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Et Romulus inventa le clientélisme...

Le croirez-vous ? D’après Denys d’Halicarnasse, ce serait Romulus en personne, le fondateur historique de la cité de Rome, qui aurait institutionnalisé le clientélisme politique.

Pour les patrons et les clients il était impie et illégal de s’accuser dans les procès ou de témoigner ou de donner leurs voix les uns contre les autres ou de se ranger au nombre des ennemis de l’autre ; et celui qui était convaincu d’avoir accompli une de ces choses était coupable du trahison en vertu de la loi sanctionnée par Romulus, et pouvait légalement être mis à la mort par n’importe quel homme qui le souhaitait en tant que victime consacrée à Jupiter des régions infernales.

Et c’était un grand titre de gloire pour les hommes de familles illustres d’avoir le plus de clients possible et de conserver non seulement la succession des patronages héréditaires mais aussi par leur propre mérite d’en acquérir d’autres. Et c’était incroyable de voir l’émulation entre patrons et clients, car des deux côtés on essayait de ne pas être surpassé en bontépar l’autre, les clients estimant qu’ils devraient fournir tous les services possible à leurs patrons et les patrons souhaitant de leur côté de n’occasionner aucun ennui à leurs clients et n’acceptant aucun cadeau d’argent.

En dehors de Denys d’Halicarnasse, je ne connais pas beaucoup d’historiens ou écrivains qui ont théorisé ce fléau avec autant d’allant et de bonne humeur. Soyons justes : à l’époque (8ème siècle avant Jésus-Christ) cela représente un certain progrès puisque cela garantit des avantages réciproques entre patrons et clients.

Dans nos sociétés modernes, c’est un authentique facteur de blocage, d’autant qu’il ne se limite pas à la sphère politique. Philippe Sanmarco, sorte d’électron libre de la gauche marseillaise (à vrai dire, je ne sais plus trop où il en est puisqu’il me semblait qu’il avait adhéré à Gauche Moderne) proposait une réflexion atypique et intéressante sur le sujet, en 2003, lors d’un séminaire organisé par l’Université d’Aix-Marseille.

Tout d’abord, le clientélisme n’est pas exclusivement politique :

Car les phénomènes de clientélisme ne sont pas tous liés à la politique. Il y a d‘autres secteurs d‘activités qui connaissent des processus du même type. Je veux parler des grands secteurs d‘activités économiques et sociaux où il y a des processus non transparents, où il y a des processus de réseaux, d‘allégeance. Essayez d‘avoir une carte de docker sur le port de Marseille, essayez de passer un concours à la sécurité sociale ou d‘être embauché aux Assedic si vos parents n‘y sont pas déjà salariés, essayez de rentrer comme brancardier à l‘Assistance Publique de Marseille. Comment rentre-t-on dans les grandes entreprises autour de l‘étang de Berre ? Essayez simplement d‘avoir un emploi pour l‘été à la Poste ou à France Télécom… Il y aurait de belles études à faire dans ces domaines.

Fondamentalement, ce qui distingue le clientélisme politique, comme l’a bien senti Philippe Sanmarco, c’est la notion d’allégeance : allégeance non à des idées, mais à un homme. Denys d’Halicarnasse ne définit pas autrement ce clientélisme-là, l’étendant même à une famille, puisqu’il évoque une transmission de témoins de génération en génération.

Il ne faudrait pas, néanmoins, se tromper de combat : le clientélisme a une signification, au sens où les liens qu’un élu tisse avec ses administrés mettent aussi en évidence un besoin, une demande. Or, le contact avec le peuple, c’est la base même de la démocratie. Le Parlement européen qui est certainement l’une des institutions les plus "propres" au monde, en dépit de la transparence de ces processus offre une image si lisse, si dénuée d’aspérités et de rugosités, si éloignée, que les peuples peinent à s’y attacher.

Le clientélisme s’observe à tous les étages de la société politique, mais il s’exerce de manière invisible, souvent faiblement médiatisée, particulièrement à l’échelon local. Paradoxalement, la décentralisation qui offre aux collectivités locales des pouvoirs toujours plus importants s’avère un véritable appel d’air pour cette pratique politique. L’offre d’échange d’intérêts s’est donc trouvée démultipliée. Quand Rome a grossi, que ses institutions ont crû en quantité, ce phénomène s’est aussi amplifiée, avec in fine, l’émergence d’ambitieux dont la soif de gloire et de pouvoir n’a plus connu de limites.

La fragilisation des populations, l’omni-présence de la sphère publique dans l’économie locale, le mode de scrutin, entre autres favorisent les dérives de toute sorte. Comme l’observe Philippe Sanmarco, les élections cantonales, souvent découplées des grands enjeux politiques nationaux, avec un renouvellement par moitié, dont le territoire électoral a une dimension humaine, sont donc propices à la relation clientéliste.

Le fonctionnement du parti politique est au coeur de ce système : les collectivités locales embauchent massivement les cadres du parti (pas besoin d’aller très loin pour vérifier la véracité de ces assertions) et on constate des collusions d’intérêt parfois inadmissibles, quand l’adhésion au parti se triple d’une fonction dans les instances locales et d’une fonction dans une entreprise privée touchée directement par les décisions des instances locales concernées.

On a beaucoup glosé, çà et là, dans la presse ou ailleurs sur les démissions de cadres au MoDem ; mais la réalité est souvent crue et sans fard. Le MoDem n’avait rien à offrir dans les collectivités locales : pas de missions, pas de commissions qui occupassent les troupes. Un certain nombre de départ peut aussi se comprendre à cette aune : le MoDem n’avait pas les moyens, et sans doute pas la volonté, de jouer le jeu du clientélisme.

Au final, il ne me paraît pas pour autant aisé de faire le procès du clientélisme : qu’est-ce qui sépare une décision clientéliste d’une décision politique ? La frontière est très facilement ténue. Il me semble que c’est surtout l’ignorance des processus, l’absence de transparence, l’éloignement des centres de décision et l’empilement des structures qui favorisent l’opacité nécessaire à l’émergence d’un clientélisme des plus néfastes.

On se heurte toutefois à plusieurs obstacles frontaux en voulant lutter contre le clientélisme : rien n’indique que sa disparition assurera un mieux-vivre aux citoyens, et ces derniers n’y portent qu’un intérêt très limité, tant cette question semble toucher assez peu leur quotidien, au moins à leurs yeux. On est assez loin du clientélisme de Romulus qui voulait mesurer à la somme de vertu et non de fortune la bonne santé de son réseau, car, là encore, qu’est-ce qui distingue le clientélisme d’un réseau ? un réseau d’intérêts réciproques, finalement. Le clientélisme se distingue peut-être en ce qu’il lèse d’autres intérêts, mais cela demeure à étudier.


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3 réactions à cet article    


  • roma roma 24 mai 2010 12:39

    Question intéressante, puisqu’elle met en lumière les limites de l’homme. L’idée devrait s’imposer ; c’est le sentiment, l’émotion, et leur lot de faiblesses qui toujours prédomineront en dictateur. Il suffit de voir que la rareté fonde les valeurs. Le juste est valeureux ; c’est dire combien il est seul ; combien il est inhumain.

    Qui sont nos amis (nos clients) ? Sont-ils réellement valeureux ? Ne cherchons-nous pas à nous entourer de « semblables-de-peu-de-valeur » pour nous grossir par le nombre lâche ou bête, plutôt que de chercher à nous hisser par la fréquentation de qui nous permettrait de combler nos lacunes, de récurer nos points de corruption ?

    Humain trop humain, sans doute. Mais l’auteur a raison, je pense, quand il souligne que l’inhumanité des structures est atteinte par l’ignorance, favorisant un clientélisme néfaste. Oui, il faut faire avec les défauts de l’homme, et, pour les corriger, il faut les exposer. C’est en cela que je crois à une sorte de noocratie (sur laquelle j’ai travaillé depuis des années).


    • Daniel Roux Daniel Roux 24 mai 2010 13:42

      L’auteur fait l’amalgame entre le clientélisme structurel et légitime romain avec la prévarication, la franche corruption des élus, les abus de pouvoirs, les ententes illicites entre sociétés commerciales, le pantouflage, les emplois fictifs, les jetons de présence de complaisance, etc..

      Cet amalgame nuit à sa démonstration puisqu’on ne sait plus ce qu’il veut démontrer.

      De nos jours le clientélisme est illicite. Il est interdit d’acheter les votes. Si l’élu veut faire des cadeaux à ses amis, il doit les faire de sa poche et non pas distribuer ce qui ne lui appartient pas, le bien public.

      Par exemple, lorsque le Président de la République-chef du gouvernement, nomme l’ex juge d’instruction Courroy au poste de procureur général, contre toute les règles et l’avis du Conseil supérieur de la Magistrature, il ne récompense pas un juge qui, soi-disant lui aurait rendu des services mais le mérite d’un magistrat qui a su faire passer l’intérêt public avant le sien.

      C’est pour cette raison que Sarkozy a exigé que toutes les nominations importantes et stratégiques, soient de sa seule autorité.


      • Georges Yang 24 mai 2010 17:40

        J’ai bien aimé la conclusion :
        « rien n’indique que sa disparition assurera un mieux-vivre aux citoyens »
        Tout le monde ou presque veut profiter de passe-droits et de l’influence de ses amis haut placés
        On entend des cris d’orfraie contre corruption et prévarication, mais chacun essaie de profiter de l’aide de ses amis, réseaux, etc...

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