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Accueil du site > Actualités > Politique > Jean-Marcel Jeanneney : serviteur de l’État, donc gaulliste et (...)

Jean-Marcel Jeanneney : serviteur de l’État, donc gaulliste et républicain (2)

Un authentique universitaire aux responsabilités politiques : voilà ce qu’était ce gaulliste fidèle pour qui servir rimait avec intégrité et honnêteté. Seconde partie.

Dans la première partie de l’article, a été évoquée l’activité universitaire très féconde de Jean-Marcel Jeanneney. Voici la partie plus politique de sa trajectoire, trois fois ministre de De Gaulle.


Ministre de l’Industrie

Après avoir participé, en tant qu’expert économiste, au Comité Rueff-Pinay pour faire des propositions sur la réforme de l’économie française (de septembre à décembre 1958), Jean-Marcel Jeanneney a été appelé par le nouveau Premier Ministre Michel Debré, qui était son ami de jeunesse à l’École libre des sciences politiques, à siéger au gouvernement. Il fut nommé Ministre de l’Industrie du 8 janvier 1959 au 14 avril 1962 (avec le Commerce jusqu’au 17 novembre 1959).

Il nomma dans son cabinet Raymond Barre (à sa tête) ainsi que Jean-Claude Casanova, futur professeur de droit à Nancy puis à l’IEP de Paris et actuel président de la Fondation nationale des sciences politiques, succédant à René Rémond en 2007.

Parmi ses réalisations de Ministre de l’Industrie, Jean-Marcel Jeanneney a dû résoudre la crise du charbon avec une baisse importante de la production française (réduction de 10% en cinq ans) qui allait entraîner des licenciements et des mises à la retraite d’office après trente années de travail.

Dès le 30 juin 1959, il avait présenté son projet de loi relative à l’équipement économique général où la répartition de l’énergie électrique était rééquilibré entre l’énergie nucléaire, l’énergie hydraulique et l’énergie thermique.

Il avait compris très vite la nécessité pour la France de se doter d’une capacité de raffinage du pétrole (ces mêmes raffineries qui furent en grève récemment). Bataillant pendant un an contre le Ministre des Finances Antoine Pinay sur ce sujet, Jean-Marcel Jeanneney a finalement eu gain de cause avec la création, en 1960, de l’Union générale des pétroles qui deviendra ERAP en 1964 puis Elf en 1967 : ce tournant énergétique fut réalisé parallèlement aux projets autoroutiers, à la révolution industrielle par les matériaux plastiques qui marqua la société du "tout pétrole" (selon une note d’Éric Kocher-Marboeuf).

Ayant également compris qu’il aurait fallu adopter une politique énergétique commune en Europe avant de discuter de l’adhésion de la Grande-Bretagne à la Communauté économique européenne, il a fortement influencé le Général De Gaulle dans son refus d’intégrer les Britanniques au continent européen.

Par ailleurs, de fibre "sociale", Jean-Marcel Jeanneney avait accepté une augmentation de salaire de 11% aux employés de EDF-GDF.


Service de l’État en mission commandée

En 1962, il quitta le gouvernement pour devenir au début de l’été premier ambassadeur de France en Algérie à la suite des Accords d’Évian, preuve du grand lien de confiance qui l’unissait à De Gaulle. Une mission qui dura quelques mois (juillet 1962 à avril 1963) avant d’être nommé président de la Commission d’études de la politique de coopération avec les pays en voie de développement en 1963 puis, de 1964 à 1966, membre du Conseil économique et social au titre des personnalités qualifiées dans le domaine économique, social, scientifique ou culturel.


Ministre des Affaires sociales

Le Général De Gaulle et son Premier Ministre Georges Pompidou le rappelèrent à siéger à nouveau au gouvernement du 8 janvier 1966 au 31 mai 1968 comme stratégique Ministre des Affaires sociales, à la tête d’un ensemble qui réunissait deux grands ministères, celui du Travail et celui de la Santé. Le 6 avril 1967, après des élections législatives gagnées de justesse (à un siège), il eut comme Secrétaire d’État chargé de l’assister un certain… Jacques Chirac.

Aux Affaires sociales, Jean-Marcel Jeanneney avait déjà dû batailler contre le déficit de la Sécurité sociale en augmentant les cotisations sociales et en installant la cogestion avec les syndicats des caisses de Sécurité sociale. Il institua également l’intéressement aux profits, obligatoire pour les moyennes et grandes entreprises.

C’est Jean-Marcel Jeanneney qui négocia avec les syndicats les Accords de Grenelle qui se traduisirent par une augmentation de 35% du SMIG (porté à trois francs par heure), une augmentation des salaires du secteur privé de 7%, une réduction du temps de travail de deux heures par semaine, la révision des conventions collectives, la majoration des allocations familiales, l’augmentation du minimum vieillesse (à deux mille quatre cents francs mensuels), des allégements sur l’imposition des revenus salariaux (et aussi : « Il ne sera pas proposé d’assujettir les salariés au régime de la retenue à la source. »).

Dans son discours prononcé le 28 mai 1968 devant les députés, il fit la conclusion suivante : « Étudiants, salariés des grandes et des petites entreprises, artisans, agriculteurs, fonctionnaires, tous, en ce moment, pensent à leur sort en termes concrets, je puis en porter témoignage, en termes de réforme, et non point seulement ni même principalement en termes de revendications. C’est précisément cette œuvre de réforme que le gouvernement invite l’ensemble du peuple français qui l’attend et l’espère. Puissent des grèves ruineuses – qui désormais n’auraient même plus la justification de ne pas avoir l’occasion d’une fin, puisque ce protocole la leur offre – puissent des grèves ruineuses ne pas faire disparaître ces grands espoirs. ».

Le 30 juin 1968, Jean-Marcel Jeanneney se présenta avec l’étiquette gaulliste aux élections législatives anticipées à Grenoble et gagna la circonscription contre l’ancien chef du gouvernement Pierre Mendès France dont il n’était paradoxalement pas très éloigné politiquement et dont il louait le « désintéressement ». Il fut donc député de l’Isère du 30 juin au 12 août 1968, élu à la commission des finances.


Ministre d’État en charge du texte du futur référendum

Il fut nommé Ministre d’État du 12 juillet 1968 au 20 juin 1969 dans le gouvernement de Maurice Couve de Murville.

Aux côtés d’Olivier Guichard et de Raymond Marcellin, De Gaulle lui confia la tâche de préparer la réforme du Sénat et de la Régionalisation qui prévoyait la création de vingt-deux régions gérées par des conseil régionaux et la fusion du Sénat avec le Conseil économique et social pour en faire une chambre consultative.

Le choix de De Gaulle de confier cette mission à Jean-Marcel Jeanneney n’était pas anodin : à son retour d’Algérie, en 1963, il avait retransmis à De Gaulle deux notes sur la réforme de l’Éducation nationale et sur la régionalisation. De Gaulle avait alors annoté : « Régionalisation : intéressant mais prématuré ».

En 1968, De Gaulle lui donna carte blanche au détriment de Guichard et Marcellin et il était pressé malgré l’indifférence de Couve de Murville et de Michel Debré. Jean-Marcel Jeanneney travailla tout l’été sur le texte, à Paris et à Rioz dans sa maison de vacances. Il commença à discuter avec des sénateurs, notamment Étienne Dailly, mais arrêta les consultations car De Gaulle ne voulait en aucun cas négocier avec le Sénat.

Bien après les événements, Jean-Marcel Jeanneney n’était toujours pas tendre avec Maurice Couve de Murville : « J’étais prêt au début octobre, puisque tel était le calendrier fixé par le Général. Mais le Premier Ministre, lui, ne souhaitait pas que le référendum ait lieu avant dix-huit mois, car il voulait se laisser le temps de rétablir les finances, et souhaitait une dévaluation. Il a freiné autant qu’il a pu. Je l’ai trouvé lamentable. Je l’aime beaucoup pour sa gentillesse, il a été un merveilleux Ministre des Affaires étrangères, mais il était très sceptique sur toute cette affaire. Il ne s’y est pourtant pas opposé de façon nette, mais il n’avançait, ne tranchait rien… Quant à Michel Debré, il était évidemment hostile à toute régionalisation, mais je n’ai jamais eu la preuve qu’il ait freiné. (…) Le résultat est que nous avons pris alors trois mois de retard ; le texte a été publié en novembre, et le référendum annoncé en janvier. J’ai passé trois après-midi entiers avec le Général en octobre et en novembre. Il relisait avec moi ligne à ligne le texte en préparation. Il l’a corrigé de sa main. ».

Jeanneney raconta aussi son déjeuner avec De Gaulle le 19 février 1969, peu après l’annonce du référendum (discours de Quimper) : « Au café, le Général me demande : "Ce référendum, faut-il le faire ?" Je lui réponds : "Mon Général, vous venez de l’annoncer. Mais ne vous engagez pas vous-même. Si vous voulez, je pourrais démissionner. " Refus du Général : "Vous ne pensez pas, mon petit, me dit-il, que je vais vous laisser vous battre tout seul !" ».

Jeanneney a eu beaucoup d’amertume vis-à-vis des parlementaires de la majorité : « Dans la nuit affreuse où j’ai défendu le projet au Sénat, pas un seul des sénateurs gaullistes n’était présent. ».

L’échec du référendum du 27 avril 1969 a mis un terme à cette réforme et précipita De Gaulle dans une retraite volontaire. Jean-Marcel Jeanneney fut désigné pour assurer l’intérim de Ministre de la Justice du 28 avril au 20 juin 1969 après la démission du gaulliste de gauche René Capitant dégoûté par le résultat du référendum et refusant de siéger à la table du Conseil des ministres sous la présidence d’Alain Poher.


La non-dévaluation de novembre 1968

Jean-Marcel Jeanneney était convaincu que la décision initiale de dévaluer le franc provenait d’un "complot" de Pompidou pour discréditer De Gaulle : « J’ai demandé rendez-vous à Couve de Murville, que j’ai rencontré à neuf heures, le samedi matin, avant le Conseil des ministres qui devait entériner la dévaluation. Je lui ai prouvé que la dévaluation était techniquement évitable, et aussi qu’elle était politiquement inacceptable, puisque le gouvernement s’était engagé au contraire, et qu’au surplus, le Général avait trouvé cette idée absurde. (…) Toujours est-il que, au Conseil des ministres, ce sont ses proches [ceux de Pompidou], Jacques Chirac et Albin Chalandon, qui ont été les plus fervents avocats de la dévaluation, finalement évitée au dernier moment. J’ai été totalement convaincu du rôle de Georges Pompidou dans cette affaire lorsque, en novembre 1968, après le Conseil des ministres extraordinaire, Georges Pompidou a fait son entrée dans le salon de l’hôtel de Lassay où Jacques Chaban-Delmas recevait. Il est allé droit vers Chirac et lui a dit : "Bravo, vous au moins, vous ne vous êtes pas dégonflé !" » (car François-Xavier Ortoli, Ministre des Finances et homme de Pompidou, s’était finalement dégonflé durant ce conseil).

Raymond Barre, vice-président de la Commission européenne à Bruxelles, était également intervenu auprès de De Gaulle pour éviter la dévaluation que toute la classe politique voulait et qui n’a finalement pas eu lieu.


Plus à gauche que gaulliste

Après son expérience ministérielle gaullienne, Jean-Marcel Jeanneney s’est peu à peu éloigné de ses anciens collègues, considérant les options de l’UDR puis du RPR trop à droite. Le 9 novembre 1971, il quitta l’UDR et adhéra en 1972 au Mouvement des réformateurs lancé par les centristes de Jean Lecanuet et les radicaux de Jean-Jacques Servan-Schreiber.

En septembre 1972, Jean-Marcel Jeanneney trouvait le Président Georges Pompidou décevant : « L’homme est éminemment mystérieux. Il est sûrement capable techniquement. Voyez-vous, il me fait penser à André Tardieu. ».

Selon lui, l’évolution du régime allait dans le mauvais sens, trouvant que le Président de la République s’impliquait trop dans la gestion des affaires de l’État (au contraire de l’article 21 de la Constitution et de la pratique de De Gaulle). Le danger serait que le Président, à trop s’impliquer, risquerait de sauter (cette interprétation présidentielle du régime a été de plus en plus pratiquée par ses successeurs, Nicolas Sarkozy pas plus ni pas moins que ses prédécesseurs).

Jean-Marcel Jeanneney a soutenu la candidature présidentielle de François Mitterrand en 1974 et en 1981, plus discrètement en 1981 pour ne pas gêner le Premier Ministre Raymond Barre en fonction qu’il appréciait beaucoup.

Après sa première élection, le Président de la République François Mitterrand le chargea de préparer le sommet du G7 à Ottawa des 20 et 21 juillet 1981.

Le 15 novembre 1982, Jean-Marcel Jeanneney déjeuna avec Michèle Cotta, présidente de la Haute autorité de l’Audiovisuel et ancienne présidente de Radio France qu’elle venait de céder à… Jean-Noël Jeanneney, son fils. Jean-Marcel Jeanneney lui glissa dans l’oreille son optimisme en disant que l’institution (de la Haute autorité) serait définitivement installée en une dizaine d’années. Il avait raison : après la CNCL qui a remplacé la Haute autorité, en 1988, le gouvernement de Michel Rocard créa le Conseil supérieur de l’audiovisuel qui est désormais une instance reconnue.

Le 12 avril 2007, Jean-Marcel Jeanneney a lancé un appel en faveur de la candidature de Ségolène Royal, voyant en elle une héritière du gaullisme : « J’ai le goût de vous dire que je constate d’assez nombreuses analogies entre ses idées et les vôtres » et, poursuivant la comparaison entre De Gaulle et Ségolène Royal, il concluait : « Comme lui, vous vous appuyez sur un parti, ce qui est indispensable, mais que, comme lui, vous êtes d’un tempérament assez fort pour pouvoir, quand besoin est, vous en affranchir. ».


L’élu local

Parallèlement à sa carrière universitaire et ministérielle, Jean-Marcel Jeanneney a pris quelques responsabilités locales en gardant le flambeau de la famille en Franche-Comté. Il fut élu maire de Rioz, en Haute-Saône, de 1967 à 1989 et présida le Conseil général de Haute-Saône de 1970 à 1971 dont il était membre de 1965 à 1976. Son père Jules Jeanneney fut maire de Rioz de 1896 à 1957 (à sa mort) et président du Conseil général de Haute-Saône de 1905 à 1925. Son fils Jean-Noël Jeanneney fut conseiller régional de Franche-Comté de 1992 à 1998.


L’homme

Comme d’autres personnalités très brillantes intellectuellement (notamment Alain Peyrefitte) et très compétentes techniquement (comme Pierre Messmer), Jean-Marcel Jeanneney avait été choisi par De Gaulle en dehors de tout esprit partisan pour ses qualités exceptionnelles mises au service de l’État. Comme l’a rappelé Alain Duhamel dans sa chronique du 22 septembre 2010 sur RTL, Jean-Marcel Jeanneney avait une conscience très méticuleuse qui l’avait encouragé à remettre à son notaire tous ses biens personnels lors de sa nomination au gouvernement en 1959 afin de n’y avoir aucune collusion entre affaires personnelles et décisions ministérielles. Des scrupules qui semblent être bien anachroniques aujourd’hui.

Selon Marie-Guite Dufay, successeuse de Raymond Forni à la présidence du Conseil régional de Franche-Comté, « Jean-Marcel Jeanneney aura toute sa vie durant défendu ses idéaux avec grandeur, honnêteté et courage. (…) [Il est un] grand serviteur de l’État, dont la carrière exemplaire inspire le respect. » tandis que François Fillon a parlé de « noblesse d’un engagement qui fut toujours exigeant sur le plan moral et intellectuel ».


Passionné d’histoire, de politique, d’économie, Jean-Marcel Jeanneney était resté à la fin de sa longue vie toujours aussi actif et vif intellectuellement et venait de publier en 2009 un livre sur la démocratie à Rioz depuis deux cents ans, ville dont son père et lui furent le maire pendant quatre-vingt-trois ans.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 novembre 2010)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Le gaullisme en 2010.
Jacques Chaban-Delmas.
La disparition de Jean-Marcel Jeanneney (par Alain Duhamel, chronique sur RTL à télécharger).
Discours de Jean-Marcel Jeanneney sur les Accords de Grenelle (28 mai 1968).
Activités de Jean-Marcel Jeanneney à l’Assemblée Nationale.
Fonds d’archives de Jean-Marcel Jeanneney.
Jean-Marcel Jeanneney soutient Ségolène Royal.
Cahiers de Michèle Cotta.

Beaucoup d’informations concernant le bilan politique de Jean-Marcel Jeanneney sont accessibles dans la thèse d’Éric Kocher-Marboeuf, normalien, agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine de l’IEP de Paris et maître de conférences à Poitiers, publiée en deux volumes sous le titre : "Le patricien et le Général, Jean-Marcel Jeanneney et Charles De Gaulle, 1958-1969".


Documents joints à cet article

Jean-Marcel Jeanneney : serviteur de l'État, donc gaulliste et républicain (2)

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1 réactions à cet article    


  • bakounine 13 décembre 2010 17:00

    Oups pardon........ j’avais cru voir de la lumière !!

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