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Jean-Marcel Jeanneney : serviteur de l’État, donc gaulliste et républicain (1)

Un authentique universitaire aux responsabilités politiques : voilà ce qu’était ce gaulliste fidèle pour qui servir rimait avec intégrité et honnêteté. Première partie.

En ce moment, on parle beaucoup de gaullisme. Encore une occasion supplémentaire ce samedi.

« Je suis un très vieux monsieur. Ministre du Général De Gaulle à trois reprises, je fus un des rares qui eurent l’honneur d’être reçu par lui à Colombey, après qu’il eut, en parfait démocrate, démissionné de la Présidence de la République parce que désavoué lors du référendum qu’il avait décidé. Je suis fidèle à sa mémoire. » : voici comment se définissait il y a quelques années l’un des plus grands serviteurs que l’État a connu au XXe siècle.

Ce 13 novembre 2010, Jean-Marcel Jeanneney aurait eu 100 ans, l’un des gaullistes de gauche les plus remarquables. Hélas, il venait de disparaître il y a quelques semaines, le 16 septembre 2010 (et inhumé le 22 septembre 2010), dans la quasi-indifférence des médias (à l’exception notable de France Culture) plus occupés à se soucier des soubresauts de l’actualité superficielle qu’à retrouver quelques traces d’un glorieux passé.

Dans les années 1960, Jean-Marcel Jeanneney était assez reconnaissable des caricaturistes (notamment Jacques Faizant) à cause de son nœud papillon, une particularité assez rare dans le monde politique.


Une famille de "ministres universitaires"

Docteur en droit et agrégé de science économique (concours de 1936), professeur d’économie à Dijon (en 1936) puis à Grenoble (en 1937), Jean-Marcel Jeanneney fut le fils unique de Jules Jeanneney, sous-secrétaire d’État de Clemenceau (1917-1920) qui eut ce fils à l’âge de 46 ans. Cette différence d’âge explique l’étirement de l’Histoire de France qu’ils ont, tous les deux, accompagnée au cours de leur carrière, je pourrais même ajouter tous les trois, en incluant Jean-Noël Jeanneney (68 ans), l’un des huit enfants de Jean-Marcel, ancien secrétaire d’État de François Mitterrand (1991-1993), ancien patron de Radio France (1982-1986) et ancien président de la BNF (2002-2007). Jean-Marcel Jeanneney était fier de sa famille : « J’appartiens à une famille qui eut toujours le culte de l’État. » (1997), une famille qui peut se comparer à d’autres grandes familles républicaines : Debré, Joxe, De Broglie, Carnot, Casimier-Périer, etc. ...et même Raffarin.

Recherchant peu les responsabilités ministérielles, Jules Jeanneney fut surtout un sénateur de la Gauche démocratique (situé au centre gauche) pendant une trentaine d’années et fut élu Président du Sénat le 3 juin 1932 (jusqu’au 10 juillet 1940 où il présida sans prendre part au vote à la séance historique donnant les pleins pouvoirs à Pétain). C’est lui qui fut contacté, aux côtés d’Édouard Herriot, Président de l’Assemblée Nationale, par le chef du gouvernement de Vichy Pierre Laval en 1944 pour l’aider à restaurer la IIIe République. Les deux refusèrent évidemment.

Contacté par De Gaulle pour reprendre la Présidence du Sénat après la Libération, Jules Jeanneney refusa, considérant que si des résistants avaient risqué leur vie pour vaincre l’Occupation, ce n’était pas pour conserver l’ancienne génération (il avait 80 ans) et il fallait donc placer des jeunes. Dans son gouvernement provisoire, De Gaulle en fit un bref ministre d’État de septembre 1944 à janvier 1946 afin d’avoir une caution de continuité républicaine.


Fondateur de l’Institut d’études politiques de Grenoble

Dans ce gouvernement provisoire, Jean-Marcel Jeanneney était alors le directeur de cabinet de son père et avait contribué à la création de l’École nationale d’administration (ENA) et d’Instituts d’études politiques (IEP) par l’ordonnance du 9 octobre 1945. Mais deux IEP seulement furent immédiatement créés : ceux de Paris et de Strasbourg.

En décembre 1945, Jean-Marcel Jeanneney se retrouva à enseigner l’économie à l’Université de Grenoble et pensait que le dynamisme intellectuel de Grenoble aurait mérité la création d’un IEP, mais comme Lyon en aurait forcément un et qu’il n’y en aurait que quatre ou cinq sur toute la France, il préféra rester modeste et fonda en octobre 1946 le Centre universitaire d’études administratives et politiques (CEAP) dont il fut le directeur jusqu’en décembre 1947 (À Nancy, un Centre universitaire des études politiques a été par la suite créé qui est devenu très récemment une antenne délocalisée de l’IEP de Paris). 

L’idée de ce centre était de donner une formation modernisée en droit car les programmes de la faculté de droit de Grenoble avaient été établis… avant la guerre de 1914 ! et donnaient peu de place à l’économie et rien à l’histoire des idées politiques. Il voulait ouvrir les étudiants à la société en faisant intervenir non seulement des universitaires mais aussi des hauts fonctionnaires ou des hommes politiques en leur laissant une grande liberté d’action, à la manière de l’École libre des sciences politiques dont il avait élève (l’École libre des sciences politiques fut fondée en 1872 par Émile Boutmy et fut nationalisée par cette même ordonnance du 9 octobre 1945 qui la transforma en Institut d’études politiques de Paris, autrement dit "Science Po").

En octobre 1947, il fut élu doyen de la faculté de droit de Grenoble (le plus jeune doyen de France à 36 ans ; Jack Lang sera doyen de la faculté de droit de Nancy à 38 ans en 1977). Jean-Marcel Jeanneney, intègre, ne voulait pas cumuler les deux fonctions (doyen et directeur du CEAP) et démissionna de la direction du CEAP. Par décret du 4 mai 1948, le CEAP fut transformé en IEP en octobre 1948 en même temps que la création des IEP de Lyon, de Bordeaux et de Toulouse.

Il fut nommé ensuite à la Sorbonne en 1952 tout en dirigeant les études économiques de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP).


Le Comité Pinay-Rueff

En été 1958, le Général De Gaulle se mettait régulièrement en colère contre son Ministre des Finances Antoine Pinay car ce dernier ne lui présentait aucune mesure pour faire une réforme économique alors que le franc ne cessait pas de baisser à cause des spéculateurs : « Quand donc le Ministre des Finances va-t-il me proposer le projet de budget et les réformes qui doivent être associées ? ».

Finalement, le cabinet de De Gaulle réussit à convaincre Pinay de créer un comité d’experts autour de Jacques Rueff, d’inspiration libérale anti-keynésienne (ancien directeur du Trésor sous le Front populaire et ancien conseiller de Raymond Poincaré au moment du fameux plan Poincaré de 1926), pour préparer le programme économique.

Le comité Rueff fut composé de huit membres représentants de la haute fonction publique ou des affaires parmi lesquels les patrons de la banque Lazard, de Péchiney… et Jean-Marcel Jeanneney.

Ce comité s’est réuni tous les deux jours de façon très discrète (son existence n’a été annoncée qu’après sa dissolution) du 30 septembre au 8 décembre 1958. Un premier texte fut soumis à Georges Pompidou (directeur de cabinet de De Gaulle à Matignon) le 7 novembre, à Antoine Pinay le 12 novembre puis à De Gaulle le 18 novembre 1958. Le texte final a été communiqué le 9 décembre 1958 au Président René Coty qui l’a accepté.

Au sein de ce comité, ce fut surtout Jean-Marcel Jeanneney qui montra quelques réticences aux idées "révolutionnaires" de Jacques Rueff en raison de ses options surtout dirigistes et volontaristes.

Il en résulta cependant un plan (appelé plan Pinay-Rueff) qui va rendre le franc de nouveau convertible avec la création du nouveau franc, assouplir le contrôle des changes, accepter le Marché commun européen, imposer une politique budgétaire rigoureuse en insistant sur les investissements publics (augmentation de 26% en 1959). Le plan fut un succès avec un renforcement de la monnaie.

La dévaluation préconisée fut entre 13% et 15% correspondant à l’inflation mais le gouverneur de la Banque de France, Wilfrid Baumgartner (successeur d’Antoine Pinay aux Finances un peu plus tard), préféra le taux de 17,5%, ce qui correspondit à un dollar à 493 F au lieu de 420 F.

Le taux du nouveau franc fut de 1/100, ce qui ramenait le taux de change avec le dollar américain à 1914 (il valait 5,15 F) et avec les autres monnaies européennes à l’unité (1,00 DM et 1,00 franc suisse). L’entourage de Roger Goetze (proche de De Gaulle à Matignon, chargé de superviser tous les projets économiques) avait songé de changer le nom de la monnaie et d’appeler le "nouveau franc" (ou "franc lourd") : "gallia" ou "livre française" (la "livre" sonnait trop britannique et "gallia" trop archéologique ou trop gaulliste, personne n’osa faire ces propositions à De Gaulle).

Paradoxalement, les mesures furent décidées par De Gaulle malgré les réticences d’Antoine Pinay, de beaucoup de gaullistes (à l’exception de Michel Debré et Maurice Couve de Murville) notamment Albin Chalandon qui était le secrétaire général de l’UNR, du MRP, des radicaux et de la SFIO, mais aussi du CNPF (futur MEDEF) et de la Banque de France. Seul parmi les observateurs, Raymond Aron a été un rare défenseur du plan. Les ministres SFIO ainsi que Pinay menacèrent de démissionner en cas d’adoption de ce plan.

De Gaulle, qui avait des pouvoirs étendus depuis début juin 1958 (mais qui prenaient fin le 31 décembre 1958) et qui allait être élu à l’Élysée (le 21 décembre), faisait confiance aux économistes : « J’adopte le projet des experts… Du point de vue technique, je m’en remets dans l’ensemble aux spécialistes… Mais c’est ce que le projet a de cohérent et d’ardent, en même temps que d’audacieux et d’ambitieux, qui emporte mon jugement. » (dans "Mémoires d’espoir"). De Gaulle sut finalement convaincre ses ministres plus que réservés en menaçant lui-même de démissionner en cas de non-adoption lors du Conseil des ministres du 27 décembre 1958.

Le 28 décembre 1958, une cinquantaine d’ordonnances issues du comité Rueff furent publiées au Journal Officiel. Le soir même, De Gaulle prononça une allocution radiodiffusée : « J’ai décidé de remettre nos affaires en ordre réellement et profondément… Notre pays va se trouver à l’épreuve… Le rétablissement visé est tel qu’il peut nous payer de tout… Sans cet effort et ces sacrifices, nous resterions un pays à la traîne, oscillant perpétuellement entre le drame et la médiocrité. ».

Concrètement, la décision la plus stratégique, historique même, ne fut pas comprise des observateurs sur le moment : hostile à une Europe politique, le Général De Gaulle venait d’accepter tous les objectifs de la Communauté économique européenne et les principes d’une économie libérale soutenue par des investissements de l’État.

Dès début janvier 1959, ceux qui appliquèrent réellement le plan Rueff ne furent pas le Ministre des Finances, Antoine Pinay (ni son successeur Wilfrid Baumgartner), mais le nouveau Premier Ministre Michel Debré et son ami devenu Ministre de l’Industrie Jean-Marcel Jeanneney (voir seconde partie de l’article).


Fin de carrière universitaire

Jean-Marcel Jeanneney termina sa carrière universitaire après son expérience ministérielle à partir de 1969 pendant une dizaine d’années de nouveau comme professeur à la Sorbonne et au conseil d’administration de la FNSP qui fut présidée par René Rémond.

Le 11 février 1981, en raison de ses compétences reconnues en économie, Jean-Marcel Jeanneney fut nommé le premier président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) qui fut un centre de recherche d’une trentaine de chercheurs créé au sein de la FNSP à l’initiative du Premier Ministre Raymond Barre qui fut son directeur de cabinet au Ministère de l’Industrie (1959-1962). L’OFCE est chargé d’étudier la conjoncture de l’économie française en toute indépendance et de formuler des prévisions économiques. Il laissa cette présidence en 1989 à Jean-Paul Fitoussi qui le préside encore aujourd’hui. L’OFCE se prononça dès mars 1993 en faveur des 35 heures de travail hebdomadaire.

Très apprécié parmi ses collègues, il n’hésitait pas à participer (malgré son grand âge) à des rencontres quasi-familiales comme la célébration du cinquantième anniversaire de la création de l’IEP de Grenoble en 1998.

La carrière universitaire de Jean-Marcel Jeanneney était brillante et productive. Il était devenu un expert en économie dont les avis comptaient.

Dans un communiqué réagissant à l’annonce de la disparition de Jean-Marcel Jeanneney, la Ministre de l’Économie et de l’Industrie Christine Lagarde rappelait le 17 septembre 2010 : « Il sut mettre en interaction différents facteurs incontournables pour la compréhension des mécanismes économiques : démographie, comptes nationaux, productions, prix, revenus, emploi, monnaies et crédit, finances publiques et relations économiques et internationales. C’est aussi en historien de l’économie qu’au travers de statistiques contemporaines, Jean-Marcel Jeanneney retrace les évolutions de ces grandeurs, de ces écarts depuis 1850, ouvrant sur une véritable proposition de prospective. Sa parfaite connaissance des principaux événements nationaux et internationaux susceptibles d’avoir agi sur les économies européennes depuis 1970 alliée à sa grande maîtrise des outils et des modèles économétriques, a alimenté la réflexion des économistes, des historiens, mais aussi de nombreux décideurs. ».

Jean-Marcel Jeanneney était aussi un acteur, un homme politique qui s’est engagé aux côtés de De Gaulle. Ce dernier voyait le gouvernement comme la réunion des meilleures compétences du pays. J’évoquerai son action gouvernementale dans la seconde partie de l’article.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 novembre 2010)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Le gaullisme en 2010.
La disparition de Jean-Marcel Jeanneney (par Alain Duhamel, chronique sur RTL à télécharger).
Fonds d’archives de Jean-Marcel Jeanneney.
L’implication de Jean-Marcel Jeanneney dans la création de l’IEP de Grenoble.
Le Comité Rueff.
50e anniversaire de l’IEP de Grenoble.
Communiqué de Christine Lagarde (17 septembre 2010).




 

Documents joints à cet article

Jean-Marcel Jeanneney : serviteur de l'État, donc gaulliste et républicain (1)

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