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Les saillies politiques : gratuites hier, payantes aujourd’hui

Les politiques raffolent de saillies en tout genre. Logique : personne ne leur en tient rigueur. Qu’ils humilient un particulier, l’affront sera oublié le lendemain, Koh-Lanta primant au JT. Qu’ils insultent un professeur, l’offense sera étouffée le soir même par la couverture médiatique du nouveau film de James Cameron. Pas vu, pas pris. Sauf qu’Internet a tout changé. Les médias passent leur chemin, mais les vigies d’Internet veillent. Dorénavant, la caravane est bien obligée de s’arrêter quand les chiens aboient. Jean Sarkozy et Brice Hortefeux en savent quelque chose. C’est au tour de Xavier Bertrand. Autopsie d’une humiliation qui ne passe pas.

C’est l’histoire d’une humiliation, d’un massacre, d’une exécution en règle. Rappelons les faits. Le 16 janvier 2010, « la rédaction de Saint-Quentin du Courrier picard a été conviée par la chaîne Public Sénat à interviewer le secrétaire général de l’UMP, par ailleurs maire adjoint de Saint-Quentin et député de l’Aisne » comme le relate le quotidien concerné.
 
Le journaliste, Nicolas Totet, travaille en presse papier. Il n’a été présent à la télévision, avant ce 16 janvier, qu’une seule fois dans sa carrière. En conséquence et logiquement, il est plutôt intimidé, cherche d’emblée ses mots et bafouille[1].
Xavier Bertrand, d’une humeur massacrante, s’emploiera de manière méthodique à le déstabiliser encore plus. Maniant la réprimande paternaliste et le mépris, le secrétaire général va fusiller le journaliste du Courrier picard jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le tout en moins de 4 minutes.
 
Pourquoi tant de haine ? Le patron de l’UMP aurait-il passé une mauvaise journée ? Ou bien aurait-il exécré la première question de Nicolas Totet ? Comparées à la vérité, ces deux raisons auraient été du pain béni. Car en réalité, Xavier Bertrand est simplement vexé que le journaliste picard ne lui dise « plus bonjour ». Précisons que Xavier Bertrand est majeur (45 ans) et a quitté le collège depuis 30 ans maintenant…
 
Solidarité tous azimuts
 
À l’origine cantonnée localement, l’interview fait le tour de la Toile. Un « buzz » évidemment provoqué par le comportement de Xavier Bertrand. Et le public se déchaîne, pour soutenir en masse Nicolas Totet. Si quelques reproches lui sont adressés sur sa maladresse concernant la forme, la question est jugée légitime. Surtout, les internautes sont révulsés par l’humiliation qu’a subie le journaliste, maladresse ou pas.
 
Jugez plutôt[2]. La compassion : « Il faut que Nicolas Totet sache que, vu de l’extérieur, ce déversement de méchanceté était presque insoutenable. Un regret : qu’il n’ait pas pu trouver les mots sur le coup pour remettre à sa place l’homme politique méprisant et injurieux, mais je pense qu’il est arrivé à chacun de nous de ne pas trouver la répartie nécessaire à un moment crucial. J’espère qu’il aura un jour sa revanche. »
 
La conclusion électorale : « La cruauté de M. Bertrand est extrêmement intéressante. Et très révélatrice du parti qu’il dirige. Cela fait froid dans le dos. Je pense que je ne serai pas le seul à savoir m’en souvenir. »
 
L’admonestation des fidèles, même : « Je suis encarté UMP. Je milite pour mon parti. Mais là !!! M. Bertrand, votre méthode d’humiliation relève d’une vieille méthode connue pour déstabiliser l’adversaire. Quoi qu’ait dit le journaliste, vous n’aviez pas à l’humilier comme cela (...). Je souhaite que d’ici 2012, l’UMP mette en place un autre premier secrétaire du parti. »
 
Rassuré par ces nombreux soutiens, lesquels viennent en appui de la solidarité manifesté par le Courrier picard, Nicolas Totet sort peu à peu la tête de l’eau. Et contre-attaque en dénonçant, dans le quotidien Le Monde, la «  différence de traitement flagrante entre la presse nationale, qui peut se permettre de caricaturer ou de railler un homme politique, et la presse locale. Les élus sont bien moins tolérants avec les quotidiens régionaux, et ont des pratiques qu’ils n’oseraient pas se permettre avec la presse parisienne. »
 
Confiant son trouble, qualifiant l’affaire d’ « épreuve personnelle », le localier reconnaît pourtant sa maladresse[3], concède que ce point peut être discuté. Mais il soutient également que ce genre d’humiliation en public est inacceptable. D’autant moins que, d’après les témoignages reçus de confrères, Nicolas Totet peut affirmer qu’elles « existent ailleurs »…
 
Dignité et introspection : deux mots inconnus de Xavier Bertrand
 
Quant à Xavier Bertrand, il ne regrette rien. Interrogé sur le sujet par Europe 1 et Le Monde, la réponse est la même : il « assume »[4]. Sur Europe 1, le rédacteur en chef du Courrier picard interroge Bertrand sur ses éventuels regrets, en concédant que la question de son journaliste était tournée maladroitement.
 
Xavier Bertrand, après avoir « expliqué le contexte » (en un mot, le cancer du maire) répond : «  La question était indigne. (…) J’ai reçu de très très nombreux témoignages qui ont considéré que cette question était choquante. (…) Je préfère la franchise à l’hypocrisie (…) ; quand on fait de la politique, on n’est pas un robot, quand on a des choses à dire, on les dit. (…) D’ailleurs si vous prenez le reste de l’interview, les questions étaient aussi d’un registre surprenant. »
 
Un concentré de bêtises et d’outrances. De «  très très nombreux témoignages »  ? La référence desdits témoignages aurait été précieuse. On supposera, à défaut, qu’ils émanent d’un certain Nicolas S., Frédéric L., Brice H., et consorts… « Quand on fait de la politique, on n’est pas un robot »  ? Justement, on peut même considérer les journalistes comme des humains ayant droit à une dignité élémentaire.
 
« Les questions étaient d’un registre surprenant » ? Il importe ici de rappeler les questions afin de constater la haute conception que se fait M. Bertrand du journalisme. Outre l’interrogation sur la succession du maire (malade) de Saint-Quentin, Nicolas Totet fait part à Bertrand de quelques commentaires de Saint-Quentinois, sur M. Sarkozy, le chômage et les retraites. Tous se plaignent, et le journaliste d’interroger M. Bertrand sur ces témoignages. Troisième et dernière question : sur le livre d’Ian Hamel, « Xavier Bertrand, les coulisses d’une ambition  »[5]. Le patron de l’UMP lâche un dernier Scud, et Nicolas Totet raccroche fébrilement, trop pressé de sortir de cet enfer[6].
 
Un journaliste local qui pose deux questions locales et une question d’ordre national, sur une chaîne nationale… Registre très surprenant en effet. « Indigne », même !
 
M. Bertrand est appelé à la barre…
 
Les saillies de Xavier Bertrand sont humainement insupportables et déontologiquement inadmissibles. Insupportables d’abord, car Nicolas Totet est humain avant d’être journaliste. Partant, il a le droit au minimum de respect, ce concept ésotérique qu’on appelle la dignité, de la part de tout un chacun, quel que soit son titre, sa place ou son niveau social.
 
Insupportables ensuite, car Nicolas Totet est journaliste. Cette profession est très particulière dans le sens où elle remplit une mission de service public reconnue[7] et est le vecteur indispensable par lequel le débat démocratique a lieu, ce en garantissant le pluralisme d’opinion[8]. Rappelons également que la presse écrite peut être considérée comme la mère de tous les types de presse, lesquels s’empressent de reprendre ses analyses pour commenter l’actualité[9]. On ne saurait mieux souligner, juridiquement et factuellement, la nécessité d’une presse libre et pluraliste.
 
Assurément, Xavier Bertrand n’enfreint pas frontalement ces textes ou principes (au vu de sa réaction, les lui rappeler serait malgré tout un bien). Mais il transgresse en revanche les conventions journalistiques reconnues par la « Déclaration des droits et devoirs des journalistes  »[10]adoptée dès 1918 par le syndicat national des journalistes (SNJ)[11].
 
Coupable, résolument coupable
 
Xavier Bertrand empêche d’abord Nicolas Totet d’appliquer les devoirs des journalistes. Quand le secrétaire général de l’UMP agresse le localier, il entrave l’application du devoir de « défendre la liberté de l’information, du commentaire et de la critique ». Ensuite, quand il l’humilie et lui faire subir une pression que le localier du Courrier picard n’est pas en mesure de supporter, ce dernier ne peut appliquer le commandement selon lequel tout journaliste doit « refuser toute pression et n’accepter de directives rédactionnelles que des responsables de la rédaction ».
 
Ce n’est pas tout. Quand M. Bertrand suggère (intime serait plus exacte) à Nicolas Totet d’opposer une des mesures gouvernementales à un retraité qui se plaignait de sa pension, c’est le devoir numéro 6 qui est gravement bafoué : « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ». Enfin, et ce malgré les réprimandes de Xavier Bertrand, il faut résolument souligner que ce journaliste a respecté le devoir numéro 5, qui est ici particulièrement concerné : « s’obliger à respecter la vie privée des personnes » : il n’a jamais pipé mot sur la maladie du maire de Saint-Quentin.
 
Le patron de l’UMP contraint également Nicolas Totet à faire fi de ses droits. Au premier rang desquels le numéro 1, lequel stipule que « Les journalistes revendiquent le libre accès à toutes les sources d’information et le droit d’enquêter librement sur tous les faits qui conditionnent la vie publique. » Xavier Bertrand a simplement dû considérer que la mairie de Saint-Quentin faisait partie des affaires privées de la baronnie de l’Aisne…
 
Relaxé et impuni ?
 
À l’émotion suscitée par cet échange digne d’un peloton d’exécution, l’humiliation en plus, a succédé l’indignation du milieu journalistique. Lequel est certes souvent prompt à se défendre en meute quelle que soit la raison face aux politiques, mais ici se dresse ô combien légitimement contre une pratique trop courante.
 
Mais c’est bien au-delà de ce cercle, comme en atteste la réaction du public, que l’émotion et l’indignation ont été exprimées. Une fois n’est pas coutume, la population était du côté du journaliste (rappelons que les Français sont minoritaires à faire confiance aux journalistes).
 
En réalité, c’est bien un média qu’il faut ici louer, un média sans lequel l’affaire ne serait jamais sortie, condamnée à être cantonnée dans l’Aisne : Internet. De Jean Sarkozy et l’EPAD, où les vigies publiques que sont les internautes ont déversé toute leur indignation, aux propos équivoques d’Hortefeux à l’université d’été de l’UMP en passant par le Courrier picard, Internet joue dorénavant le rôle de conservation des données à charge.
 
Lesquelles données ne peuvent plus être noyées sous le flot d’informations, comme c’était le cas auparavant, mais au contraire circulent de manière exponentielle, contraignant les médias classiques à se saisir de l’affaire (comme ici avec Le Monde et Europe 1). En conséquence, le Net promet une sentence redoutable aux politiques, trop habitués aux saillies impunies : personne n’oubliera.

 
Post Scriptum (et juste pour rire) :
http://www.lemouvementpopulaire.fr/personnalites/Xavier-Bertrand-9.html. À noter que M. Bertrand « aime » la convivialité, et « n’aime pas » l’arrogance et… le mépris. Et après on va encore dire que Xavier Bertrand est une peste. Tous de mauvaise foi, ces journalistes. Indignes !


[4] Xavier Bertrand sur Europe 1 : http://www.europe1.fr/MediaCenter/E...
[7] Selon le livre vert des États généraux de la presse : http://www.etatsgenerauxdelapressee...
[9] Selon le rapport du Sénat sur les aides à la presse : http://www.senat.fr/rap/r03-406/r03...
par Benji27 mardi 16 février 2010 - 12 réactions
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