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Accueil du site > Actualités > Politique > Gaston Defferre, le monsieur X de Marseille (3)

Gaston Defferre, le monsieur X de Marseille (3)

« Defferre, partout où il traverse le domaine français, laisse derrière soi la pollution de sa bave. On rétorquera que c’est son métier d’escargot qu’il fait, et qu’il n’appartient à personne de transformer sa nature. » (André Figureras, "Zoologie du Palais-Bourbon", 1956). Troisième et dernière partie.
 

Gaston Defferre fut un grand résistant, ce qui lui a permis d’asseoir son pouvoir sur la ville de Marseille. Devenu un personnage clef de la vie politique, il a naturellement aspiré aux plus hautes destinées. Les échecs de ses tentatives présidentielles l’ont amené à se ranger loyalement dans le sillage de François Mitterrand et à profiter des fruits de sa victoire.


L’antirocardisme de parti

Après la mort soudaine de Georges Pompidou, François Mitterrand réalisa un excellent score du premier tour le 5 mai 1974 en rassemblant toutes les forces de gauche avec 43,2% mais ce ne fut pas suffisant pour l’emporter au second tour le 19 mai 1974 (il n’a reçu que 49,2%, avec un peu plus de 400 000 voix de retard sur Valéry Giscard d’Estaing). De même, les élections législatives de mars 1978 furent un échec pour le PS. Michel Rocard bénéficia d’une vague de popularité au détriment de François Mitterrand.

Dans l’optique du prochain congrès du PS, Gaston Defferre avait reçu le 18 décembre 1978, chez lui à Aix-en-Provence, François Mitterrand et Pierre Mauroy pour les réconcilier et les mettre d’accord sur le dos de Michel Rocard. Mais la tentative a échoué et Pierre Mauroy fit alliance avec Michel Rocard. Finalement, la motion Defferre (D) a obtenu 6,9% des votes, à comparer aux 40,1% pour la motion Mitterrand (A), 20,5% pour la motion Rocard (C), 14,4% pour la motion Chevènement (E) et 13,6% pour la motion Mauroy (B) qui s’est effondrée.

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Au congrès de Metz en avril 1979, Gaston Defferre se rangea comme Jean-Pierre Chevènement, fidèle et loyal, dans le camp de François Mitterrand en l’aidant de sa force de frappe (les fédérations PS des Bouches-du-Rhône, du Pas-de-Calais et du Nord étaient les plus importantes) face à Michel Rocard (qui l’avait concurrencé en juin 1969) et aussi face à Pierre Mauroy même si un tiers des adhérents des Bouches-du-Rhône, sous la houlette de Charles-Émile Loo, a soutenu Pierre Mauroy car encore hostiles à la stratégie d’union de la gauche.

Il est vrai qu’à Marseille, pendant un quart de siècle, Gaston Defferre et les socialistes en général ont fait barrage aux communistes et François Mitterrand, fort de l’enseignement de l’élection présidentielle du 1er juin 1969 qui a montré que sans rassemblement à gauche, l’accession au pouvoir serait impossible, au contraire, a imposé l’union de la gauche, et donc, essentiellement, une alliance entre PS et PCF à tous les échelons de la vie politique, et en particulier dans les villes. Gaston Defferre a dû donc intégrer des communistes dans son équipe municipale aux élections municipales de mars 1977 (qui fut un succès pour la gauche et confirma la justesse de l’analyse mitterrandienne).


Retour au pouvoir

Au congrès du PS à Créteil, le 24 janvier 1981, la candidature de François Mitterrand fut approuvée par 83,6%. Avec son humour, Gaston Defferre, qui annonçait aux participants ce résultat, en profita pour lâcher : « Je n’aurais pas la prétention de dire que les Français vous choisirons à une telle majorité. ».

L’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République le 10 mai 1981 bouleversa le cours de l’histoire politique. Gaston Defferre était naturellement appelé à jouer un rôle clef, mais il était déjà âgé. À 70 ans, il n’était plus question, pour François Mitterrand, qu’il occupât Matignon qu’il avait laissé à Pierre Mauroy comme gage au militant historique de la SFIO de l’époque de Guy Mollet. François Mitterrand avait pensé plutôt pour lui le perchoir, poste honorifique qui aurait comblé n’importe quel candidat à la retraite (ce fut le fidèle mitterrandien Louis Mermaz qui l’y remplaça).

Ce n’était pas du genre de Gaston Defferre qui voulut exercer du pouvoir. Il a ainsi obtenu de la part de François Mitterrand le Ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation du 22 mai 1981 au 18 juillet 1984, avec le titre de Ministre d’État et de numéro deux du gouvernement jusqu’au 22 mars 1983 (dans le troisième gouvernement de Pierre Mauroy, il ne fut plus que quatrième derrière Jacques Delors et Pierre Bérégovoy). La réaction de l’imitateur Thierry Le Luron à sa nomination à l’Intérieur fut : « Pour s’occuper du grand banditisme, il valait mieux un spécialiste ! ». Gaston Defferre nomma dans son cabinet, ce qui est sans précédent, un syndicaliste de la police.

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Pour arriver Place Beauvau, il a accepté de démissionner de la présidence du conseil régional de PACA qu’il avait depuis 1974, mais a en revanche refusé de quitter la mairie de Marseille à laquelle il tenait tant. Affublé d’un mitterrandien, Joseph Franceschi, nommé Secrétaire d’État à la Sécurité publique du 17 août 1982 au 17 juillet 1984, Gaston Defferre a nourri avec Robert Badinter la polémique traditionnelle entre Intérieur et Justice (notamment le 23 avril 1982 sur le contrôle d’identité) et a dû faire face à des manifestations sans précédent de 2 500 policiers en colère après le meurtre le 31 mai 1983 de deux de leurs collègues par des terroristes d’Action directe.

Parmi les reproches qu’on lui faisait, celui d’avoir découpé les cantons au profit des socialistes pour les élections cantonales de mars 1982. Gaston Defferre s’était ainsi défendu le 13 mars 1982 : « Il n’y a pas de charcutage. Il y aura forcément plus de nouveaux cantons favorables à la gauche qu’à la droite, c’est vrai. (…) [Nos adversaires] avaient découpé 378 cantons. J’en découpe 165. Je n’en découpe aucun qui compte moins d’électeurs que la moyenne départementale. Si : j’ai fait une exception. Pour Lecanuet ! (…) J’ai respecté et appliqué toutes les recommandations du Conseil d’État. J’ai fait les choses correctement. Personne ne peut dire le contraire. » ("Le Nouvel Observateur").


Acte I de la décentralisation

La grande affaire de Gaston Defferre fut plutôt la décentralisation en initiant l’acte I de la décentralisation dans un contexte où le PS avait gagné de nombreuses municipalités en mars 1977 et souhaitaient plus d’autonomie par rapport à l’État. La loi Defferre du 2 mars 1982 instaura trois réformes d’envergure : la suppression de la tutelle administrative a priori du préfet sur les collectivités locales, le transfert des pouvoirs du préfet au président du conseil général et l’élection des conseils régionaux au suffrage universel direct. La loi du 7 janvier 1983 et la loi du 22 juillet 1983 ont, de leur côté, défini les compétences de l’État et des collectivités locales ainsi que réalisé les transferts de ressources.

Très aguerri sur les questions des collectivités locales, les premières propositions de loi qu’il déposa comme parlementaire furent à ce sujet : le 19 juillet 1946 sur la révision et la résiliation de certains contrats passés par les collectivités locales (n°201), ou encore le 6 août 1946 sur l’exploitation en régie par les communes d’entreprises industrielles et commerciales (n°376).

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Ancien patron de la Provence-Alpes-Côte d’Azur et patron de Marseille, Gaston Defferre faisait partie de ces barons locaux tout puissants au même titre que Jean Lecanuet à Rouen, Jacques Chaban-Delmas à Bordeaux, Pierre Mauroy à Lille, Jean-Marie Rausch à Metz, Georges Frêche à Montpellier, Jean-Marie Girault (qui vient de mourir ce 1er mai 2016) à Caen, Dominique Baudis à Toulouse, Jacques Médecin à Nice, Alain Carignon à Grenoble, Charles Pasqua dans les Hauts-de-Seine, Jacques Chirac à Paris, etc.

La conséquence de cette indispensable décentralisation fut un surcoût global pour les contribuables avec des impôts locaux en forte hausse dans les décennies qui ont suivi, un pouvoir financier accru de ces féodaux, et un système généralisé de clientélismes afin d’assurer leur réélection. Cette réforme fut néanmoins indispensable car l’État décidait de trop de choses alors que l’efficacité exigeait de rapprocher les décideurs des administrés. Elle fut suivie de la loi constitutionnelle du 28 mars 2003 voulue par le Premier Ministre Jean-Pierre Raffarin (acte II de la décentralisation) avec le principe d’autonomie financière des collectivités locales et la possibilité d’organiser des référendums décisionnels locaux.


Le déclin

Après la nomination de Laurent Fabius à Matignon (le plus jeune Premier Ministre de l’histoire de la République), Gaston Defferre retrouva son titre de Ministre d’État et de numéro deux, mais en perdant l’Intérieur et la Décentralisation. Il fut nommé Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire du 19 juillet 1984 au 20 mars 1986.

Réélu député le 16 mars 1986 et redevenu simple membre de l’opposition, Gaston Defferre fit sa dernière intervention parlementaire le 9 avril 1986 en faisant un rappel au règlement lors de la déclaration de politique générale du Premier Ministre Jacques Chirac afin de protester contre les menaces de poursuites judiciaires émanant du gouvernement envers un député qui n’était pas de son avis.

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Enfin, à Marseille, Gaston Defferre perdit son levier politique le plus précieux, le comité directeur de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, qui entraîna brutalement sa mort soudaine.

Je termine par cette dernière description.

Dans le tome 2 de son "Histoire de la République gaullienne" publié en 1971 (éd. Fayard), le journaliste Pierre Viansson-Ponté décrivait ainsi Gaston Defferre, grand amateur d’équitation et pourfendeur de corrida : « Au physique, c’est un méridional froid, un homme tranquille qui ne brille pas, mais qui pèse. Il respire l’assurance et le calme, la solidité de quelqu’un qui a les pieds sur terre comme un paysan cévenol. Il fait son travail méthodiquement, patiemment, même ses colères sont glacées ; si son ironie peut être mordante, s’il déteste les gens tristes, il a peu d’humour. Sa voix lente coule sans inflexions ni effets sur cette très légère cadence musicale qui est la dernière trace d’accent chez les bourgeois cultivés du midi. Du paysan, il a la dignité un peu méfiante : on ne lui tape pas sur le ventre, on ne le tutoie guère. C’est un mélange compliqué d’orgueil et de modestie, de rudesse et de rouerie, de puritanisme et de liberté d’allure, avec le goût des plaisirs coûteux et l’horreur de l’argent, avec de la séduction et de la raideur. (…) La foule l’agace et il le montre, il est le contraire d’un tribun et quand il prend la parole, il réussit en quelques minutes à décourager ses plus chauds partisans, à faire tomber l’enthousiasme (…). Dans la négociation, dans la controverse, il se veut dur, invulnérable et sans détour. Pourtant, on devine vite une sensibilité à fleur de peau, une fragilité et presque une naïveté dont on se demande bientôt s’il est conscient et use pour faire céder ou s’il s’agit chez lui d’une seconde nature. » (1971).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 mai 2016)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Animal politique.
Front populaire.
Jean Jaurès.
Léon Blum.
Général De Gaulle.
Colonel de La Rocque.
Guy Mollet.
Maurice Faure.
Daniel Mayer.
Gaston Defferre.
Pierre Mendès France.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Pierre Sudreau.
Pierre Messmer.
François Mitterrand.
Alain Poher.
Pierre Mauroy.
Jean Lecanuet.
Laurent Fabius.
Michel Rocard.
Marseille plus tard.
Congrès de Metz.
Les "Cahiers secrets" de Michèle Cotta.

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2 réactions à cet article    


  • Donbar 12 mai 19:16

    « qui entraîna brutalement sa mort soudaine » ; à moins de préférer, comme d’aucuns, qui entraîna soudainement sa mort brutale.


    • colere48 colere48 12 mai 19:35

      Un grand salopard !!

      « Qu’ils aillent se réadapter ailleurs. » Cette phrase, prononcée en juillet 1962 par Gaston Defferre
      à propos des rapatriés d’Algérie, les pieds-noirs ne l’oublierons jamais !

      Comment un type censément de « gauche » a pu proférer une telle insanité ?

      Honte éternelle sur lui et ses laudateurs.

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