Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Médias > Internet et le lien social

Internet et le lien social

Chaque innovation technique majeure suscite des interrogations d’ordre sociologique et anthropologique car l’homme est autant l’inventeur de ces instruments inédits pour agir et communiquer, que le sujet transformé par des mêmes instruments. Une formule glissée en forme de boutade allégorique dirait que les techniques inventent les hommes. Autrement dit, l’homme qui use des outils mis à sa disposition n’est plus le même comme le pensait Ellul. Et que la société s’en trouve également transformée. Le 20èmesiècle a vu émerger des innovations qui ont transformé complètement l’existence dans les pays industrialisés. Rien que les médias ont suscité un impact sur le cerveau des individus qui en peu de temps, ont eu accès à des informations sans délais, directement envoyés depuis chaque endroit de la planète si bien qu’un sentiment de vivre dans un village global s’est dessiné peu à peu dans les esprits. Radio et télévision ont diffusé des dépêches en direct alors que le téléphone a lui aussi révolutionné le lien entre les individus, leur permettant de se parler en transgressant les limites spatiales de l’éloignement. Ce maillage médiatique a subi deux extensions, d’abord avec la téléphonie mobile qui a permis à tout un chacun d’être joignable où qu’il se trouve, contrairement à la ligne fixe imposant à la personne d’être joignable à son lieu de travail ou son domicile. Ensuite, l’avènement du réseau Internet à permis aux individus de communiquer, d’échanger des messages sans être tributaires de l’inertie du courrier postal. Mieux encore, chaque internaute peut devenir à son tour un diffuseur d’informations, de textes, de vidéos. L’hégémonie des médias contrôlés par les médiarques et autres patrons de presse et de télé a été renversée. Ce long processus de chevauchements et rivalités médiatiques vient de culminer récemment avec les opérations menées par Julian Assange et son site Wikileak. Le second emblème des transformations liées à l’Internet, c’est sans hésitation le réseau Facebook. Internet est aussi le prolongement des maisons d’édition à travers les blogs où chaque publie sans passer par les fourches caudines d’un comité de lecture pas toujours impartial. C’est aussi un dédoublement à l’infini des débats publics, chacun pouvant intervenir sur un forum sans la permission d’un modérateur et la contrainte du timing.
 
Comment Internet crée-t-il du lien social ? Ou du moins comment modifie-t-il le lien social et le cas échéant, quel type inédit de lien social nous est rendu possible grâce à Internet ? Ces questions sont d’actualité, offrant sans doute des réponses attendues, convenues, somme toute triviales. L’avènement des premiers médias et du téléphone ont habitué les individus à vivre dans un monde de proximité ce qui ne signifie pas pour autant promiscuité ou intimité. L’Internet en est le prolongement. Mais au fait, savons-nous ce qu’est le lien social ?
 
Dans l’Antiquité, les citoyens se réunissaient sur l’agora dans la cité grecque. Souvent, pour gérer la cité et décider des actions à mener en vue de l’intérêt commun. On peut parler de lien social assez poussé. Un lien qui se constitue grâce à un moyen, le milieu, qui n’est autre que l’agora et qui joue le rôle d’un média naturel où les individus s’expriment et communiquent grâce à un outil, le langage. Ce lien est donc engendré grâce à des moyens mais son ressort repose sur un désir commun d’agir, de se comprendre, de vivre ensemble. La Grèce est le lieu où s’est dessiné la possibilité d’un lien social pouvant faire l’objet d’une investigation rationnelle (Platon et Aristote). Plus tard dans la civilisation islamique, un philosophe, Ibn Khaldûn, pensera le lien social avec des variantes et des nuances. Il faut dire que le contexte est différent et que dans les contrées nord-africaines, le climat et la culture ont créé d’autres formes de sociétés, notamment celles pratiquant le nomadisme. Un terme désigne la nature du lien social, asabya, l’esprit de corps. Le lien social prend un aspect spécifique, plus communautaire dans son essence, mais ce lien se manifeste par une solidarité entre les différents membres. Un lien social peut-être d’ordre spirituel, affectif, culturel, professionnel. Il n’y a pas de restriction. Dès lors que les individus sont amenés à agir ensemble, en fonction d’un intérêt partagé et réalisé en commun, ou bien à penser ensemble, il existe un lien social qui prend des formes spécifiques, avec ses ressorts et ses finalités. Famille, nation, association, travail, loisir, sport, rassemblement, fête, école, faculté, vacances, tout se prête à la production de liens sociaux pour peu que les individus le désirent. Aimer c’est regarder dans la même direction disait Saint Ex. Se lier socialement, c’est vouloir être ensemble et le cas échéant, avancer d’un pas coordonné.
 
Le lien créé par Internet possède la spécificité et la force propres aux désirs de partager mis en jeu ainsi qu’à la nature même du média dont on sait qu’il peut permettre de communiquer facilement, y compris entre inconnus cachés derrière des pseudonymes. Internet facilite les contacts et les démultiplie en abaissant le seuil d’investissement misé par chaque participant. Il devient alors facile de collectionner des amis sur Facebook ou de surcharger les forums en accumulant les interlocuteurs. Le lien social mis en jeu couvre beaucoup de monde mais il est aussi léger qu’une toile d’araignée. Un ami qu’on collectionne n’est plus un ami mais une figurine virtuelle dont Marx aurait dit qu’elle suscite une forme de fétichisme, non pas de la marchandise mais de la connectique. Néanmoins, Internet renforce dans certaines situations le lien social, en fonctionnant comme un super téléphone permettant de se voir, s’écrire, se parler. Il n’y a pas de secret dans le lien social. Tout repose sur le désir. Bien qu’étant frappé d’insociable sociabilité comme dit Kant, l’homme est contraint par diverses nécessités à s’insérer dans le social mais son désir le pousse à établir une autre forme de lien social, plus spontané, parfois plus riche, d’autres fois futile. Internet semble à première vue susciter le désir d’aller vers l’autre, surtout chez ceux qui sont en demande de ce type de relation. C’est le cas des jeunes, parce qu’ils sont en attente de levier pour vivre, exister, s’amuser, se faire des copains et amis. C’est aussi le cas des plus âgés, mais cette fois, c’est parce que la vie en a fait des gens isolés, socialement coupés par la dureté d’un système, la pauvreté des relations au travail, les aléas de l’existence, mutation, séparation chômage.
 
Internet démultiplie les opportunités pour faire du lien social et l’entretenir mais il infléchit aussi ce lien qui prend une autre nature, plus déliée, plus cérébrale, au risque d’être intellectualisé, mais en fin de compte, ce lien est complémentaire des autres formes de relations qui se nouent, avec des fils, des ficelles, des cordes, parfois des chaînes. Les relations humaines sont de nature très différentes, avec des désirs plus ou moins intenses, des intérêts variés, des durées indéfinies, des finalités d’ensemble fort diversifiées. Internet fonctionne à la vitesse des nouvelles relations sociales. Souvent éphémère. On se lie, on se délie, on se rencontre, on s’oublie. La Toile numérique ressemble de près au tissu social hyper moderne. La superficialité des échanges sur le Net traduit la réalité des relations humaines mais parfois, cache des intimités plus riches qu’un romancier ne peut l’imaginer.

Moyenne des avis sur cet article :  3.67/5   (12 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Marc P 10 décembre 2010 11:16


    On peut ajouter au sujet des technologies qui font et défont des liens (ou plûtot lque défont empêchent certains liens ou en modifient les acteurs... ) l’automobile et la télévision...

    En effet, le lien avec les voisin s’est raréfié depuis qu’on mange et passe la soirée devant la télé(le nouveau chef de famille ou le chewing gum des yeux)... En outre on avait beaucoup plus d’échanges et on se connaissait bien mieux entre voisins lorsqu’on se croisait à pied et non en voiture...

    Enfin ceux qui ne sont pas dans les réseaux internet, téléphone et qui s’appuient sur ces technologies : associations etc....) n’ont sans doute jamais été isolés...

    Ajoutons qu’il y a 100 ans dans une petite ville ou à la campagne on ne croisait jamais ou presque d’inconnu...

    Dire qu’on a changé de paradigme pour ce qui est du lien, de l’inscription sociale ou dans des réseaux est vraimentt peu dire...

    Cdlt.

    Marc P


    • Marc P 10 décembre 2010 17:09

      "Enfin ceux qui ne sont pas dans les réseaux internet, téléphone et qui s’appuient sur ces technologies : associations etc....) n’ont sans doute jamais été isolés..."

      n’ont sans doute jamais été aussi  isolés..."

      mes excuses


    • Aafrit Aafrit 10 décembre 2010 21:23

      Bien comme article, monsieur Dugué !
      Le problème c’est : faites ce que je vous dis mais ne faites pas ce que je fais.
      Vous êtes où monsieur dugué pour créer ce lien, hein ? smiley

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès