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Accueil du site > Actualités > Politique > Edgard Pisani, une certaine idée du monde (1)

Edgard Pisani, une certaine idée du monde (1)

« Les désordres que pourrait provoquer le déséquilibre de notre balance (monnaie, emploi, indépendance) seraient tels que la tentation serait bientôt irrésistible de fermer, sélectivement d’abord, puis plus largement, nos frontières. Ce n’est que par une action concertée mais rigoureuse de l’État, des entreprises et des travailleurs et non par un abandon de notre économie aux prétendues lois du marché que nous pouvons le mieux, que nous pouvons seulement affronter la concurrence extérieure sans risque d’être submergés. » (Conclusion du Rapport Pisani du 13 octobre 1978). Première partie.



Parce qu’il avait la double nationalité franco-britannique, Edgard Pisani aurait pu participer au référendum sur le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne mais il vient de s’éteindre à 97 ans ce lundi 20 juin 2016. S’il était l’ancien résistant et haut fonctionnaire typique de l’excellence française dont aimait s’entourer Charles De Gaulle, il a eu un positionnement politique très atypique de gaulliste …socialiste avec une césure en 1967-1968. Un gaullo-mitterrandisme qu’il a partagé avec Jean-Marcel Jeanneney et Michel Jobert.


Le plus jeune préfet

Originaire de Malte et né le 9 octobre 1918 à Tunis, Edgard Pisani fit de brillantes études à Paris, au lycée Louis-le-Grand, à la Sorbonne (licence de lettres), au Centre de hautes études administratives (créé après la guerre, le 9 octobre 1945, en même temps que l’IEP de Paris et l’ENA) et à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

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Pendant la guerre, Edgard Pisani s’engagea dans la Résistance. À 21 ans, il a embarqué le 20 juin 1940 à Bordeaux sur le "Massilia" aux côtés de parlementaires voulant poursuivre la guerre depuis l’Afrique du Nord. En particulier, aux côtés du député SFIO de Paris André Le Troquer (futur Ministre de l’Intérieur puis de la Défense et futur Président de l’Assemblée Nationale sous la IVe République) qui était venu avec sa fille dont Edgard Pisani était le fiancé (et qu’il épousa avant d’épouser en seconds noces la fille du député d’Épinal et ministre Abel Ferry, neveu de Jules Ferry, qui donna naissance notamment à l’économiste Jean Pisani-Ferry).

Finalement, Edgard Pisani retourna à Paris comme surveillant dans un lycée et fut résistant. Arrêté en mars 1944, il s’évada le 7 juin 1944 et participa le 19 août 1944 à la prise de la préfecture de police de Paris. Il devint un proche du nouveau préfet Charles Luizet (Michel Piccoli interpréta son rôle durant la Libération de Paris dans le film "Paris brûle-t-il ?" réalisé par René Clément et sorti le 26 octobre 1966).

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Sous-préfet de Paris, chef du cabinet en 1944 puis directeur adjoint du cabinet de Charles Luizet en 1945, Edgard Pisani fut nommé directeur de cabinet d’André Le Troquer lorsque ce dernier fut nommé le 23 janvier 1946 Ministre de l’Intérieur par Félix Gouin. André Le Troquer nomma ensuite Edgard Pisani préfet de Haute-Loire le 1er août 1946 (le plus jeune préfet de France, à 27 ans). Il fut nommé ensuite directeur de cabinet du Ministre de la Défense André Le Troquer, nommé par Léon Blum du 13 décembre 1946 au 13 janvier 1947, puis, le 1er décembre 1947, préfet de Haute-Marne.

Edgard Pisani s’écarta de la haute fonction publique en 1953 pour s’engager sur le terrain politique. Il retrouva sa carrière d’origine en 1968 lorsqu’il démissionna de l’Assemblée Nationale pour se retrouver "préfet en disponibilité spéciale" jusqu’en 1973 où il prit sa retraite de haut fonctionnaire.

Bien implanté en Haute-Marne, il fut élu sénateur de ce département le 1er août 1954 à la suite de la mort de Charles Barret (le 31 mai 1954). De centre gauche, il s’est alors inscrit au groupe de la Gauche démocratique (l’actuel groupe RDSE), alors qu’il était candidat de la liste du Rassemblement des gauches républicaines (RGR) présidé par François Mitterrand (lui-même membre de l’UDSR).

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Tombé très tôt dans le bain de la politique gouvernementale par ses deux belles-familles (Le Troquer et Ferry), préfet très jeune grâce à son action de résistant, il a eu une carrière politique très honorable, parlementaire et membre de plusieurs gouvernements avec la particularité d’avoir servi autant le Général De Gaulle que François Mitterrand. En quelques sortes, il est représentatif la classe politique française des années 1960 et des années 1980, capable de reclasser ses honorables retraités dans de prestigieux postes. Mais il était en même temps atypique car il refusait le clivage stérile entre la droite et la gauche dans des institutions qui, pourtant, polarisent le bipartisme par le second tour de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.


Parlementaire

Edgard Pisani a eu de plusieurs mandats parlementaires au cours desquels il a beaucoup travaillé (rapports, propositions de loi, etc.) et il s’est éclipsé du Parlement pour prendre des responsabilités ministérielles. Il fut sénateur de Haute-Marne du 1er août 1954 au 24 septembre 1961 (nommé ministre), réélu le 19 juin 1955 (dès le premier tour avec 405 voix sur 752) et le 26 avril 1959.

L’une de ses premières interventions au Sénat eut lieu le 9 décembre 1954 où il interpella Pierre Mendès France, alors Président du Conseil, sur la multitude de procédures administratives différentes (une cinquantaine) selon le type d’investissements que peuvent faire les collectivités et établissements publics, question qui a précédé le dépôt d’une proposition de loi le 10 mars 1955 tendant à organiser l’intervention financière de l’État en matière d’investissements des collectivités locales et de leurs établissements publics.

Edgard Pisani déposa le 8 mars 1956 une proposition de loi sur un nouveau mode de scrutin pour les élections législatives. Avec le sénateur RPF Jacques de Maupeou, il rédigea un rapport de loi publié le 8 juin 1956 favorable à une politique de dissuasion nucléaire afin de maintenir la France parmi les grandes puissances mondiales. Dans un débat sur les comités d’expansion économique et les zones critiques rurales, le 14 juin 1956, il rejeta l’intérêt des régions qui, selon lui, n’auraient aucune réalité économique ni humaine stable.

Le 26 juillet 1957, il publia le rapport de la loi-cadre sur la construction de logements et d’équipements collectifs. Il rejeta le 16 mai 1958 l’état d’urgence dans le territoire métropolitain mais vota les plein pouvoirs au Général De Gaulle le 2 juin 1958 ainsi que la révision constitutionnelle le 3 juin 1958, et participa, du 11 décembre 1958 au 26 avril 1959, aux travaux sur le régime transitoire du fonctionnement du Sénat durant le passage de la IVe à la Ve République.

Il s’inquiéta le 29 septembre 1960 des redoutables problèmes posés sur la qualité et la quantité d’eau disponible en France en raison de l’absence d’autorité responsable de l’eau. Il réitéra son inquiétude bien plus tard, le 22 avril 1977 après avoir interpellé le 2 avril 1977 le Premier Ministre Raymond Barre en demandant que le gouvernement définît une stratégie globale de l’eau.

Il suggéra le 4 octobre 1960 de faire un dégrèvement fiscal pour favoriser la construction de parkings dans les grands ensembles d’habitation, pour résoudre les problèmes de stationnement en zone urbaine. Il préconisa le 10 mai 1961 la création d’un comité scientifique et technique parlementaire au sein duquel les animateurs et les responsables des grands secteurs scientifiques et techniques rencontreraient les membres du Parlement.

Par la suite, il fut élu député du Maine-et-Loire du 12 mars 1967 au 22 mai 1968, inscrit au groupe UDVe (Union démocratique pour la Ve République, gaulliste). Ministre, il fut élu conseiller général du canton de Montreuil-Bellay de mars 1964 à septembre 1973 et maire de Montreuil-Bellay de mars 1965 à 1975 (commune du Maine-et-Loire).

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Lors d’un débat réclamé par l’opposition sur la crise étudiante, le 8 mai 1968 à l’Assemblée Nationale, Edgard Pisani balança au Ministre de l’Éducation nationale Alain Peyrefitte : « Nous transmettons à nos enfants un monde sans garantie, sans signification, et nous voudrions qu’ils nous approuvent ! ».

Malgré son appartenance à différents gouvernements gaullistes, Edgard Pisani vota la motion de censure contre Georges Pompidou le 22 mai 1968 et abandonna son siège de député pour protester contre la manière dont le pouvoir gaulliste réagissait face à la révolte étudiante, en lâchant : « Ce faisant, j’ai le sentiment d’être plus fidèle que vous à l’homme que j’ai soutenu depuis la Résistance ! ».

Présente parmi les visiteurs, la journaliste Michèle Cotta a décrit dans son cahier cet épisode parlementaire du 22 mai 1968 qui l’a beaucoup marquée : « Edgard Pisani, c’est plus tordu. (…) Hier [21 mai 1968], il s’est astreint à écrire, à son bureau, deux explications de vote, l’une justifiant la censure, l’autre la condamnant. Il a eu beaucoup moins de mal à rédiger la première version que la seconde : il a donc pris la décision de voter la censure. Mais je ne trouve pas qu’il ait agi de façon correcte. Il a demandé à parler sur le temps de parole du groupe gaulliste. Tout le monde a donc pensé qu’il ne voterait pas la motion déposée par l’opposition. Il a fait le contraire en annonçant d’une voix caverneuse qu’il la voterait et qu’il démissionnerait ensuite de son mandat parlementaire. ».

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Et Michèle Cotta d’ajouter : « Épuisé, Pompidou était sorti quelques instants de l’hémicycle au moment du discours de Pisani. Quelqu’un a dû lui dire que Pisani ne soutiendrait pas le gouvernement. Alors il est revenu, il est resté quelques minutes à l’entrée, debout, face à tous les députés qui pouvaient voir ses traits décomposés, et il a fini par regagner son banc, d’où il a écouté les dernières phrases de Pisani avec un air écœuré. C’était un instant que je n’oublierai jamais. » (22 mai 1968).

Gaulliste de gauche (et futur ministre de De Gaulle), détestant Georges Pompidou, René Capitant, président de la commission des lois à l’Assemblée Nationale envisageait, lui aussi, de voter la censure. La veille, le 21 mai 1968, il a préféré finalement démissionner de son mandat de député plutôt que de ne pas voter la censure, et a dit à ses collègues du groupe gaulliste réuni à huis clos : « Je ne pardonnerai jamais aux ministres qui ont fait huer De Gaulle par la rue ! ».

Edgard Pisani fut ensuite de nouveau élu sénateur de Haute-Marne du 22 septembre 1974 (date de sa réélection) au 26 mai 1981 (nommé commissaire européen), cette fois-ci dans le groupe socialiste, ayant adhéré au PS dans le sillage de Michel Rocard.

Il s’inquiéta le 17 décembre 1976 de la concurrence de la première ligne TGV Paris-Lyon avec le transport aérien, ainsi que du financement et du tracé de cette ligne qui n’a fait l’objet d’aucun débat au Parlement. Soucieux des affaires étrangères et de l’économie, il initia par ailleurs un débat au Sénat le 16 décembre 1980 sur le nouvel ordre économique mondial.


L’économie française dans le monde

Edgard Pisani rédigea un rapport très important publié le 13 octobre 1978 sur les enjeux des équilibres extérieurs de l’économie française (qui fut publié en 1979 chez Hachette sous le titre "La France dans le conflit économique mondial").

Sa conclusion sur l’indépendance nationale fut la suivante : « Elle n’est pas seulement militaire ou politique. L’économie joue aussi un rôle décisif. Elle ne peut résulter pour nous d’une capacité de tout produire sur notre propre territoire : notre sous-sol est pauvre et notre industrie déséquilibrée (…). Notre indépendance nationale ne peut résulter que de l’équilibre technologique et géographique, difficile au demeurant, de nos besoins et de nos atouts durement négociés sur les marchés internationaux. ».

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Sur l’emploi : « La reconquête du marché intérieur, l’utilisation parcimonieuse des ressources rares et l’exportation de produits à haute valeur ajoutée sont les seules perspectives de relance de l’embauche qui nous soient offertes. ».

Et, visionnaire, de poursuivre ainsi : « Il est désormais des recours qui nous sont interdits, il est des illusions auxquelles il nous faut renoncer. Il ne nous est pas possible de nous replier sur nous-mêmes et de nous mettre à l’abri de la concurrence internationale. Nous importons l’essentiel de nos matières premières et de notre énergie. Il nous faut les payer. Il nous faut exporter plus et importer moins. (…) Il ne nous est pas possible de croire que les choses du monde iront s’améliorant et qu’ainsi nous trouverons nos propres équilibres sans un effort immense sur nous-mêmes. ».

Mais dans son esprit, cela ne signifiait pas une baisse du pouvoir d’achat : « Il nous sera de moins en moins possible de fonder nos exportations sur nos salaires relativement bas. Notre niveau de salaires nous met naturellement en concurrence avec les pays "sous-développés" à salaires plus bas encore. Notre avenir, avec toutes les disciplines et tous les efforts que cela comporte, est dans le relèvement déterminé de notre niveau technologique et de notre niveau de rémunération. ».

Tout en mettant en garde : « Il est faux de croire qu’un seul pays au monde pratique dans les faits le libre-échangisme qu’il prône dans ses discours. Aucun gouvernement n’abandonne le destin national aux seuls mécanismes du marché. ».

Il anticipa les délocalisations : « Il serait naïf de croire que les capitaux disponibles de par le monde n’iront pas s’investir dans ces pays qui, du fait du niveau des salaires, produiront les profits les plus substantiels. ».

Et il souligna le principal défaut national : « Notre "génie" et notre histoire n’ont pas fait de nous des entrepreneurs. Plutôt des paysans, des boutiquiers, des fonctionnaires. Or il n’est pas de grand destin collectif si notre pas n’amplifie pas résolument l’effort (…) pour se doter d’un réseau d’entreprises efficaces. ».

Dans le second article, j’évoquerai l’action d’Edgard Pisani comme ministre et commissaire européen.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juin 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Edgard Pisani.
Rapport Pisani sur les enjeux et les conditions des équilibres extérieurs de la France du 13 octobre 1978 (à télécharger).
Général De Gaulle.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Michel Debré.
Georges Pompidou.
François Mitterrand.
Michel Rocard.
Gaston Thorn.
Laurent Fabius.
Jean-Marcel Jeanneney.
Gaston Defferre.
Yves Guéna.

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1 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 26 juin 10:25

    - Hâââ,,, Pisani,,, qui sut si bien endormir la juste colère des kanaks après avoir euthanasié la paysannerie française...
    Bel échantillon de drone atlantiste et de républicain défroqué...

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