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La carpe télévisuelle et le lapin littéraire

Une photographie de Frédéric Ferney par Pierre Assouline met en jeu la question de la représentation de la littérature à la télévision, cet article propose de la regarder en essayant de comprendre ce qu’elle dit...

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Photographie de Pierre Assouline

C’est une image qui passe, en douce, sans heurt, sans légende, sans origine, sur le blog de Pierre Assouline. Celle de la maquilleuse et du présentateur, ensemble pour les livres, pour les auteurs…

Le mariage de l’image et du verbe, de la télé et du livre, et d’une certaine manière, de la carpe et du lapin.

Des années déjà que Frédéric Ferney présente son émission Le Bateau livre, dont le nom mélange l’ivresse rimbaldienne et la légèreté sifflotante du livreur, le bateau, ivre de livres, livrait en effet son lot de paroles vives et rares, de voix douces et tranquilles, de regards humides, complices ou solitaires… Parler avec justesse des livres à la télévision, sans sombrer dans la conversation de salon pédante ni dans la foire people ridicule, c’est un art que cette émission a porté à un haut degré d’exigence, dans la simplicité intime de ce lieu ouvert sur la ville, où l’on pouvait parler tranquillement, pendant que, dans la rue, les passants indifférents continuaient leur manège…

Ce n’était pas un talk-show intello-branché, ce n’était pas une table ronde filmée, c’était un entrechat, un pas de deux, un improbable moment creux et pourtant plein, un temps d’arrêt crucial, un prolifique repos… La télévision saisissait au cœur d’un temps d’ennui printanier, automnal ou hivernal, la passion intérieure des écrivains, leur âme silencieuse qui soudain se fendait sur le roc des mots et s’ouvrait sur le sens, la question, le temps… Le silence de quelques secondes qui suivait généralement les lectures de Frédéric Ferney, avant que ne revienne, dans un effort vite oublié, la valse des opinions, était un silence purement littéraire. De ces silences qui épurent le contour sonore des mots… et qui apurent la dette verbale… Voilà… c’est magnifique… Merci.

L’homme était poli, très poli, il ne cherchait pas à chatouiller la sexualité de ses invités, ni à tester leur narcissisme… Il les recevait poliment, lisait leur texte, avec cette sympathie bienveillante de psychanalyste émerveillé devant les ressorts de l’humain, il rebondissait, souriait, et pleurait parfois, il était aussi à l’aise avec le trouble qu’avec le clair… et il ne recevait que de vrais auteurs…

C’est fini !
Rupture présidentielle oblige, les paroles tranquilles sur les livres aimés, les échanges directs entre écrivains (le lapin) vont quitter l’écran de la télévision (la carpe)… Pierre Assouline nous dit qu’il coule…le bateau… et il nous le dit en montrant cette image incroyable…

Cette image est saisissante, mais pourquoi ? La maquilleuse, très élégante, dans un geste tranquille de femme sûre d’elle, saisit ce qui doit être un plumeau, ses bras légers de danseuse sont en suspension, gracieuse, hésitant sans hésiter, par habitude tactique sur le geste mesuré à accomplir pour ne pas perturber le fil des propos… Très sérieuse…

Lui est surpris dans ce moment futile du raccord-maquillage… Il nous saisit de même dans ce moment futile du regard en coulisse… Eh oui, l’ami des écrivains était aussi un homme d’image, plutôt beau d’ailleurs… entretenant son apparence. Pour les auteurs ; elle maquille ; il se laisse recouvrir de fard pour les livres … Ils sont tous deux à la manœuvre pour donner un corps à la parole, pour lui faire traverser l’écran… C’est la règle du jeu télévisuel…

C’est ce que souligne Pierre Assouline sur son blog en choisissant cette vue… une image qui nous rappelle que parler des livres à la télévision est un spectacle, certes, un spectacle avec sa part de mensonge, de fard, d’illusionnisme visuel… Du cinéma quoi… Mais un spectacle grave, une cérémonie où officient des êtres habités par leur voix, comme ces auteurs, comme cette élégante maquilleuse et ce pasteur qui semble gêné par sa concession à la futilité… Le mariage de la vérité avec des professionnels du travestissement…

Mais en regardant encore cette image
dont je ne m’explique toujours pas la force de frappe, le punctum, je remarque la bavette de papier blanc, qui m’a déjà amené vers le mot pasteur, protégeant la chemise de la poudre du fond de teint… Coincée ainsi dans le col de la chemise, elle ressemble au rabat plissé de la tenue de l’avocat… et alors la futilité apparente de la vue en coulisse devient gravité, c’est l’engagement de Frédéric Ferney qui se manifeste dans l’évocation de la robe de l’avocat… Elle illustre d’ailleurs la lettre-plaidoyer qu’a adressée le présentateur à M. Nicolas Sarkozy, le président de la République des programmes télévisés…

Et l’on pense alors à ce présentateur indéboulonnable,
fidèle serviteur du pouvoir et romancier à succès, qui va paraît-il, garder son Vol de nuit, et dont l’éviction hautement politique du 20 heures rappelle l’exil de Hugo à Guernesey…

L’un va cesser de lire à l’écran (le lapin), l’autre (la carpe) va avoir du temps pour écrire…

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La littérature française a deux raisons de s’inquiéter…

Punctum


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1 réactions à cet article    


  • Pierre de Vienne Pierre Gangloff 16 juin 2008 16:20

    Merci pour ce beau plaidoyer pour une émission qui respecte le peu d’intelligence qui nous restait à nous, spectateurs, entre deux spots de pub. Les placards de nos maisons publiques sont pleins de ces fantômes, trop rigoureux, trop éloignés de la cohorte des courtisants, obsédés par leur image, et par leur position dans le "mercato" audiovisuel. 

     

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