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Accueil du site > Actualités > Politique > Jean-François Deniau, l’engagé baroudeur aux sept vies (...)

Jean-François Deniau, l’engagé baroudeur aux sept vies (1)

« À la fois diplomate et baroudeur, ministre et marin, militaire et romancier, émissaire secret et négociateur habile, homme public flamboyant et ardent Européen, mémorialiste et grand officier de la Légion d’honneur, Jean-François Deniau a tout fait, il a vécu plus que les sept vies qu’il se donnait. » (Pierre-Jean Rémy, le 25 janvier 2007 à Paris). Sur Jean-François Deniau, première partie.



En 1994, Jean-François Deniau avait publié chez Plon le premier tome de son autobiographie "Mémoire de sept vies". Il venait d’être élu à l’Académie française et a écrit près d’une trentaine de livres. Sept vies, et peut-être même plus, d’après son collègue diplomate écrivain Pierre-Jean Rémy, car son existence, à l’évidence, fut d’une richesse exceptionnelle, un peu touche-à-tout. J’en évoquerai sept angles, pas forcément ceux qu’il avait proposés. Il est mort à Paris il y a exactement dix ans, le 24 janvier 2007, à l’âge de 78 ans, d’une vilaine maladie. Une existence tellement diversifiée pour ce haut fonctionnaire, diplomate, homme politique, écrivain, conteur, académicien, passionné de voile, qu’en 2015, la douane française a donné son nom à l’un de ses patrouilleurs.

Fils d’un polytechnicien, petit frère d’un polytechnicien, député, ministre, Jean-François Deniau est né le 31 octobre 1928 à Paris. Il fut très tôt orphelin de père et avec sa mère, il avait appris la liberté et la responsabilité : sa mère ne lui a jamais donné aucun ordre mais il devait assumer tous ses choix. Après de brillantes études de sociologie, d’ethnologie et d’économie politique, il fut diplômé de Science Po Paris et docteur en droit. Il fut trop jeune pour la Résistance mais s’engagea en Indochine en 1949 où il a rejoint son frère Xavier Deniau.

Ce fut dans ces conditions difficiles qu’il prépara le concours de l’ENA (il passa seul l’écrit du concours d’entrée à l’ENA à Saigon en pleine nuit, en même temps que les candidats de la Métropole) et y fut admis en 1950. Il passa son stage d’étudiant dans la prestigieuse ambassade de France en Allemagne, à Bonn et fut accueilli par des personnalités éminentes qui sont devenues ses amis : le très réputé ambassadeur André François-Poncet, Alain Peyrefitte et Claude Cheysson. Il y rencontra aussi Louis de Guiringaud, Jean Sauvagnargues, Jean François-Poncet (le fils d’André) et Jean d’Ormesson (les trois premiers furent nommés par la suite Ministre des Affaires étrangères). Au lieu des trois à six mois habituels, Jean-François Deniau a demandé à rester un an pour son stage, afin de parfaire sa langue allemande.

Un jour, Jean-François Deniau est entré dans le bureau de son patron à Bonn, André François-Poncet, qui était en train d’essayer son costume d’académicien. Il venait d’être élu à l’Académie française le 15 mai 1952 et il a confié à son stagiaire qu’il devait préparer le discours le plus difficile de sa carrière, pour sa réception prévue le 22 janvier 1953 : la coutume voulait que le nouveau reçu fasse l’éloge de son prédécesseur, or celui-ci, élu le 20 juin 1929 mais radié de la noble assemblée en 1945, était …le maréchal Philippe Pétain ! André François-Poncet expliqua : « Je viens de faire le plus facile, je viens de gagner Verdun ! ». L’historien Robert Aron, lui aussi, élu le 7 mars 1974 académicien, a écrit dans son "Histoire de l’épuration" (éd. Fayard) : « Ce discours fut un modèle de méthode historique. Pour la première fois sans doute depuis la Libération, il était tracé publiquement un portrait impartial du maréchal Pétain. En 1953, c’était encore une entreprise difficile et un acte courageux. » (1975).


1. Le diplomate européen

Bien que devenu inspecteur des finances, Jean-François Deniau fit sa carrière de haut fonctionnaire dans la diplomatie. En fait, il ne voulait pas être dans le corps du Quai d’Orsay car il trouvait que l’avancement y était beaucoup trop lent. Comme l’avait fait Maurice Couve de Murville, il avait opté pour l’inspection des finances pour devenir plus rapidement ambassadeur (étant très bien placé à la sortie de l’ENA, Jean-François Deniau pouvait se permettre de choisir). Il a donc eu trois ans de mission d’inspection et la méthode qu’il a acquise lui a donné pour règle de ne jamais juger de quelque chose sans avoir l’explication de la partie adverse.

Personne ne voulait s’expatrier en Belgique. En 1956, Jean-François Deniau fut nommé chargé de mission au secrétariat général du comité interministériel auprès du Président du Conseil à Bruxelles, travaillant avec Maurice Faure et Alain Peyrefitte, et devenant l’interlocuteur quotidien de Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Ainsi, il fut le rédacteur du préambule du Traité de Rome, le texte fondateur de l’Union Européenne signé le 25 mars 1957. Il continua sa carrière au sein de la Commission Européenne comme directeur, puis directeur général chargé de négocier avec la Royaume-Uni son entrée au Marché commun. Mais De Gaulle a rompu les négociations et sa mission s’achevait donc.

Après une disgrâce de six mois sans poste ni traitement (c’était mal vu pour sa carrière de partir déserter à Bruxelles), à 35 ans, Jean-François Deniau fut nommé ambassadeur de la France en Afrique de 1963 à 1966. Maurice Couve de Murville, le Ministre des Affaires étrangères, lui avait proposé la Mauritanie ou le Tchad ; ce fut la Mauritanie : « Vous êtes chef civil et militaire, mais aussi pilote d’avion et d’hélicoptère. Vous faites vous-même des évacuations sanitaires. Vous transportez des ministres sur le terrain, où ils sont censés venir arbitrer un conflit tribal. D’ailleurs, il arrive que vos passagers s’en remettent à vous pour l’arbitrage, préférant rester dans la carlingue. » (Alain Peyrefitte, le 10 décembre 1992). Son choix de l’inspection des finances a donc été pertinent puisqu’il a atteint le poste d’ambassadeur dix ans avant ses camarades qui avaient choisi le Quai d’Orsay.

De retour de Mauritanie, craignant de ne plus avoir de poste une nouvelle fois, malgré les services rendus (il a rempli beaucoup de missions secrètes pour le gouvernement à cette époque), Alain Peyrefitte, Ministre de la Recherche scientifique, le nomma pour quelques mois délégué interministériel chargé du procédé Secam de la télévision en couleurs, considéré par De Gaulle comme un « symbole de libération par rapport à la domination [américaine] ».

Il fut ensuite commissaire européen puis ministre sauf pendant dix-huit mois. Le "trou" entre janvier 1976 et septembre 1977, c’était parce qu’il fut nommé ambassadeur de France en Espagne, le premier depuis la mort de Franco et l’accession au trône du roi Juan Carlos Ier qui avait demandé cette faveur à Valéry Giscard d’Estaing, celle de nommer Jean-François Deniau à ce poste, car ils s’étaient connus précédemment et étaient de bons amis qui aimaient la voile.

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Dans ses mémoires, Jean-François Deniau a ainsi raconté : « Pour présenter mes lettres de créance au roi en janvier 1976, je suis en grand uniforme, parements brodés d’or, bicorne à plumes blanches, épée, et la ceinture symbole du pouvoir. Je suis devant le roi, je tends mes lettres de créance de la main droite, mon bicorne à plume sous le bras gauche, comme le veut la règle. Et le roi dit à mi-voix : "Tu aurais cru qu’un jour, on se retrouverait tous les deux costumés comme ça ?" » (1997).

Son ami Jean d’Ormesson s’est souvenu, le 7 décembre 1992 à Paris, de ce qu’il lui avait dit à l’ambassade de France à Madrid : « Mon pauvre Jeannot, regarde, j’ai tout raté, j’ai perdu ma vie ! ». Jean-François Deniau a bien dû l’admettre : « Mes défauts de caractère (…) sont entre autres de ne jamais être vraiment satisfait de ce que je fais, et d’essayer d’en faire un tout petit peu plus. » (7 décembre 1992).

L’Europe a été l’une des affaires de sa vie. Jean-François Deniau voyait dans la construction européenne le projet positif pour promouvoir les libertés et les droits de l’Homme. Comme député européen, il avait d’ailleurs été à l’origine de la création du prix Andrei Sakharov pour la liberté de l’esprit" au cours d’un débat au Parlement Européen de Strasbourg le 26 juillet 1984 : « Reprenant une idée qu’avaient d’ailleurs déjà exprimée deux de mes collègues italiens, messieurs Gawronski et Bettiza, je souhaite personnellement que nous saisissions cette occasion pour créer un prix du Parlement Européen qui s’appellerait le Prix européen du Parlement Européen Andrei Sakharov. Ce prix, nous le décernerons chaque année sur des thèmes qui correspondent précisément au combat d’Andrei Sakharov. ».

Jean-François Deniau fut alors désigné le 19 décembre 1984 rapporteur d’une mission pour préciser cette proposition, dont le rapport fut présenté le 12 décembre 1985. Le prix fut adopté en séance plénière le 13 décembre 1985 par 94 voix contre 31 et 15 abstentions. Parmi les lauréats de ce prix, on peut citer Nelson Mandela (1988), premier lauréat, Alexander Dubcek (1989), Aung San Suu Kyi (1990), Ibrahim Rugova (1998), Kofi Annan (2003), etc.

Le 12 décembre 1978, ce fut Jean-François Deniau qui présenta le programme de l’UDF pour les premières élections européennes de juin 1979 (il était le quatrième de la liste UDF qui fut menée par Simone Veil, Jean Lecanuet et Edgar Faure). Voulant se différencier de Jacques Chirac, il a déclaré : « Le génie de l’Europe, c’est sa diversité et son pluralisme. ». Et surtout, que l’Europe n’était « ni satellite du monde soviétique, ni annexe du monde américain ».

Sur l’Europe, Jean-François Deniau était cependant parfois désabusé et était même favorable à repousser le référendum sur le Traité de Maastricht qu’il voyait mal engagé. Déjà en 1977, il avait publié un essai sur l’Europe, "L’Europe interdite", éd. Le Seuil) et la journaliste Michèle Cotta avait noté le 13 mai 1994 : « Un jour, il y a près de vingt ans, Jean-François Deniau, qui venait de publier un essai sur l’Europe, plaisantait de lui-même en se flattant de n’en avoir vendu aucun exemplaire. Il exagérait, certes, mais à peine. "L’Europe, m’avait-il dit, ça emm@rde tout le monde !" ».


2. Le ministre

Jean-François Deniau a pris sa première fonction politique comme commissaire européen du 7 juillet 1967 au 5 janvier 1973, chargé d’abord du Commerce extérieur puis le 1er juillet 1970 des Relations extérieures et enfin le 22 mars 1972, de l’Élargissement et de l’aide au développement. Raymond Barre était à l’époque très influent à Bruxelles comme Vice-Président de la Commission Européenne.

À ce titre, Jean-François Deniau fut chargé des négociations pour l’adhésion du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark à la future Union Européenne (le Brexit a dû le faire retourner dans la tombe) ainsi que des négociations pour aboutir aux Accords de Lomé (coopération commerciale entre l’Europe et l’Afrique).signés le 28 février 1975. Il connaissait très bien tous les dirigeants africains ainsi que la mécanique européenne.

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Alors que son frère Xavier venait de quitter le gouvernement dirigé par Pierre Messmer, Jean-François Deniau, lui, y entra comme Secrétaire d’État chargé de la Coopération (auprès de Michel Jobert) du 2 avril 1973 au 27 février 1974, puis comme Secrétaire d’État chargé de l’Agriculture du 27 février 1974 au 27 mai 1974, dans le dernier gouvernement de Pierre Messmer (auprès de Raymond Marcellin) pour aller « courir le marathon agricole » à Bruxelles.

Il n’a pas été "gardé" lors de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing et après quelques mois, a quand même réintégré son poste ministériel de l’Agriculture dans le premier gouvernement de Jacques Chirac seulement du 31 janvier 1975 au 12 janvier 1976 (auprès de Christian Bonnet), toujours comme négociateur à Bruxelles.

Après l’ambassade à Madrid, il retrouva un poste ministériel dans le deuxième gouvernement de Raymond Barre après la démission de Pierre-Christian Taittinger, en retrouvant son Secrétariat d’État chargé des Affaires étrangères du 26 septembre 1977 au 31 mars 1978 (auprès de Louis de Guiringaud). Enfin, dans le troisième gouvernement de Raymond Barre, il fut nommé Ministre du Commerce extérieur du 3 avril 1978 au 2 octobre 1980, puis Ministre délégué auprès du Premier Ministre chargé des Réformes administratives, du 2 octobre 1980 jusqu’à sa démission le 4 mars 1981 pour se consacrer pleinement à la campagne présidentielle.

Dans ses cahiers, Michèle Cotta s’est souvenue d’une conversation avec Jean-François Deniau le 8 juillet 1975 : « Il est tout à fait décontracté, car, paraît-il, Giscard lui a dit récemment qu’il ne serait pas Ministre des Affaires étrangères à l’occasion du prochaine remaniement. Il parle du renouveau des classes sociales en URSS et raconte cette anecdote survenue après un spectacle du Bolchoï, à Moscou, auquel il avait assisté. Les spectateurs arrivent avec leur chapka et leurs chaussures de neige au théâtre. À l’entrée, ils laissent l’un après l’autre chapeau et chaussures au vestiaire. Après le spectacle, catastrophe, parce qu’ils quittent tous la salle en même temps : ils doivent se mettre en rang et attendre trois quarts d’heure pour qu’on leur restitue leurs précieux accessoires… sauf quelques-uns d’entre eux qui ont loué des jumelles de spectacle. Ceux-là, traités à part, brandissent leurs jumelles de location comme des sauf-conduits, passent devant tout le monde, rechaussés et recoiffés les premiers. Le problème, ce n’est pas que les jumelles coûtent cher : leur location ne coûte que quelques kopecks. Mais seules les huiles de l’intelligentsia en louent, seuls ceux qui peuvent prétendre au symbole de la paire de jumelles ! ».

Devant ses amis académiciens, Jean-François Deniau a confié le 21 octobre 2003 : « Il m’est arrivé de faire applaudir par des gouvernements résolument marxistes et révolutionnaires une citation du vicomte de Bonald, qui n’avait pas une réputation particulièrement progressiste : "Pour bien gouverner en ce monde, il faut voir les hommes comme ils sont et les choses comme elles devraient être". ». Et pas l’inverse ! Le philosophe Louis de Bonald (1754-1840) fut l’un des porte-parole des légitimistes et est considéré aujourd’hui comme l’un des fondateurs de la sociologie.


Après avoir évoqué le diplomate et le ministre, j’aborderai dans le prochain article l’élu local et national pendant une vingtaine d’années.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean-François Deniau.
Jean d’Ormesson.
Alain Peyrefitte.
Pierre-Jean Rémy.
Jean François-Poncet.
Claude Cheysson.
Valéry Giscard d’Estaing.
Pierre Messmer.
Jacques Chirac.
Raymond Barre.
Maurice Faure.
L’URSS.
L’Afghanistan.
Andrei Sakharov.
Xavier Deniau.
Edgar Faure.
Jean Lecanuet.
Michèle Cotta.
Jean-Jacques Servan-Schreiber.
Françoise Giroud.
Simone Veil.
Monique Pelletier.
Quai d’Orsay.

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1 réactions à cet article    


  • Ouallonsnous ? 24 janvier 17:25

    Merci Sylvain de vous abstenir d’un prochain article et de tous articles sur AVox à l’avenir !

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