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Comment l’Etat ment-il pour mieux massacrer les bouquetins du Bargy

Après une petite mise en bouche expliquant « comment l’Etat s’attaque à la liberté d’expression pour mieux massacrer les bouquetins », je vous propose un plat plus copieux. (Et vive la France !)

Depuis le Consulat de Napoléon, les préfets sont arbitrairement nommés, si bien qu’ils ne sont pas soumis au suffrage universel, et qu’ils n’ont donc aucune légitimité démocratique ; ce qui peut conduire à des dérives éthiques, notamment lorsque les névroses de décideurs aux pouvoirs si étendus s’opposent à la volonté d’un grand nombre de citoyens. Un cas en particulier a de quoi interroger : celui de l’actuel préfet de la Haute-Savoie, vraisemblablement atteint d’une psychose sanitaire récidivante avec poussées colériques. Dès 2009, cet énarque commençait à sévir au nom du principe de précaution en confirmant la commande (onéreuse et délirante) de 50 millions de vaccins contre la grippe A. Puis, le haut-fonctionnaire parisien quitta son bureau ministériel, et s’installa à la préfecture de Haute-Savoie. En 2013, à la « grande stupeur » de la communauté scientifique, il récidivait au nom de ce même principe de précaution en demandant l’éradication totale des bouquetins du massif du Bargy, afin cette fois de lutter non pas contre la grippe mais contre la brucellose. Contre l’avis du Conseil National de la Protection de la Nature (CNPN), le préfet obtint le feu vert (pour exterminer tous les bouquetins, sauf les plus jeunes) d’un ministre de l’Ecologie laxiste et adepte de la chasse. En 2014, le préfet demande la poursuite des abattages et leur extension aux animaux les plus jeunes, afin de vider entièrement le massif.

Pour expédier le massacre de centaines d’animaux protégés par la loi française, le préfet n’hésita pas à prendre de vitesse les citoyens et la justice. En effet, ce n’est que le 26 septembre 2013 que les médias firent allusion, pour la première fois, à un abattage massif éclair de bouquetins qui devait se dérouler selon les mots du préfet : « vers la fin du mois d’octobre, et un petit peu avant si nous pouvons ». Cinq jours après cette déclaration mensongère, quasi un mois plus tôt que prévu, commença un bain de sang dont seul le préfet soupçonnait l’ampleur. Le 1er octobre au matin, sans que personne ne s’y attende, l’arrêté fut publié, et le massif du Bargy bouclé par des gendarmes ; ce jour-là, 101 bouquetins furent abattus. Le lendemain, 96 bouquetins supplémentaires périrent. Si le préfet avait été honnête, il aurait respecté le calendrier prévu, aurait signé son arrêté fin octobre, puis aurait attendu quelques jours avant de commencer à l’exécuter ; ce qui aurait permis aux citoyens d’avoir le temps de saisir la justice avant qu’un massacre aux conséquences irréversibles ne soit commis. A l’inverse, le préfet s’est empressé de tuer un maximum de bouquetins en un minimum de temps afin d’être sûr de réussir à abattre ces animaux avant que la justice ne se prononce.

Malgré ce court-circuitage fatal à des centaines de bouquetins, la justice fut saisie aussi vite que possible. En novembre, un juge des référés se prononça sur l’urgence – et uniquement sur l’urgence - à suspendre l’exécution de l’arrêté. (Ce juge des référés ne se prononça nullement sur le fond légal de l’arrêté qui sera évalué par un autre juge dans plusieurs mois.) Pour se prononcer sur cette urgence, le juge des référés s'appuya sur une donnée cruciale et inexacte, fabriquée par l’Etat. Ainsi, face à la justice, le préfet soutint que le nombre de bouquetins restant à abattre, à la date de l’audience, était dérisoire en regard du nombre de bouquetins déjà abattus depuis octobre. Pour sa défense, le représentant haut-savoyard du gouvernement écrivit : « On estime à une vingtaine seulement les individus restant à abattre. […] [La] mesure [étant] exécutée à 80% […], [votre] tribunal considérera que la notion d’urgence ne pourra donc être retenue. »

Je suis persuadé que face au tribunal, le préfet savait que ces estimations étaient déconnectées de la réalité (ce qui est désormais plus qu’avéré). Ainsi, au moment de l’audience, pour évaluer le nombre de bouquetins restant à abattre, il était impératif de se baser sur les observations de l’ONCFS qui nous apprenaient que, selon la méthode d’estimation la plus fiable (basée sur « la proportion d’animaux marqués vus parmi tous les animaux observés »), la taille initiale de la population du Bargy était d’environ 500 bouquetins ; et que les bouquetins visés par les abattages représentaient approximativement 75% de la population du Bargy, soit un effectif initial d’environ 375 bouquetins. Lors de l’audience, l’Etat déclara avoir déjà abattu 226 bouquetins. L’estimation la plus pertinente du nombre de bouquetins restant à abattre était donc de 149 animaux (375 – 226). Le préfet avança le chiffre de 20 animaux ; soit 7,5 fois moins. Cette sous-estimation excessive visait à faire croire au juge qu’ayant été accompli en quasi-totalité, le mal n’était plus à faire, et qu’aucune urgence ne justifiait donc de suspendre l’arrêté. Au final, ces estimations dénuées de pertinence ont bel et bien influencé le juge qui, pour se prononcer, prit en compte le fait que « l’essentiel des animaux devant être abattus l’ont déjà été à la date de [sa] décision ».

Je suis donc convaincu que le préfet de la Haute-Savoie a fait preuve de malhonnêteté face au tribunal, et que cette première décision de justice doit être reconsidérée (le délai du recours était de 15 jours !) Au-delà de ce premier jugement en urgence, la justice se prononcera sur le fond légal de l’affaire, mais lorsque la prochaine décision sera rendue (en 2015 ?), des dizaines, voire des centaines, de bouquetins supplémentaires auront été abattus. Et ce probablement à tort. En effet, dès septembre 2013, le CNPN, instance que la loi considère comme étant la mieux qualifiée pour se prononcer sur un tel sujet, s’opposa aux abattages expéditifs à l’aveugle, et recommanda des abattages moins précipités, exclusivement ciblés sur les animaux contaminés, et donc beaucoup moins nombreux. Cet avis du CNPN invalide la légalité de l’arrêté du préfet puisque l’article L. 411-2-4° du code de l’environnement stipule que les dérogations aux interdictions encadrant le statut de protection du Bouquetin des Alpes ne peuvent être délivrées que s’ « il n’existe pas d'autre solution satisfaisante ».

L’opacité autour de l’affaire n’est pas acceptable. Ainsi, à la stupeur des scientifiques, les 226 premiers bouquetins abattus ont directement été incinérés, sans qu’aucun test ne soit réalisé sur leur carcasse. Aucun ! Pour le vétérinaire Jean-Marie Gourreau, vice-président de la commission faune du CNPN : « ordre a été donné de la préfecture de ne pas effectuer de prélèvements à but scientifique sur les cadavres, obérant ainsi lourdement les études en cours, notamment à l’ANSES. » Pour un autre vétérinaire spécialiste de l’affaire : « Cette opération, outre la désorganisation des hardes, s'est déroulée en pure perte pour les scientifiques qui, par ordre du préfet, n'ont pu effectuer de prélèvements, ni comptabiliser les caractéristiques des animaux abattus ». Pour le président du Conservatoire des espaces naturels de la Haute-Savoie : « franchement, on n’a pas été très honnête ». « Normalement, toutes les bêtes abattues devaient être analysées. Cela n’a pas été fait. On a simplement envoyé les carcasses à l’équarrissage. On a voulu gérer un problème par l’éradication d’une espèce protégée, au nom du principe de précaution. C’est du jamais vu. Surtout que la situation n’était pas aussi urgente qu’on a voulu le faire croire. […] On est allé trop vite. On a voulu jouer aux apprentis sorciers et on n’a rien réglé. » La FRAPNA et la LPO Haute-Savoie, associations reconnues d’utilité publique, ont exprimé leur « complète incompréhension et [leur] stupéfaction » face à cette « mise à l’écart des scientifiques ». Pour le Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel, il est « déplor[able] que des mesures radicales aient été appliquées dans l’urgence, et qu'aucune analyse n'ait été pratiquée sur les animaux abattus. » Pour se défendre, le préfet prétend que les opérations d’abattage ne permettaient pas de réaliser des prélèvements sur le terrain. L’argument du préfet semble fantaisiste si l’on se fie aux déclarations des scientifiques, et aux dizaines de prélèvements réalisés préalablement aux abattages. (Comment croire qu’un prélèvement sur un animal inanimé soit plus délicat à réaliser qu’un prélèvement sur un animal vivant ?) Ce manque de transparence ne décrédibilise-t-il pas une nouvelle fois le préfet de la Haute-Savoie ? L’Etat aurait-il cherché à faire oublier les très nombreux abattages d’animaux sains ?

La rhétorique du préfet est trop souvent entachée de partialité, voire de malhonnêteté. Ainsi, pour répondre aux propos scientifiquement argumentés (qualifiés de « fantaisistes » par le préfet !) du président du Conservatoire des espaces naturels, le dépositaire de l’autorité de l’Etat publia un communiqué de la République dans lequel il prétendait s’attacher à « rectifier les termes du débat public » face aux « assertions grossièrement mensongères, exagérées ou inutilement polémiques ». Ce sage détenteur de la vérité ne ferait-il pas mieux de revoir sa copie avant de corriger celle des autres ? Comment ne pas se poser cette question lorsque le préfet affirme à la presse que la brucellose est une maladie mortelle ? Si la brucellose est une maladie sérieuse qui, dans 30% des cas, se complique, notamment d’arthrite chronique ; elle n’est toutefois pas mortelle chez plus de 95% des personnes non traitées (elle peut même être asymptomatique). Un médecin dira-t-il à un patient atteint de brucellose : « vous êtes atteint d’une maladie mortelle » ? Non, car le médecin sait qu’il a plus de 95% de chances de sauver son patient. Mais le préfet qui cherche à nous vendre son massacre ; et pour cela à faire peur, à créer la panique (lui qui est pourtant chargé de maintenir l’ordre) tient un discours catastrophiste, et ne respecte pas son devoir de neutralité politique absolue. Bref, si une personne prononce des « assertions grossièrement mensongères, exagérées ou inutilement polémiques », il me semble que c’est le préfet plutôt que le président du Conservatoire des espaces naturels de la Haute-Savoie.

Pour recadrer certaines « assertions » officielles, il est indispensable de rappeler que la probabilité de transmission de la brucellose des bouquetins aux hommes est désormais, selon l’ANSES et le CNPNplus faible qu’extrêmement faible. Sur une période de 15 ans, un fromage a contaminé deux humains. Depuis cet accident qui date de 2012, le lait est contrôlé, et aucun cas de transmission aux vaches et aux hommes n’a été recensé. Aucun cas, mais des centaines de bouquetins abattus à l’aveugle… et un préfet obstiné qui veut tous les éradiquer jusqu’au dernier, et qui pour arriver à sa fin, n’hésite pas à employer de pitoyables moyens.

"La partie émergée de l'iceberg..." que j'vous dis !

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10 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 2 août 2014 11:00

    J’vais vous dire...une daube de bouquetin avec des pâtes fraiches...Un régal.. !

    Y a plus urgent à Gaza il me semble.. ?


    • Matthieu Stelvio Matthieu Stelvio 2 août 2014 14:40

      Gaza, les médias doivent en parler des milliers d’heures par jour ; et c’est justifié.


      A propos d’équilibre :
      La Coupe du Monde, le Tour de France, les médias ont dû en parler des milliers d’heures par jour.
      Les bouquetins, les médias en parlent une minute tous les trois mois.
      Je ne pense pas rétablir l’équilibre.

      Bien entendu, libre à chacun de rester indifférent à l’abattage des bouquetins ; et libre à moi de les défendre plutôt que de disserter sur d’autres sujets.

      (Je ne suis pas seul à être attaché aux bouquetins, nous sommes 43800 à avoir signé la pétition.)

      (L’affaire des bouquetins du Bargy révèle également certains aspects de notre démocratie.)

    • claude-michel claude-michel 2 août 2014 14:53

      De l’humour de ma part...jamais mangé de bouquetin...du sanglier en daube oui..A chacun ses priorités..votre engagement est honorable... !


    • RICAURET 2 août 2014 23:32

      TOUT EST URGENT SUR CETTE PLANÈTE BIENTÔT IL NE RESTERA RIEN INVENTONS UNE NOUVELLE MALADIE ET TUONS TOUS LES SAVOYARD TOUS LES MARSEILLAIS TOUS LES PARISIENS AINSI DE SUITE PAR PRÉCAUTION SANS SAVOIR QUI EST ATTEINT

      N OUBLIEZ PASQUE L ON A VOULU METTRE LA TRITHÉRAPIE A TOUS POUR ARRETER LE SIDA AVEC DE EFFET SECONDAIRE MORTEL SANS POUR AUTANT ÊTRE SUR D ENRAYER LA MALADIE

       


    • Croa Croa 3 août 2014 10:35

      La souffrance est universelle sauf pour les cons : Chasseurs, aficionados, sionistes, etc... et Claude-Michel !


    • Pascal L 2 août 2014 11:05

      C’est assez logique que le préfet ne soit pas élus, puisqu’il est le représentant de l’Etat. Les élus du Conseil Général sont les représentants du peuple.

      Malgré tout, cette histoire est significative du délabrement du fonctionnement de l’Etat. Sans contre pouvoirs, la haute administration se considère comme intouchable.
      Les hauts fonctionnaires ne devrait être nommés que pour une durée limitée (6 ans par exemple) et choisis sur dossier dans la société civile avec retour à la case départ à la fin du contrat. Aux USA, ce genre de poste ne dure que ce que dure un gouvernement et beaucoup d’autres pays ont adoptés le CDD pour ce genre de poste.

      • Matthieu Stelvio Matthieu Stelvio 2 août 2014 14:30

        Peut-être que c’est assez logique. Toutefois, le président de la République est également un représentant de l’Etat, et il est élu au suffrage universel. Idéalement, il me semble que l’Etat et le peuple devraient se confondre. Comme tu l’expliques, une construction plus démocratique de notre système politique est concevable.


      • Pascal L 2 août 2014 19:05

        Je ne dirais pas que le président est en représentant de l’état, mais effectivement, il peut se sentir comme tel, surtout s’il est issu de l’administration. Toutefois son élection en fait un représentant du peuple. Cette ambiguïté est bien soulevée par notre président actuel qui annonce qu’il est légitime car régulièrement élu en oubliant qu’il n’agit pas forcément pour le bien de ses électeurs. S’il y avait des contre-pouvoirs qui fonctionnent, ceux-ci lui rappelleraient que la légitimité est d’abord morale, pas bureaucratique.


      • Croa Croa 3 août 2014 10:40

        « la haute administration se considère comme intouchable. »

        Alors qu’elle ne l’est pas : Voir Papon !

        Ce préfet trop carriériste devrait savoir que les temps changent et les gouvernements aussi. Un jour il paiera aussi et c’est tout ce que je souhaite à cet infâme SALAUD ! 


      • Croa Croa 3 août 2014 10:46

        Non, je ne crois pas ce préfet obsédé par l’hygiène. Par contre il sait que c’est tendance et que ce genre de zèle plaît aux maîtres. Sa carrière est, pour l’instant, assurée...

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