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Manifeste pour un autre journalisme

A l’occasion du vingt-et-unième numéro de la revue XXI, véritable livre-journal de plus de deux cent pages lancé comme un pavé dans la mare de la presse française il y a de cela cinq ans, leurs créateurs, Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria, ont décidé d’offrir à leurs lecteurs un manifeste pour un journalisme différent, moins superficiel, plus proche de ses fondamentaux, du terrain et des gens. Pour montrer que cette forme d’information est possible, mais aussi pour relancer la réflexion sur ce qu’implique le passage au numérique et les révolutions qui lui sont associé (information 24h/24, mais souvent non-remâchée ; publicité ; perte de ligne éditoriale ; chute du budget alloué au terrain, etc.).

Pour moi qui aspire encore à un journalisme fouillé, sérieux, documenté, proche du terrain, témoin des événements du monde et critique à leur égard ; à un journalisme d’enquête et de reportage, ce manifeste arriva comme un cadeau du ciel. Il fit résonner en moi la corde de l’espoir, le doux son d’un avenir ou le journalisme aurait regagné ses lettres de noblesse, son rôle d’intermédiaire, de média-teur, entre la réalité du monde et la société civile.

Ce manifeste confirma en moi le sentiment que le passage au numérique, annoncé comme étant inéluctable, ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de la presse et de sa vocation. En définitive, j’y ai trouvé formulé en mots, écrits noir sur blanc sur un support que je pouvais toucher et sentir, ce que j’avais longtemps pressenti sans vraiment pouvoir l’exprimer.

Mais revenons au Manifeste lui-même. Que dit-il ? Que dénonce-t-il ? Que propose-t-il ?

Dans une première partie, intitulée « Les injonctions paradoxales », est dressé un panorama de l’évolution progressive du passage au web, entamée à partir du milieu des années 1990. Quatre constats concernant cette rapide mutation sont relevés :

  • Premièrement, « en basculant sur le Web, le journalisme ne change pas simplement de support, il change aussi de nature. Ce n’est ni une transmutation, c’est un autre média[1] ». De plus, les attentes et les réactions des lecteurs du Web, parce que le support est différent, ne sont pas les mêmes que celles de la presse écrite.
  • Deuxièmement, les frontières entre journalistes et experts, entre pouvoir et média, deviennent floues, et tout un chacun peut participer anonymement à faire circuler l’information, de façon virale et incontrôlée.
  • Troisièmement, ce qui compte désormais n’est plus la qualité intrinsèque de l’information communiquée, mais le trafic et la rapidité d’émission de nouveaux scoops. Il s’agit de faire le « buzz » et de cibler des clients potentiels afin d’attirer le plus d’annonceurs publicitaires possible.
  • Quatrièmement, « la figure du journaliste assis derrière son écran s’est imposée. Il agrège, trie, commente et "nourrit la conversation". […] Le journaliste d’écran ne voit souvent du monde extérieur que le chemin qu’il emprunte, matin et soir, pour se rendre à son bureau open space. Une inévitable déréalisation du monde s’opère par d’infinis décalages. »

Les questions relatives au financement et à la publicité liées au passage au numérique sont aussi abordées dans cette partie, ainsi que celles concernant ce que sont devenus les journaux ayant fait le choix du Web et de tous ses dérivés (tablettes, applications, etc.).

 

Dans la deuxième partie du Manifeste est présentée une « petite histoire de la presse », de Théophraste Renaudot et de la création de La Gazette en 1631, à l’explosion du nombre de journaux imprimés lors de la Révolution française, en passant par la création des grands quotidiens, au milieu du 19ème siècle, et l’avènement de la figure du grand reporter avec Albert Londres. Le tout afin de « comprendre comment on en est arrivé là ».

 

Dans la troisième partie sont exposées les solutions concrètes qu’il s’agirait d’adopter dans le but de « refonder la presse ». Elle débute par une citation du philosophe japonais Ichida Tatsuru parue dans le supplément de Zoom Japon du printemps 2012 : « Ce dont les médias ont besoin actuellement c’est de chair. Pour que les médias reviennent à la vie, ils n’ont pas d’autres choix que de redevenir des êtres vivants.  »

Afin de redonner vie aux médias et à l’information, et de se détacher de la pression financière exercée par les groupes publicitaires, il faudrait tout d’abord se libérer de la dépendance liées aux revenus de la pub et privilégier ceux venant directement des lecteurs (abonnements et ventes directes). Cela est possible et déjà réalisé par certaines revues ou magazines (en ligne ou papier), comme Médiapart, Arrêt sur images et 6mois.

Avec l’abandon de la pub, le défi est aussi de retrouver de la valeur et de recentrer son attention non sur la quantité de l’information transmise, mais sur sa qualité, son utilité. « Aujourd’hui, l’information est partout et gratuite. La presse doit retrouver sa valeur, et s’affranchir de la gangue publicitaire et marketing pour faire revivre le journalisme. A quoi bon animer une rédaction de trente, cinquante ou cent journalistes s’épuisant à courir derrière des courants d’air et des informations obsolètes dans les heures qui suivent ? Cette information-là, c’est l’eau qui coule du robinet. Elle est partout. […] Il faut restaurer la valeur d’échange entre les journaux et leurs lecteurs. »

Le Manifeste propose quatre solutions concrètes permettant d’appliquer cet idéal et ce renouveau. Tout d’abord, il faut que la presse sorte du rythme endiablé de l’info pour l’info et de la chasse frénétique au scoop, et prenne le temps de redéfinir sa ligne éditoriale, la portée de ses sujets : « […] elle doit explorer d’autres rythmes, et réapprendre à surprendre, à étonner les lecteurs. » Il s’agit en fait pour elle de « prendre le temps de l’enquête – aller voir, laisser infuser et revenir – et apprendre à travailler à contretemps de l’émotion immédiate : tout doit être fait pour apporter aux lecteurs une information différente, intense, concentrée sur ce qui dure, que l’article fasse dix lignes ou dix pages. »

Il faut ensuite que le journaliste privilégie le terrain et l’expérience personnelle des faits et des événements qu’il transmet aux lecteurs. Il doit être « celui qui va ou le lecteur ne peut pas aller. C’est son métier. Témoin et passeur, il est les yeux et les oreilles du lecteur, sa main et son cerveau – et il lui rend compte. » En se rendant lui-même sur les lieux ou se déroulent ses enquêtes et ses reportages, il ne rapporte pas seulement les faits aux lecteurs, mais l’impression intime que ces derniers lui ont donné, l’émotion qu’ils lui ont procuré, les odeurs qu’il a senti et les sons qu’il a entendu. A travers son récit, il doit permettre le voyage et redonner corps aux expériences qu’il a vécues et qu’il retransmet.

Il faut aussi que la presse développe et utilise le potentiel visuel que les nouvelles avancées technologiques en matière de photographie peuvent apporter à un récit. L’image, en tant que telle et pour elle, est capable de raconter une histoire et de transmettre certaines émotions et certains ressentis que les mots ne peuvent saisir à leur juste valeur. A l’inverse, elle est aussi restreinte et ne permet d’appréhender qu’une partie seulement de l’information captée. Le mariage de l’image, voir du film, et du récit permet de combler les lacunes respectives des deux angles d’approche. Cette union des disciplines de l’information mériterait d’être utilisée plus souvent par les journalistes de terrain. Le contenu de leur rendu en serait grandement enrichi : «  plus que jamais, la presse doit être belle : l’image et le graphisme sont sa chair, son sang. » Dans cette optique, le web-documentaire réalisé par Samuel Bollendof et Abel Ségrétin intitulé « Voyage au bout du charbon[2] », est un bon exemple de ce qu’il est possible d’obtenir en alliant photoreportage, film et récit dans la réalisation d’une enquête journalistique de terrain.

Faisant écho au propos de Tatsuru cités pilus haut, il faut enfin que le journalisme retrouve une cohérence, une signification : « La "grande presse" a tout à gagner à parler d’une seule voix, claire, cohérente, faite de chair et de vie : c’est au prix du renoncement aux cibles identifiées par algorithmes après lesquelles elle court éperdument qu’elle retrouvera des lecteurs et rétablira une relation de confiance. »

 

Cela représente de nos jours des défis non dénués de difficultés, mais qui valent la peine d’être défendus et portés par ceux ne se reconnaissant pas tout à fait pas dans le journalisme mainstream actuel. La bonne santé financière de la Revue XXI, et de quelques autres, est la preuve vivante que cet idéal est réalisable, et qu’une part de plus en plus grande de la société civile est réceptive à cette forme de journalisme. Beaucoup de chemin reste à parcourir cependant, mais les premiers jalons sont là et fermement posés. Il ne reste plus maintenant qu’à baliser le reste du chemin, avec idéal et courage. Cela en vaut la peine. « Des pans entiers du monde, de la société, de notre vie ne sont plus arpentés. La presse du 21ème siècle à ce champ libre devant elle. Et autant de lecteurs qui l’attendent, afin que leur soit donné "le moyen de lire en eux-mêmes[3]" ».



[1] Cf. Manifeste pour un autre journalisme, présent en feuillet dans le numéro 21 de la Revue XXI (disponible en librairie depuis le 10 Janvier). Les citations qui suivent proviennent toutes, sauf indication, du Manifeste sus-mentionné.

[3] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Gallimard, coll. La Pléiade, Paris, 1954, tome 3, p. 1033

 


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4 réactions à cet article    


  • Aldous Aldous 14 janvier 2013 12:44

    c’est bien de s’interroger sur la forme du journalisme...

    Mais c’et un peu vain si on ne prend pas la peine de se pencher sur la veritable cause du desabchantement de l’opinion vis à vis d’eux, la pensée unique, la propagande generalisee, les mediamensonges.

    Aujourd’hui, non seulement les gens se rendent compte qu’il y a quelque chose qui cloche dans la la presentation de l’info, mais en plus ils ont le moyen de trouver sur internet ce que c’est.

    Les journalistes mainstream s’evertuent à nous vanter les beaux habits du roi alors que ça fait longtemps qu’on voit qu’il est nu et que ce qui nous interesse c’est pourquoi il est à poil.


    • Martin BERNARD 14 janvier 2013 22:36

      En complément à l’article ci-dessus, voici disponible ici le lien d’une interview en trois parties donnée sur Franceinfo par les auteurs du Manifeste dont je parle...


      • La mouche du coche La mouche du coche 20 janvier 2013 15:21

        Article de pure langue de bois. On l’évitera sans inconvénient. smiley


        • Martin BERNARD 20 janvier 2013 17:11

          Expliquez-moi en quoi c’est de la langue de bois ?? Je crois au contraire que ce qui est présenté dans ce manifeste est certes un idéal, qu’il s’agit de faire vivre, mais ce n’est en tout cas pas de la langue de bois (au contraire) !!

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