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Accueil du site > Actualités > Politique > Jean Lecanuet (3) : de l’antigaullisme au centrisme gaullocompatible

Jean Lecanuet (3) : de l’antigaullisme au centrisme gaullocompatible

La candidature à la première élection présidentielle au suffrage direct de Jean Lecanuet fut la première tentative de troisième force centriste dans une République de plus en plus bipolarisée, non seulement par ses institutions mais aussi par l’union de la gauche. Après lui et après Jean-Jacques Servan-Schreiber, François Bayrou a tenté, à son tour, bien plus tard et sans succès, à rompre avec ce bipartisme. Troisième partie.

L’élection présidentielle du 5 décembre 1965 a véritablement consacré Jean Lecanuet dans le rôle du leader incontournable au centre du paysage politique. Il a commencé à construire à véritable fief politique en Normandie.


Rouen comme base arrière

Jean Lecanuet fortifia son implantation locale en succédant à Bernard Tissot (qui venait de mourir) le 4 avril 1968 comme maire de Rouen (il était élu municipal depuis avril 1953 et premier adjoint depuis le 25 mars 1965).

Son action de maire pendant près d’un quart de siècle aura été déterminante dans le développement de la ville, avec les premières rues piétonnes en centre ville, un palais des congrès moderne, une revalorisation des rues médiévales, utilisant ses responsabilités ministérielles pour obtenir le financement des gros équipements (pont, tunnel, CHU etc.) : « Pour les visiteurs, les amoureux de Rouen, ce sont vraiment les rues piétonnes, le Vieux-Marché, les monuments restaurés qui symbolisent la ville. C’est l’illustration de sa beauté, de sa séduction. Cette beauté, je l’ai voulue, je l’ai soutenue avec force et conviction car elle constitue un acte social et possède une valeur économique. » (8 avril 1988).


La division des centristes en 1969

Sans renier ses racines chrétiennes, Jean Lecanuet savait l’importance de mettre la religion hors du champ politique : « Qu’une action politique essaie de s’inspirer des valeurs fondamentales du christianisme et se réfère à la pensée démocratique d’inspiration chrétienne, certes oui ! Mais en France, compte tenu de notre histoire, il n’est pas dans notre tradition de prendre le christianisme comme étendard politique. ».

Si le candidat soutenu par Jean Lecanuet à l’élection présidentielle de 1969, Alain Poher, est parvenu jusqu’au second tour le 15 juin 1969 face à l’héritier du gaullisme, une partie du Centre démocrate s’est détachée de son président pour entrer dans la majorité présidentielle de Georges Pompidou, à l’instar de Joseph Fontanet, René Pleven, Eugène Claudius-Petit et Jacques Duhamel, mais aussi de la jeune génération avec Bernard Stasi, Jacques Barrot et Pierre Méhaignerie, qui ont fondé pour l’occasion le 4 juillet 1969 le CDP (Centre démocratie et progrès).

Entre 1969 et 1973, Jean Lecanuet est donc resté dans l’opposition, avec André Diligent, Alain Poher et Pierre Abelin. Jean Lecanuet, président de l’aile démocrate-chrétienne du centrisme, et Jean-Jacques Servan-Schreiber, président du parti radical, l’aile laïque du centrisme, tous les deux opposants au pompidolisme, ont alors tenté de s’unir pour organiser un centre autonome en créant le 3 novembre 1971 à Saint-Germain-en-Laye le Mouvement des réformateurs qu’a rejoint un ancien ministre gaulliste, Jean-Marcel Jeanneney le 2 novembre 1972.

Mais la stratégie d’union de la gauche mise en place par François Mitterrand ne laissait plus beaucoup d’espace politique à un centre indépendant. L’initiative des réformateurs ne dura pas longtemps (le mouvement fut formellement dissout en août 1975 dans une préfiguration de l’UDF) et dès les élections législatives des 4 et 11 mars 1973, le Centre démocrate a noué des accords de désistements réciproques avec le Premier Ministre gaulliste Pierre Messmer.


Enfin au pouvoir !

Ce fut l’élection, le 19 mai 1974, de Valéry Giscard d’Estaing, positionné au centre droit et soutenu par Jean Lecanuet dès le premier tour, qui rassembla complètement les centristes. Bien que le CDP ait soutenu la candidature de Jacques Chaban-Delmas au premier tour du 1er juin 1974, l’ensemble des centristes s’est retrouvé au sein du premier gouvernement de Jacques Chirac, nommé Premier Ministre le 27 mai 1974.

Jean Lecanuet fut l’un des ministres importants de la première moitié du septennat giscardien dans les gouvernements de Jacques Chirac et de Raymond Barre : Ministre de la Justice du 28 mai 1974 au 27 août 1976 puis Ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire du 27 août 1976 au 30 mars 1977, avec le titre de Ministre d’État à partir du 12 janvier 1976.

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Comme Garde des Sceaux, il a été particulièrement décevant en soutenant la peine de mort qui aurait, selon lui, un effet dissuasif (ce que les études contredisent) : « Personnellement, j’espère que cet acte [l’exécution de Christian Ranucci] sera exemplaire et que ceux qui croyaient pouvoir commettre des crimes si odieux et pouvoir échapper au plus grand des châtiments mesureront maintenant le risque qu’ils encourent. » (30 juillet 1976, deux jours après l’exécution). Ce fut du reste une position peu différente de son successeur gaulliste Alain Peyrefitte (place Vendôme du 30 mars 1977 au 22 mai 1981).

C’est aussi en sa qualité de Ministre de la Justice qu’il a déposé dès le 13 juin 1974, le projet de loi tendant à fixer à 18 ans l’âge de la majorité électorale (n°1059) ainsi que le 2 octobre 1974, le projet de loi constitutionnelle portant révision de l’article 61 de la Constitution (n°1181), en d’autres termes, la réforme qui permet désormais la saisine du Conseil Constitutionnel par les parlementaires après le vote d’une loi.


La réorganisation du centre

La réunification des centristes fut formellement acquise lors de la fondation du Centre des démocrates sociaux (CDS) le 23 mai 1976, puis, en rassemblant toutes les branches de la majorité giscardienne non gaulliste dans l’Union pour la démocratie française (UDF) à partir du 1er février 1978. Jean Lecanuet occupait à la fois la présidence du CDS et, à la demande de Valéry Giscard d’Estaing, la présidence de l’UDF (il n’était alors plus ministre).

Après l’échec de Valéry Giscard d’Estaing le 10 mai 1981, il dirigea l’opposition au gouvernement socialo-communiste avec Jacques Chirac, président du RPR mais ce dernier a rapidement pris le leadership dans la perspective des élections législatives du 16 mars 1986.

Le 17 juin 1984, Jean Lecanuet fut candidat au renouvellement de son mandat de député européen en troisième position sur la liste d’union UDF-RPR de Simone Veil qui a fait un tabac en remportant 41 sièges sur 80 avec 43,0% (face à 20,7% pour la liste du PS conduite par Lionel Jospin).

La cure d’opposition a rendu la conception du centre de Jean Lecanuet de plus en plus perméable au néogaullisme représenté par Jacques Chirac. J’évoquerai dans un prochain article la fin de la carrière nationale de l’ancien candidat centriste.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 février 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"Lecanuet en 1965 : l’effet télévision ?" par Christian Delporte ("Matériaux pour l’historie de notre temps", 1997, N.46, pp. 32-35).
La famille centriste.
À qui appartient l’UDF ?
L’union de la gauche renforce les clivages.
La bipolarisation de la vie politique.
Les rénovateurs de 1989.
Où vont les centristes aujourd’hui ?

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3 réactions à cet article    


  • Jean-Louis CHARPAL 25 février 2013 10:37

    Ces rappels historiques, même s’ils ne sont pas sans intérêt, n’ apparaissent pas à première vue d’une actualité brûlante.

    Sauf qu’ils permettent malgré tout, d’alimenter la réflexion sur la lutte contre un bi- partisme à l’américaine vidant la démocratie de sa substance.

    Il faut quand même constater que ce qu’on appelle les centristes, qui se disent « ni de doite, ni de gauche », se sont révêlés presque toujours dans la pratique, à chaque fois qu’un choix a dû être fait, « ni de gauche, ni de gauche ».

    Le bilan de toutes ces années les font apparaître au bout du compte comme la roue de secours de la droite.

    Mais depuis les années 1980, le décor a complètement changé. L’ultra libéralisme est entré en scène.

    Toutes les démocraties ont adhéré au nouveau logiciel, très réactionnaire, bien que présenté comme « moderne », de partage des richesses.

    Non seulement le centre s’est laissé dissoudre dans ce grand bond en arrière comme un morceau de sucre dans un verre d’eau, mais les droites dures et les gauches molles, au gré d’alternance purement formelles, ont pratiqué les mêmes politiques.

    Le seul moment où le centre a été utile fut la période de la Résistance pendant laquelle des démocrates chrétiens progressistes ont contribué à l’élaboration du programme du Conseil National de la Résistance et à sa mise en ouvre dès 1944 sous l’autorité du Général De Gaulle.

    Maintenant, sous un bi-partisme de façade, déjà contestable, se cache une pensée unique et donc un parti unique de fait.

    La seule façon d’injecter un peu du pluralisme et donc de la démocratie dans ce qui n’est plus qu’une coquille vide, est de ne plus boycotter la vraie gauche qui émerge et propose une réelle alternative.

    NB : dans l’article un certain Fontanet est cité. Si je comprends qu’on ait beaucoup parlé de l’affaire Boulin, je n’ai jamais compris que l’assassinat du ministre en exercice Fontanet, en plein jour et en pleine rue, n’ait jamais suscité la moindre interrogation de quiconque ou la moindre enquête d’un journaliste d’investigation.

    Avis aux amateurs. Il n’est jamais trop tard pour bien faire ...

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