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RD Congo - Massacres : Le rapport qui éclabousse l’armée

La question de savoir qui est derrière les massacres des populations en cours, dans l’Est du Congo, connaît un nouvel éclairage après la publication, le 21 mars 2016, d’un rapport du GEC (Groupe d’étude sur le Congo), un centre de recherche indépendant basé à New York et dirigé par Jason Stearns, ancien experts de l’ONU. Pour rappel, depuis octobre 2014, la population du Territoire de Beni, dans l’Est du Congo, est la proie d’une campagne de massacres particulièrement cruels. Selon le gouvernement congolais, ces tueries sont le fait des rebelles islamistes ougandais des ADF, une version qui n’a jamais convaincu. Parmi les révélations les plus bouleversantes du rapport du GEC, il y a le fait que les FARDC (l’armée du régime-Kabila), ont commis des massacres contre la population de Beni, massacres que les autorités ont ensuite attribués aux rebelles ougandais. De plus, des officiers de l’armée ont interdit aux soldats d’intervenir pour arrêter les massacres et ont même puni les soldats qui avaient pris des initiatives individuelles pour sauver la population qui se faisait massacrer.

Le rapport du GEC[1] donne des indications sur les unités de l’armée et même les officiers impliqués dans les massacres.

La participation directe des « soldats des régiments »

Un rapport du Bureau des Nations Unies pour les Droits de l’Homme (BCNUDH), publié en mai 2015, avait déjà indiqué que les FARDC commettaient des massacres[2]. Ces tueries se sont donc poursuivies comme en témoigne le rapport du GEC : « Nous avons recueilli des témoignages concordants sur l’implication des soldats des FARDC dans certains massacres et aussi plusieurs témoignages généraux d’officiers des FARDC… Les cas suivants ont été reconstitués à partir de la triangulation des témoignages recueillis auprès des rescapés et des sources internes aux FARDC : Kididiwe-Mayangose, Tenambo-Mamiki, et Ngadi ».

Massacres de Tenambo-Mamiki : le 808ème régiment[3]

Le 8 octobre 2014, sept personnes ont été assassinées à Tenambo, près de la ville d’Oicha : trois par balle et quatre à l’arme blanche. D’après plusieurs témoins, les FARDC auraient joué un rôle dans cette tuerie. Un rescapé, Modeste Leblanc, attaqué le premier vers 19h00 et blessé au bras gauche, au cou et à la tête, témoigne que le major Byamungu du 808ème régiment et son escorte ont participé à la tuerie. Il les a reconnus le soir de leur attaque. Il les connaît bien parce qu’il participe aux travaux communautaires du camp des FARDC de Tenambo Mamiki et il prétend que le major Byamungu convoite sa femme.

« Un jour je participais au salongo au camp militaire. Mon épouse était passée par là pour récupérer les clés et le major Byamungu du 808ème régiment m’avait posé beaucoup des questions sur elle. Le soir du 8 octobre Byamungu est arrivé chez moi accompagné de ses gardes du corps, dont Zadio que j’ai reconnu. Ils m’ont attaché avec une corde à nylon au bras. Puis les gardes ont fouillé ma maison sur ordre de Byamungu pour chercher mon épouse. L’ayant manquée, ils m’ont coupé à la tête par 3 fois et j’avais perdu connaissance. Puis ils ont tenté de m’égorger mais la corde à nylon qui était autour de mon cou a fait que la plaie ne soit pas profonde ». Il reste à savoir, dit le rapport, si c’est le même groupe de Byamungu qui, une heure plus tard, est allé massacrer six villageois à Mamiki.

Le témoignage d’un rescapé de Mamiki apporte des compléments d’informations sur le massacre : « C’était le 08 octobre 2014. Ils étaient arrivés dans le village vers 20 heures. On avait entendu des coups de feu venant de vers Tenambo un peu avant. Ils portaient des tenus FARDC. Ils étaient armés des machettes et d’armes blanches. Mais certains avaient aussi des kalachnikovs. Ils ont tué 4 membres de ma famille. Puis ils sont partis tuer aussi deux personnes chez nos voisins. Ils parlaient plusieurs langues : le lingala et le swahili qui ressemble au kinyarwanda… Je crois que parmi les assaillants il y avait quelques soldats de FARDC, parce que leur langue ressemble à celle parlée par les soldats des régiments ».

Massacre de Ngadi[4] : le 809ème régiment

Une femme de 86 ans qui a survécu au massacre raconte : « J’étais dehors avec six membres de ma famille, devant ma maison. Un groupe de trois militaires FARDC sont venus en nous saluant. Ils ont demandé l’état de la sécurité, puis ils nous ont informés que les ADF venaient de massacrer dans le village voisin et qu’ils venaient nous protéger. Ils ont réuni tout le village. Ensuite ils ont commencé à tuer les gens. Ce sont des militaires de Sukola qui nous ont tués ». Le témoin, qui s’est échappé par la porte de derrière de sa maison, dit que les soldats parlaient en kinyarwanda et en swahili. Un autre témoin oculaire a confirmé les langues parlées et leur ressemblance aux soldats des FARDC  : « je connais les ADF, on a vécu pendant longtemps avec eux. Ce n’était pas des ADF ».

L’avant-veille du massacre, dit le rapport, un officier a prévenu une étudiante habitant à Ngadi et lui a demandé de quitter le quartier car un événement grave se préparait dans le quartier de Boikene. Le jour de l’attaque, le général de brigade Mundos[5] a retiré les soldats des FARDC de leur position habituelle à Ngadi une demi-journée avant que les opérations commencent. Ensuite, les assaillants seraient arrivés tranquillement, auraient regardé un match de football et bu de la bière dans un bar avant de commencer le massacre. Cette situation suscite des questions du fait qu’ils ne se soient pas pressés de passer à l’action et que les membres des ADF, qui sont soumis à une discipline islamique stricte, ne boivent traditionnellement pas d’alcool.

Massacres de Mayangose : le 1006ème régiment

PNG Entre février et mars 2015, plusieurs petites localités de la contrée de Mayangose, au nord-est de Beni, situées aux confins du Parc national des Virunga, ont vécu des massacres successifs. Le premier a eu lieu à Kididiwe dans la nuit du 3 au 4 février 2015 et a causé 21 morts. La nuit suivante, trois autres personnes ont été massacrées à Kambi ya Miba. Une autre vague de massacres a ensuite eu lieu au milieu du mois : deux morts à Malolu dans la nuit du 15 au 16 février et neuf morts à Matukaka dans la nuit du 18 au 19 février 2015.

Un policier, qui a mené des enquêtes sur les tueries affirme qu’il a obtenu des preuves que les membres du 1006ème régiment basés à Kithahomba (à 5 km sur l’axe Beni-Nyaleke) seraient les auteurs de ces tueries. Les criminels étant issus du pouvoir, affirme ce policier, les enquêteurs de la PNC ont attribué la responsabilité aux ADF pour se couvrir. Un témoin interne aux FARDC, du grade de sous-lieutenant, confirme aussi la participation des FARDC et la façon dont ils monnayent chaque massacre : un de ses collègues, originaire de l’ancienne province de l’Équateur, aurait été recruté par le groupe des massacreurs. « Il a reçu 250 $ au moment de son recrutement, avec promesse de recevoir par la suite autres 250 $ par tête tranchée ».

La complicité des officiers FARDC

Selon plusieurs témoignages, les FARDC refusent d’intervenir pendant les massacres. La non-assistance à personne en danger se manifeste par la non-poursuite ou la poursuite tardive des tueurs même lorsque l’armée a été alertée à temps. Parmi les témoins rencontrés par les enquêteurs du GEC, certains affirment avoir personnellement alerté les FARDC mais cela n’a abouti à rien. C’est le cas d’un rescapé du massacre de Kalongo survenu le 23 avril 2015. Ce comportement est par ailleurs confirmé par un membre des FARDC, témoin fâché par l’attitude des commandants qui, selon lui, faciliteraient même la tache aux assassins : « Nous n’avons pas l’ordre parce que certains de nos commandants facilitent la tache aux assaillants ». Les membres des FARDC n’arrivent souvent que le lendemain matin pour compter et ramasser les corps. Le fait de ne pas intervenir contre les meurtriers peut s’interpréter de deux manières : soit il s’agit de la désobéissance des soldats qui sont démotivés sur le terrain, soit du respect d’un ordre donné par la hiérarchie. Le fait qu’aucun soldat ou sous-officier n’ait été interpelé ou sanctionné pour avoir refusé d’intervenir semble soutenir la deuxième hypothèse ou révèle un dysfonctionnement profond au sein de l’armée.

Plus accablants encore sont les témoignages recueillis sur le terrain qui suggèrent que certains officiers auraient interdit aux soldats d’intervenir au moment des massacres. Tout soldat qui violait cette interdiction était menacé d’une des sanctions suivantes : interpellation, mutation, ou abandon par le bataillon. Le cas de Ngadi, lors de l’attaque du 15 octobre 2014 à Beni, est frappant. Un sous-lieutenant en faction près du lieu du massacre témoigne : « Quand on a tué les gens de Ngadi, nous avions reçu l’ordre par Motorola de la part du colonel Murenzi, notre chef, de ne pas sortir, de rester standby, de ne pas faire le patrol autour du camp. Et au matin, on avait trouvé des gens ». Un autre sous-officier, en poste à Mangina, rapporte que les interventions des FARDC pendant les massacres sont souvent déstabilisées par leur propre hiérarchie. « Si tu poses des questions pour comprendre pourquoi, on te fouette ».

Le mépris pour les morts : les cadavres des victimes sont appelés des « tomates »

Ces propos sont corroborés par le rapport du groupe de parlementaires fourni le 9 novembre 2014 : le rapport cite le « cas d’un major qui, contacté par un enfant rescapé alors que les tueries étaient en cours et que les cris des victimes parvenaient à la position qu’il contrôlait, a menacé de fusiller tout élément de son unité qui oserait intervenir et a même arraché les chargeurs de certains des éléments préoccupés d’intervenir. Il en est de même d’un colonel qui a jugé utile de recevoir et de garder un rescapé pour aller constater les dégâts le lendemain matin ».

« Nous avons l’impression que les FARDC et la MONUSCO songent plus à leurs propres intérêts qu’à protéger la population locale, » a commenté un cultivateur à Kididiwe. Un officier des FARDC relate un autre incident inquiétant : « En levant les corps, ils les appellent des tomates… Commandant Kevin se moque des victimes en disant : comme ça les Nande[6] paient pour leur tribalisme ».

Boniface MUSAVULI

 

[2] Le massacre du 8 octobre 2014 à Oicha, par des soldats du 809ème régiment et le massacre de Ndalia dans la nuit du 25 au 26 décembre 2014 où sept civils avaient été égorgés par des soldats appartenant au 905ème régiment. Cf. Report of The United Nations Joint Human Rights Office on International Humanitarian Law Violations Committed by Allied Democratic Forces (ADF) Combatants in the Territory of Beni, North Kivu Province, Between 1 October and 31 December 2014, mai 2015, § 55 et 56.

[3] Selon l’expert militaire Jean-Jacques Wondo, les 808ème, 809ème et 1006ème régiments d’infanterie sont en majorité des unités ex-CNDP (le mouvement armé du général tutsi Laurent Nkunda) intégrées au sein de l’armée congolaise durant la période préélectorale de 2011. A titre de rappel, le CNDP, mouvement politico-militaire parrainé par le Rwanda et l’Ouganda, était, par ailleurs, un allié politique et électoral du président Joseph Kabila. Après la réélection de Kabila en 2011, le CNDP devint un membre de la majorité au pouvoir à Kinshasa (MP).

[4] Il faut rappeler que c’est à Ngadi qu’avait été assassiné le colonel Mamadou Ndala, le 2 janvier 2014.

[5] Le général Mundos avait été accusé d’être à la fois le commandant des FARDC et des ADF par Mbusa Nyamwisi, ancien ministre des affaires étrangères et natif de Beni, dans une interview sur Radio France internationale (RFI) : http://www.rfi.fr/afrique/20141025-adf-nalu-ancien-ministre-congolais-met-cause-haut-grade

[6] Les Nande sont l’ethnie majoritaire des Territoires de Beni et de Lubero visés par cette campagne de massacres. Ils s’estiment victimes d’un génocide. Cf. « Mgr Antonio Stagliano dénonce le génocide des Nande à l’Italie, UE, ONU », http://benilubero.com/mgr-antonio-stagliano-denonce-le-genocide-des-nande-a-litalie-ue-onu/.


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4 réactions à cet article    


  • Jean 25 mars 16:05

    Merci, si vous pouviez mettre une explication en fin d’article avec toutes ces organisations à trois ou 4 lettres, ce serait bien.


    • maQiavel maQiavel 26 mars 11:00

      Ce qu’il y’a aussi, c’est que des forces étrangères, particulièrement rwandaise ont été intégrée à l’armée régulière au cours des dernières années... 


      • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 27 mars 03:04

        @maQiavel
         
        Oui, le Rwanda est ici la clé.
        Je m’étonne d’ailleurs que l’auteur ne s’efforce pas de rappeler à chaque fois le « big picture ». Une vue d’ensemble me paraît nécessaire pour faire sens de ce qui se passe là-bas.
         
        A défaut l’occidental désinformé par les médias alignés aura tôt de fait de juger que ce sont des guerres tribales de peuples arriérés et s’en désintéressera complètement alors qu’il s’agit probablement du plus grand holocauste de ces cent dernières années.
         
        Penser qu’il y a derrière cela essentiellement des intérêts économiques (coltan & cie) et un silence coupable de nos classes dirigeantes me révolte...


      • MUSAVULI MUSAVULI 27 mars 09:38

        @Luc-Laurent Salvador,

        Le génocide des Congolais est un dossier assez difficile à expliquer pour plusieurs raisons.

        1. Ce génocide est commis par des tueurs rwandais et ougandais infiltrés dans l’armée congolaise par le président Joseph Kabila en application d’accords parrainés par des organisations internationales comme l’ONU et l’Union européenne. Si vous essayez d’expliquer à quelqu’un que l’ONU et l’Union européenne soutiennent des individus qui commettent un génocide contre un peuple, et que même le président du pays où se déroule ce génocide protège ces génocidaires, la personne qui vous écoute risque de vous prendre pour un fou. Et pourtant c’est la réalité depuis 20 ans dans l’Est du Congo. 

        2. Ce génocide a un volet économique dont l’emblème se trouve dans la main de chacun d’entre nous : le téléphone portable. Les tueurs rwandais et ougandais ne font pas que massacrer et violer dans l’Est du Congo. Ils pillent l’or, le diamant, la cassitérite et surtout le coltan, ce précieux métal indispensable à la fabrication de nos appareils électroniques, dont le téléphone portable. Expliquer à quelqu’un qu’un appareil aussi merveilleux est responsable de la mort de six millions de Congolais est assez difficile, parce qu’il y a un ensemble de lois qui devraient empêcher ce genre de choses. Il faut donc expliquer que ces lois ne sont pas respectées. Finalement, la personne vous dira : qu’est-ce que je dois faire ? Me passer de mon téléphone ? Non, j’en ai besoin. 

        Finalement, on reste là à observer sans rien faire. Si l’ONU, l’Union européenne, les Etats-Unis et le président d’un pays assistent impuissants à la commission d’un génocide, voire parrainent les massacreurs ; si, parallèlement, je ne peux pas me passer de mon téléphone portable, responsable économique de ces atrocités, qu’est-ce que moi, un citoyen ordinaire, je peux vraiment faire  ? 

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