source de tant de guerres, de tragédies et de dictatures qui font que l’Afrique n’est pas toujours sortie de l’ornière[…] La grandeur d’âme d’un Mandela reste une denrée rare sur le continent. (« La rigidité de l’africain », Mutations).

Le fatalisme et la déception causés par la crise ivoirienne ne peuvent se lire qu’à l’aune des attentes et de la fébrilité qui se cristallisent autour de la prochaine échéance électorale au Cameroun. Après la crise de 2008, les Camerounais ont conscience de l’enjeu que représentent les élections présidentielles de 2011. Cependant, dans la rue, l’on entend souvent les débats les plus vifs se clorent sur une boutade accablée : « Le changement ?! quel changement ? Laisse ça… »

En tout état de cause, l’interprétation de la crise ivoirienne est radicalement différente sur le continent et la question de la légitimité de Laurent Gbagbo fait écho, au delà des frontières de la Côte d’Ivoire. Les positions de la communauté internationale se heurtent au problème de la souveraineté des Etats africains qui viennent de célébrer le cinquantenaire des indépendances. Ce décalage est ressenti de manière aigue au Cameroun : « Chez Isaïe », où la dernière déclaration de Nicolas Sarkozy à ce sujet est retransmise à la radio, on lève les yeux au ciel…


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7 réactions à cet article    


  • Yvance77 21 décembre 2010 12:26

    Bonjour,

    J’y suis resté un petit moment dans ce pays. Qui est pour moi le meilleur des 11 pays d’Afrique ou j’ai trainé mes guettres. Incroyable de vie.

    Mais le souvenir que j’en garde de cette contrée, c’est cette résignation des Camerounais vis-à-vis de la politique corrompue et dictatoriale de Paul Biya. La crainte est palpable et l’on en parle du bout des lèvres seulement.

    Ce pays mérite bien mieux que ce salopard qui devrait se balancer au bout d’une corde !


    • 2102kcnarF 21 décembre 2010 13:26

       « l’opinion publique prend fait et cause pour Laurent Gbagbo  », et considère que les institutions occidentales manipulent les opinions et attisent les divisions.

      Voilà c’est fait...vive sarko !


    • leon-levis 21 décembre 2010 18:11

      Je suis étudiant camerounais en Allemagne et peux vous assurer que le son de cloche n´est pas différent au sein de la communauté ici.


      • Tarouilan Tarouilan 21 décembre 2010 18:12

        Les ivoiriens disent toujours, que les français ne doivent pas se mêler des « affaires politiques » de la Cote d’Ivoire... c’est constant, donc, pour quelle raison, nous, mélons-nous de cela.... si ce n’est pour nos intérêts économiques ..... franchement, la vie de l’ivoirien lambda .. est bien la dernière préoccupation de Sarkoff...... comme aussi des deux présidents silmultané de ce pays..... bien entendu.....

        La côte d’Ivoire n’est pas sortie du trou ou elle est tombée, ayant connu un politique (très important) de la côte d’Ivoire par le biais de son entourage.... l’impression que m’a fait ces derniers (cet entourage) est très simple...... >>> faire du fric et pour eux uniquement...avec un synisme consommé..... on se serait cru en France avec Sarkoff et ses 40 voleurs....... c’est pas peu dire...


        • Serpico Serpico 21 décembre 2010 18:19

          Que vient faire l’ONU dans des affaires intérieures ?

          Que vient faire l’Occident dans les affaires ivoiriennes ?

          Jamais l’Occident n’a agi honnêtement : sous prétexte de faire tomber les dictatures, il se défend de toute discrimination et, comme le disait Kouchner « Il faut bien commencer quelque part ».

          Le problème est que la promesse implicite de « continuer » n’a jamais été tenue : Faire tomber Saddam était justifié avec un mépris gigantesque, répondant aux objections « qu’il ne fallait pas abandonner les irakiens sous prétexte qu’ailleurs l’Occident n’intervient pas ».

          Eh bien, c’est la stricte saloperie de réalité : l’Occident intervient toujours contre les mêmes : les faibles, les pauvres, ceux qui pourraient menacer ses intérêts ou alors pour protéger ses complices.

          Sinon les dictatures, les régimes corrompus et les salopards sont légion : pourquoi l’ONU n’est pas en Bielorussie ?

          Pourquoi l’ONU ne fait rien au Moyen Orient ?

          Il ne faut rien attendre de l’Occident, cette civilisation de crapules.


          • Olivier Perriet Olivier Perriet 21 décembre 2010 18:58

            Bonjour,
            Comme disait le grand philosophe...Pierre Desproges :
            « je préfère la dictature à la démocratie car...en dictature, il y a un seul qui décide, et tout le reste peut être contre, alors que la démocratie m’oblige a subir la loi de la majorité. Mais pourquoi 100 imbéciles auraient-ils plus raison que moi ? »

            Blague à part, la démocratie nécessite beaucoup de pré-acquis, un vivre-ensemble au sein d’une même communauté (nation, peuple, Etat) partagé de longue date. Cela afin que la minorité accepte de se soumettre à la volonté de la majorité.
            Comme disait je ne sais plus qui, la France a vécu 3 révolutions, 2 empires, 1 restauration entre 1789 et la 3e République, période où la démocratie s’est stabilisée.
            Le problème de la « Communauté internationale » (et la caricature fut l’invasion de l’Irak), c’est de croire qu’il suffit de plaquer une démocratie formelle (élections de députés, chambre représentative, Constitution...) sur un pays pour tout changer du jour au lendemain.
            Un peu comme les pionniers sont arrivés dans le Nouveau Monde et ont fait table rase du passé.
            Seulement ça ne marche pas comme ça.

            Dans le cas ivoirien, lorsqu’Houphouët Boigny gouvernait de façon autoritaire, il n’y avait pas de problème de nationalisme : le chef s’impose de lui même sans avoir besoin de mobiliser des masses. Les problèmes sont larvés mais ne se voient pas officiellement
            C’est sûr que qui dit démocratie, dit définition de ceux qui font partie du corps des citoyens, des nationaux, et définition de ceux qui en sont exclus. Puisque les dirigeants doivent trouver une légitimité parmis la population, c’est là qu’on voit surgir des phénomènes nationalistes ou xénophobes.
            Un peu comme l’éclatement de la Yougoslavie : auparavant, le communisme légitimait les dirigeants. Avec la fin du communisme, on s’est tourné vers le nationalisme pour ressourcer sa légitimité. D’où la résurgence de conflits, qui avaient été mis au congélateur pendant 50 ans.
            Cela dit le personage de Gbagbo me semble assez repoussant, d’autant que mathématiquement, Ouattara pouvait compter sur les voix de Bédié qui s’est rallié à lui entre le deux tours. Les élections sont rarement mathématiques à 100 % il est vrai, mais il semble que celui qui joue avec le feu dans cette histoire soit plutôt Gbagbo. Et depuis combien d’années cette situation dure-t-elle ?
            Cette fin était presque courue d’avance.

            Cela dit, il y a toujours espoir, rien n’est définitivement acquis, mais rien n’est définitivement perdu. À chaque pays de se frayer sa voie vers « la modernité » avec le moins de casse possible. Avec l’alphabétisation la participation des « masses » à la politique est de toute manière inéluctable. Ce n’est, à mon sens, pas une question « d’Occident » ou de « non Occident »
            Bon courage pour le Cameroun.

            PS : j’avais trouvé, dans la revue Diplomatie magazine de mars avril 2003 (déjà !), un article d’un certain Joseph Vincent NTUDA EBODE, politologue à l’Université de Yaoundé un article qui m’avait semblé pas mal sur cette question, qui concerne presque tous les pays africains.


            • pastori 29 janvier 2011 19:48

              essai


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Auteur de l'article

Flora Boffy


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