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Lorsque je suis fort, c’est alors que je suis faible

L’or de l’Espagne. Ou comment une question aussi vieille que Don Salluste et Montesquieu se pose toujours en 2010...

 

 Qu’exprime Montesquieu lorsqu’il rédige en 1729 cet opuscule d’abord appelé De la principale cause de la décadence de l’Espagne, plus sagement rebaptisé Considérations sur les richesses de l’Espagne  ? J’invite les plus curieux à en lire les principaux paragraphes [1]. Il réfléchit, non sur le thème classique de la décadence en termes politique ou moral, mais sur les difficultés d’une Espagne aussi chèrement qu’imparfaitement arrimée à la France par des alliances matrimoniales répétées. En dehors de l’Italie, peu de nations ont en effet été l’objet d’autant d’attentions de la part de la diplomatie française. La fille aînée d’Henri IV épouse le roi d’Espagne Philippe IV (1621-1665). Louis XIII, son fils, se marie à Anne d’Autriche (fille du roi Philippe III), et son petit-fils Louis XIV à Marie-Thérèse, cousine germaine du roi-Soleil. En 1700, c’est enfin un petit-fils de Louis XIV qui accède au trône d’Espagne, le duc d’Anjou prenant le nom de Philippe V (1700-1746). Les nations européennes, toutes aussi obnubilées par les richesses espagnoles et par des Français omniprésents à Madrid, déclenchent la très coûteuse guerre de Succession.

Pourtant, l’Espagne scrutée par Montesquieu n’en finit pas de décliner. L’empire qui a tenu une partie de l’Europe n’est plus. Ses tercios ne suscitent plus l’effroi et les armées du roi d’Espagne servent le plus souvent à garder ses sujets dans le droit chemin. Montesquieu tire de ce premier opuscule des idées sur la forme d’un gouvernement idéal, et une condamnation de l’absolutisme. La suite attendra un peu plus tard. En cette fin des années 1720, seuls les aspects économiques le retiennent. Car il s’interroge sur un puissant paradoxe. Comment peut-on à la fois s’enrichir et s’appauvrir ? Dans le cas de l’Espagne forte de ses colonies d’Amérique, comment l’or a-t-il scellé la ruine de la métropole ? Son propos, même raccourci par mes soins, charme par sa concision et sa grande clarté. Montesquieu ne suit pas à proprement parler une démarche d’historien. Peu lui importe l’enchaînement des causes et des conséquences. Il se fait bien léger en négligeant le coût financier d’une flotte militaire chargée à grand frais de surveiller et de protéger les navires transportant l’or américain. Prudent par rapport à la censure, Montesquieu dissimule l’aveuglement d’une diplomatie obsédée par l’Espagne au point d’en perdre le sens commun. Le moraliste, en lui, prend ici ou là le dessus, réprouvant l’exploitation des Indiens dans les mines.

Drogue des temps anciens [Pierre-ciseaux-feuille], l’argent qui afflue en Espagne n’a pas pour seule origine les Andes ou le Mexique. Traversant le Sahara, les voies commerciales anciennes se maintiennent tant bien que mal, transitant par le Maroc. Le philosophe s’émerveille de la croissance du commerce international des métaux précieux. Et pourtant, « L’Espagne retire peu d’avantage de la grande quantité d’or et d’argent qu’elle reçoit toutes les années des Indes.  » Car les biens consommables coûtent de plus en plus cher en Europe, au fur et à mesure que rentrent les métaux précieux. Or un Etat n’a aucun intérêt à constituer des stocks d’une matière difficilement échangeable.

Pour les Espagnols de l’époque, l’enrichissement devient un but en soi, plus séduisant que le commerce et l’industrie, voies conduisant à un embourgeoisement normal, c’est-à-dire lent et progressif. Les esprits les plus résolus se tournent donc vers l’administration, pervertissant ainsi l’idée de service public. Monsignore, il est l’or  ! Ils s’intéressent ensuite à la propriété foncière, une fois fortune faite. Plus les métaux précieux se répandent, plus l’adjectif perd de son sens. L’or et l’argent, en se démonétisant, forcent tous les prix vers le haut, le tout dans une spirale sans fin. « Cependant, l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe, ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double.  »

A ceux qui pensent que la flibuste a permis aux Anglais et aux Hollandais de chiper les richesses espagnoles, histoire insensée qui naît à l’époque, Montesquieu rétorque assez simplement. Il dédouane ces derniers, en les parant des vertus de l’adaptation. Les lettres de changes émises par les banques et les compagnies d’Europe du nord supplantent à ses yeux l’or. Sans doute prend-il à la légère la montée en puissance de nouvelles nations, au début du XVIIIème siècle. Son optimisme est excessif, quand il évoque la capacité des provinces espagnoles à créer autant de richesses que les mines américaines. La théorie économique a me semble-t-il anéanti l’idée qu’un développement fermé sur l’extérieur pourrait être vertueux. 

Le philosophe oublie de toutes façons que la puissance des Habsbourg provient davantage des Flandres que de Castille. La perte des premières plonge l’empire austro-espagnol dans l’embarras, avec ou sans la Castille. Il conclut en retournant l’aphorisme de Saint Paul s’adressant aux Corinthiens (Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort) : « Je ne saurois assez répéter qu’on a une idée très fausse du pouvoir de l’or et de l’argent à qui l’on attribue – malgré ce que l’on en ait – une vertu réelle ; cette manière de penser vient principalement de ce que l’on croit que les Etats les plus puissants ont beaucoup d’or et d’argent ; mais la raison en est que leur bonne police, la bonté et la culture de leurs terres l’y attire nécessairement, et l’on fait de ces métaux une cause de la puissance de ces Etats, quoiqu’ils n’en soient que le signe.  » Montesquieu parle mieux encore de l’Espagne de 2010, L’Espagne rattrapée par les excès de la bulle immobilière, si l’on croit Le Monde daté du 16 février. On pourra se reporter sur plusieurs papiers précédents [De Franco à la Crau]. Jean-Jacques Bozonnet analyse la dette immobilière détenue par les grandes banques espagnoles : 325 milliards d’euros des dettes dont une bonne partie non remboursable. Elles peuvent encore fusionner, surtout pour les plus petites, tandis que les promoteurs risquent fort de sombrer avec perte et fracas. Car les banques ont déjà effacé une partie de l’ardoise (12 milliards d’euros) sans amélioration sensible. Les ventes compensatoires de logement forcent les prix à la baisse, accroissant les difficultés de l’ensemble du secteur. Les impayés se généralisent.

L’argent bon marché a tourné les têtes dans les années 1990 et 2000, produisant les mêmes effets que les métaux précieux importés des colonies au siècle d’Or, les mêmes que ceux décrits par Montesquieu. L’argent facile a résulté des taux d’intérêt bas, des coûts de main d’œuvre comprimés grâce à une politique migratoire souple [Mirage catalan et béton rapide], au moins autant que du laxisme des banques. Il n’a certes pas traversé l’Atlantique. Les secteurs du tourisme et du bâtiment, activités étroitement imbriquées ont durablement déstabilisé le marché de l’emploi, une partie de la population étant aujourd’hui persuadée de la simplicité des mécanismes. Pour être riche, il suffit d’avoir de l’argent. Comme à l’époque de Louis XIV, la France a beaucoup lorgné sur l’Espagne, sur ce modèle économique. La plupart des pays méditerranéens connaissent les mêmes maux. L’Espagne a toutefois surtout imité une Amérique de plus en plus latine, sans avoir jamais été espagnole, les Etats-Unis éclairant eux-mêmes ces derniers temps l’aphorisme inversé. Lorsque je suis fort, c’est alors que je suis faible.

 


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4 réactions à cet article    


  • Bruno de Larivière Bruno de Larivière 20 février 2010 11:33

    En allant trop vite, j’ai ’coupé’ la fin de mon papier, avec les notes qui éclairent mon sujet. Il s’agit du texte de Montesquieu sur les Considérations sur les richesses de l’Espagne.

    [Geographedumonde sur l’Espagne : El Zapatero, Verse fredaine et casse trogneDe Franco à la CrauNe pas confondre casser une banque et construire une maisonAu chevet de l’Espagne, Mirage catalan et béton rapide, Dur soleil méditerranéen contre doux hiver nordique, Où va l’Andalou ?, Catalans lourds, L’Ibère est rude.]

    [1] « Article 1er : Les galions et la flotte des Indes, apportent à Cadix environ pour trente-cinq millions de piastres en or ou en argent, et comme ils ne partent que deux fois tous les quatre ans, il arrive par ces deux voies chaque année en Europe, dix-sept à dix-huit millions de piastres. Je crois que ce qui entre en fraude, ce qui vient par les interlopers et autres voies indirectes va bien à la moitié de cette somme ; qu’il y entre la valeur près de dix-huit à vingt millions de florins d’Allemagne par le Portugal, qu’il s’en tire des mines d’Europe deux à trois millions, ce qui fait environ quarante millions de piastres. Je crois bien que par le commerce que les sujets du roi de Maroc font à Tombouctou, par celui que les Egyptiens font en Abyssinie, par celui que la plupart des nations d’Europe font sur les côtes d’Afrique, on tire bien tous les ans la valeur de quatre à cinq millions de piastres en or ou en argent de cette partie du monde. [...]

    A présent que l’univers ne compose presqu’une nation, que chaque peuple connoît ce qu’il a de trop et ce qui lui manque et cherche à se donner les moyens de recevoir, l’or et l’argent se tirent partout de la terre, ces métaux se transportent partout, chaque peuple se les communique et il n’y a pas une seule nation dont le capital en or et en argent ne grossisse toutes les années, quoique plus promptement et plus abondamment chez les unes que chez les autres. [...]

    Article 2 : L’Espagne retire peu d’avantage de la grande quantité d’or et d’argent qu’elle reçoit toutes les années des Indes. Le profit était d’abord considérable, mais il s’est détruit par lui-même et par le vice intérieur de la chose. Je vais expliquer ma pensée. Chaque nation qui commerce en Europe a ses marchandises ou denrées particulières qu’elle échange contre les marchandises ou denrées des autres pays. Il y a deux sortes de marchandises : les unes ont un usage naturel et se consument par cet usage, comme le blé, le vin et les étoffes ; les autres ont un usage de fiction, comme l’or et l’argent. De toutes les marchandises qu’un Etat peut avoir, celles de fiction ou de signe sont celles qui l’enrichissent le moins, car ces signes étant très durables et se consumant et détruisant peu, comme il convient à leur nature de signe, il arrive que plus ces sortes de richesses augmentent, plus elles perdent de leur prix parce qu’elles représentent moins de choses.

    Les Espagnols ayant conquis le Mexique et le Pérou abandonnèrent les sources des richesses naturelles pour des richesses de fiction, et la vue du profit du moment présent les rendit entièrement dupes. [...] L’Espagne, maîtresse d’une très grande quantité d’or et d’argent, étonna tous ses voisins et conçut des espérances qu’elle n’avait jamais eues ; [...] Cependant, l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe, ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double. Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des machines pour tirer les eaux, broyer le minerai et le séparer, et comme ils se jouaient de la vie des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement. L’argent doubla bientôt encore en Europe, et le profit diminuoit toujours de moitié pour l’Espagne qui ne recevoit des Indes chaque année que la même quantité d’un métal qui était devenu de moitié moins précieux.

    Dans le double du temps, l’argent doubla encore et le profit diminua encore de moitié. Il diminua même de plus de la moitié, voici comment. Pour tirer l’or des mines, pour lui donner les préparations requises, pour le transporter en Europe, il falloit une dépense quelconque. Je suppose qu’elle fût comme un est à soixant-quatre. Quand l’argent fut doublé une fois et par conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme deux à soixante-quatre ou un à trente-deux. Ainsi les flottes qui portèrent en Espagne la même quantité d’or portèrent une chose qui réellement valoit la moitié moins et coûtoit la moitié plus. Si l’on suit la chose de doublement en doublement, on trouvera aisément la progression de la misère de l’Espagne. [...] Les Espagnols ont donc fondé leur fortune sur la plus mauvaise marchandise de l’univers, parce qu’elle se consomme peu par l’usage ; son peu d’utilité pour les arts, l’avarice de ceux qui la gardent font qu’elle ne périt presque point.

    Article 3 : Pendant que les Espagnols étoient maîtres de l’or et de l’argent des Indes, les Anglois et les Hollandois trouvèrent sans y penser le moyen d’avilir ces métaux ; ils établirent des banques et des compagnies et par de nouvelles fictions ils multiplièrent tellement les signes des nouvelles denrées que l’or et l’argent ne firent plus cet office qu’en partie. [...]

    Article 4 : Philippe II fut le premier des Rois d’Espagne qui fut trompé par la fausseté de ses richesses, et ce qu’il n’auroit jamais soupçonné, ce fut la misère qui le fit échouer presque partout ; enfin il fut obligé de faire la célèbre banqueroute que tout le monde sait et il n’y a guère jamais eu de prince qui ait plus souffert que lui des murmures, de l’insolence et de la révolte de ses troupes toujours mal payées. [...]

    Article 8  : Je crois que si quelques provinces de Castille par la culture et le nombre du peuple donnoient au roi d’Espagne une somme à peu près pareille, sa puissance seroit infiniment plus grande ; les tributs seroient l’efet de la richesse du pays : ces provinces animeroient toutes les autres, elles seroient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives. Le prince en retireroit toutes les choses nécessaires pour la guerre ; des soldats pour la faire, des denrées utiles, des moyens pour l’exécution de ses desseins, des secours extraordinaires pour ses besoins. Ils y trouveroit des négociants entreprenants, des ouvriers industrieux, des villes puissantes, un peuple toujours présent pour le défendre. Il ne faut pas que les richesses du prince lui viennent immédiatement et par une voie accidentelle ; il faut qu’elles soient l’effet des tributs et les tributs l’effet de l’aisance des sujets. [...]

    Article 9  : Je ne saurois assez répéter qu’on a une idée très fausse du pouvoir de l’or et de l’argent à qui l’on attribue – malgré ce que l’on en ait – une vertu réelle ; cette manière de penser vient principalement de ce que l’on croit que les Etats les plus puissants ont beaucoup d’or et d’argent ; mais la raison en est que leur bonne police, la bonté et la culture de leurs terres l’y attire nécessairement, et l’on fait de ces métaux une cause de la puissance de ces Etats, quoiqu’ils n’en soient que le signe. [...] Mais on n’a qu’à faire attention à ce qui s’est de tout temps passé dans le monde, on verra que la plupart des Etats qui ont été subjugués ou détruits ne manquoient ni d’or et d’argent et que les plus faibles étoient ceux où il y en avoit une plus grande quantité.  » (La Pléiade / Oeuvres complètes / Tome II)


    • plancherDesVaches 20 février 2010 16:14

      « il faut qu’elles soient l’effet des tributs et les tributs l’effet de l’aisance des sujets. [...] »
      Tout en cela est dit.

      Ainsi en est-il du combat du « bien » contre le « mal ». Garantir l’aisance de ses « sujets »...

      (notez que le mot bien a aussi vachement évolué en sens, dans une société matérialiste...)


      • Radix Radix 20 février 2010 16:59

        Bonjour

        Montesquieu avait raison, l’argent de la spéculation enrichit ponctuellement les spéculateurs mais appauvrit durablement la société.

        Heureusement à l’époque l’économie n’était pas mondialisée et la source de l’or et de l’argent Inca finissant par se tarir... Tout le monde s’est remit au boulot !

        Radix


        • epapel epapel 20 février 2010 19:27

          Rien n’a changé depuis Montesquieu, l’argent n’est pas la richesse comme le pensent à tort beaucoup de gens.

          Pour contribuer à la création de richesse, l’argent doit circuler efficacement entre les producteurs et les consommateurs. Quand il reste entre les mains des spéculateurs l’argent devient stérile, la preuve par les milliers de milliards de dollars qui ont été injectés dans les banques et qui n’ont jamais atterris dans l’économie réelle. Autre cas de stérilisation : la thésaurisation dans un bas de laine,un coffre fort ou dans des réserves de change.

          Quand elle n’est pas en relation avec la production réelle, la multiplication des signes monétaires conduit soit à l’inflation soit à la création de bulles spéculatives. A l’inverse l’insuffisance de signes monétaires conduit à la déflation ou à la stagnation économique.

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