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Un exemple vu de l’intérieur ou la voracité de certaines multinationales a entraîné une guerre civile, Aceh

J'ai habité la région d'Aceh en Indonésie pendant plus de deux ans. Cette région a été en guerre civile durant plus de 30 ans. C'est aussi cette région qui a été la plus touchée lors du tsunami de 2004 en Asie, c'est aussi ce qui a permis de mettre un terme à cette guerre. Selon l'avis des premiers concernés cette guerre a été provoquée à cause de la voracité de certaines multinationales et d'un pays influent en Indonésie.

Avant d'aborder le contexte lié à cette guerre civile, rappelons la mentalité particulière des habitants d'Aceh. Je ne cacherais pas non plus qu'ils ont toujours eu des velléités indépendantistes, d'ailleurs ils le furent à une époque. Un jour un villageois me racontait qu'à Java (l'île centrale et administrative d'Indonésie) les sujets devaient devant le roi de l'époque marcher courber devant lui. En revanche à Aceh on peut rester debout devant les rois et les chefs, ce qui n'empêche pas de leur montrer du respect. Cela convient très bien à ces chefs d'ailleurs, comment auraient-ils pu faire confiance à ceux qui acceptaient de se trahir eux-mêmes. Comme beaucoup de peuples qui ont souffert on sent aussi du cœur chez eux, mais ils avaient certainement cette prédisposition avant. Et puis ils ont de bonnes têtes.

Pour en revenir au contexte du conflit, il est dû, comme beaucoup d'autres dans les pays du sud, aux matières premières. Cette région possède du pétrole, des gaz et des minerais. Les multinationales étrangères ont donc commencé à récolter ces matières premières mais reversaient une part plus que modique à la région. Ils donnaient en revanche au pouvoir de Jakarta (la capitale de l'île de Java) une part du gâteau adéquat.

Jakarta est du côté Américain depuis le coup d'état de Suharto dans les années 60 qui a permis d'écarter Soekarno jugé un peu trop proche des communistes et donc de la Russie. Être du côté de la Russie faisait tâche à l'époque de la Guerre Froide pour le gouvernement des USA, l'inverse est aussi vrai. C'est donc en arrosant grassement l'armée indonésienne que les USA ont pu permettre à Suharto de se mettre au pouvoir et s'immiscer dans l'économie indonésienne. On pourrait aussi parler du massacre des millions de sympathisant communistes indonésiens dans les années 60, mais c'est une autre histoire. [1]

Donc jugeant à juste titre que la répartition des richesses n'était pas équitable envers Aceh, certains ont commencé à réclamer plus d'équité dans le partage des bénéfices liés à l'extraction des matières premières de leur région. Devant une fin de non recevoir et toutes sortes de pressions, un groupe rebelle (GAM) a commencé à se former sous l'impulsion de Hasan di Tiro en 1976. Le groupe tua un ingénieur Américain d'une compagnie pétrolière. Il faut bien comprendre le contexte, surtout à l'époque, qui fait que les opposants risquent aussi la mort. La réponse fut une répression armée de la part de Jakarta. Par la suite, et après avoir échappé à la mort, Hasan di Tiro et certains de ses proches durent partir en exil et menèrent l’insurrection de l'extérieur.

Il y eu trois périodes insurrectionnelles majeurs, bien que rien ne s'est vraiment arrêté depuis 1976 (1976 – 1979, 1989 – 1991, 1999 – 2004).

En raison de la répression féroce de Jakarta (persécutions, torture physique et psychologique, meurtre arbitraire, etc) de plus en plus de personnes avaient accumulé des rancœurs ce qui leur donnait des envies de revanches face à qu'ils prenaient à juste titre comme une situation injuste. Ils avaient vu et vécu des injustices, avaient été persécutés, avaient vu mourir leurs proches, et bien souvent tout à la fois. Ils savaient bien que tout ça était dû au pillage des ressources de leurs terres, ce qui augmentait leur sentiment d'injustice.

C'est ce qui explique que les rangs du GAM ont grossi avec le temps. Au plus d'exaction contre les habitants d'Aceh, au plus les gens partaient rejoindre les forces rebelles. Au plus le GAM grossissait, au plus la répression s'accentuait … et ainsi de suite.

La vie dans les villes et villages faisaient comme si. Tout le monde était conscient qu'en vacant à ses occupations une balle perdue pouvait survenir. Ou encore des membres de l'armée régulière ou de la Brimob venir vous « questionnez ». Ceux qui maintenant ont la vingtaine vous raconte que leurs berceuses étaient les tirs à balle réelle. Peurs. Tensions. Traumas.

Dans la jungle les campements changeaient de place régulièrement pour des raisons évidentes de sécurité. Certains y sont resté 12 ans, d'autres encore plus. Les contacts avec les familles étaient rares et sources de dangers réciproques. Un ancien membre me disait aussi avec les yeux pleins de tristesse qu'il savait bien qu'il avait fait des choses pas très nettes durant cette période, mais qu'il ne pensait pas avoir mal agi étant donnée les circonstances.

Le tsunami de 2004 a permis de mettre un coup de projecteur sur la région qui fut la plus touchée à l'époque. Ce coup de projecteur a permis de mettre un terme au conflit et des accords de paix ont pu être signés. Les Acehnais ressentent un double sentiment vis à vis du tsunami. La tristesse d'y avoir perdu des proches. Le soulagement de la fin du conflit.

Maintenant Aceh a son statut spécial de région autonome. Le GAM est passé du terrain de bataille militaire au terrain de bataille politique. Ces anciens membres gouvernent la région. Des enquêtes sont encore en cours et toutes les injustices subies ne sont pas encore reconnues et encore moins réparées. [2]

On peut voir à Aceh ce qui se passe dans beaucoup de conflit de ce type. Au lieu de diminuer, l’insurrection tend à prendre de plus en plus d'ampleur à cause de l'injustice ressentie et des envies de revanche. On peut encore le voir au Moyen Orient où d'une poignée de terroristes se cachant dans des grottes on est passé à un simili état avec ses filiales un peu partout sur la planète. Tout ça parce que des multinationales épaulés par des états n'ont pas voulu être équitable dans un partage de richesse. Nous en ressentons maintenant les conséquences dans nos propre pays, ne serait-ce que par l'argent dépensé par nos impôts pour faire ces guerres. Même des membres du gouvernement des USA commencent à émettre des voix dissonantes à ce sujet vis à vis de l'attitude belliqueuse de leur pays.

A ce titre la Malaysie, où j'ai également séjourné, est un contre exemple de l'Indonésie. Les états partenaires ne sont pas les mêmes non plus, ceci expliquant en partie peut-être cela. Toujours est-il que là bas le partage a été plus équitable, et la Malaysie a un bon niveau vie et une bonne éducation en général. Tout le monde est satisfait, la Malaysie et ses habitants comme ses états partenaires et les industriels.

L'Indonésie a plus de mal, ses pays « partenaires » sont moins généreux. Il y a encore de sérieux manques au niveau infrastructure et au niveau de l'éducation. Jokowi, le nouveau président, tend à vouloir que les bénéfices des matières premières extraites de son pays reviennent à l'Indonésie, que le partage soit plus équitable. Aux dernières nouvelles il a limogé un haut responsable corrompu qui était en lien avec ce qui se passe en Papouaisie. Là bas encore une histoire similaire à celle d'Aceh et à bien d'autre. Bonne chance à ce Président.

Aceh doit encore se reconstruire. Une mauvaise presse tend à faire peur aux investisseurs alors que les habitants sont des gens raisonnables et les terres pleine de ressources. Ils savent bien que c'est par des investissements économiques que la région peut se développer. En outre, on se sent plus en sécurité là bas que dans d'autres régions en Indonésie ou ailleurs, la porte de ma maison n'était jamais fermé à clef et n'en avait pas besoin même si je sortais. Cette mauvaise presse est sûrement un biais de perception dû aux restes de la propagande de guerre qui visait à montrer cette région sous une apparence négative. Dans la réalité ce n'est pas le cas.

Que la paix soit sur Aceh et ces habitants.


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4 réactions à cet article    


  • maQiavel maQiavel 15 février 17:53

    Merci pour le témoignage !


    • blablablietblabla blablablietblabla 15 février 21:03

      Finalement la nature fait bien les choses , un bon tsunami en méditérranée sur le proche orient et le problème palestiniens est réglé !


      • Doume65 16 février 00:27

        « l’insurrection tend à prendre de plus en plus d’ampleur à cause de l’injustice ressentie et des envies de revanche. On peut encore le voir au Moyen Orient où d’une poignée de terroristes se cachant dans des grottes on est passé à un simili état avec ses filiales un peu partout sur la planète. »

        J’ai une autre lecture de la « rébellion » issue d’Al Quida, puisque la genèse du terrorisme dont il est ici question se trouve là. J’y vois une instrumentalisation ratée par l’impérialisme de la plus grande puissance mondiale de la foi religieuse et de la haine qu’elle peut susciter. J’ai du mal à voir dans le milliardaire Oussama Ben Laden un combattant contre « la voracité de certaines multinationales ».


        • Joseph Joseph 16 février 02:55

          @Doume65
          « J’y vois une instrumentalisation ratée par l’impérialisme de la plus grande puissance mondiale de la foi religieuse et de la haine qu’elle peut susciter »
           
          Je suis d’accord aussi avec ça, c’est effectivement ce qui s’est passé lorsque les USA voulait mettre les Russes hors d’Afghanistan. Mais ce n’est pas en désaccord non plus avec ce que j’avance, ça se chevauche.
          Entre l’Afghanistan, l’Irak et maintenant la Syrie et le moyen Orient en général la population qui se fait bombardé voit ça comme une injustice étant donnée qu’ils savent très bien que les visées sont juste géopolitiques et économiques. Cet état de fait favorise le grossissement des troupes terroristes et les envies de revanche. En Afrique on retrouve la même problématique de pillage des ressources et des « filiales » terroristes voient le jour de la même manière.

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