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Accueil du site > Actualités > Politique > Pierre Mendès France (1/4) : une exigence morale en politique

Pierre Mendès France (1/4) : une exigence morale en politique

PMF, jeune prodige de la politique française, dans la lignée des Gambetta, Ferry, Clemenceau et Jaurès, héritier de Poincaré, Blum et De Gaulle, a incarné plus que tout autre, parfois à ses dépens, la conscience républicaine de la nation. Nombreux sont ceux qui se réclament de lui aujourd’hui. Première partie.

Le 18 octobre 1982, Pierre Mendès France s’était éteint à Paris à l’âge de 75 ans à Paris. Salué comme il le méritait avec les honneurs de la République, cet homme politique considéré comme un sage et comme une référence morale à bien des personnalités de la classe politique actuelle est de nouveau célébré aujourd’hui pour le trentenaire de sa disparition. Des colloques, notamment organisés par l’Institut Pierre-Mendès-France, perpétuent ainsi sa mémoire. L’un des anciens présidents de cet institut (entre 1987 et 1991), Claude Cheysson (1920-2012), vient lui-même de disparaître le 15 octobre 2012.


Souvenirs furtifs

Mon souvenir de pseudo-contemporain est bien vague. J’ai par exemple comme dernier souvenir celui de l’avoir écouté comme invité au journal de 13 heures sur TF1 vers 1981-1982 (peu avant sa mort), à une époque où il m’était possible de regarder le journal télévisé entre midi et deux heures.

Mais une image très claire, la plus nette, revient maintenant à mon esprit. Le jeudi 21 mai 1981, lorsque François Mitterrand (1916-1996) fut investi Président de la République française, après son allocution, il alla saluer ses invités dans le salon d’honneur. Lorsqu’il arriva au niveau de Pierre Mendès France, l’émotion a jailli entre les deux hommes et ils se sont fait l’accolade.


Mitterrand et Mendès France

L’émotion était historique. Vingt-trois ans dans l’opposition commune. Ces deux hommes étaient près d’une génération dans l’opposition acharnée contre De Gaulle et ses héritiers. Eux, hommes de la IVe République, ils avaient choisi l’opposition systématique à la Ve République. Pendant ces deux décennies (1958-1981), l’un faisait figure de polémiste arriviste, l’autre de sage réfléchi, calme et éloigné de la politique politicienne. Pourtant, l’un comme l’autre auraient pu être de dociles héritiers du gaullisme historique.

L’un aura battu tous les records de longévité à la tête de l’État depuis Napoléon III ; l’autre n’aura gouverné que sept mois et dix-sept jours. L’un aura une postérité contrastée, contestée, controversée ; l’autre restera définitivement comme une conscience morale dans le jeu impitoyable et tragique de la politique.

Car lorsqu’il a embrassé François Mitterrand, ce 21 mai 1981, Pierre Mendès France lui donna en quelques sortes quitus, lui apporta sa caution morale, reconnut que c’était l’ambitieux qui avait gagné la partie. Bien plus tard, Nicolas Sarkozy a tenté maladroitement de refaire la même accolade symbolique avec Simone Veil le jour de son investiture le 16 mai 2007.

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Je me souviens aussi de l’hommage rendu par l’Assemblée Nationale à l’un de ses élus, le 27 octobre 1982. Un portrait géant recouvrait la façade du Palais-Bourbon, dans la cour d’honneur. Le Président François Mitterrand y prononça l’éloge funèbre : « Il faudrait être bien inattentif pour croire que l’action de Pierre Mendès France fut limitée aux quelques sept mois et dix-sept jours passés (…) à la tête du gouvernement de la République. Un été, un automne et quelques jours. L’histoire ne fait pas ces comptes-là. Léon Blum, pour un an. Gambetta et Jaurès, pour si peu, pour jamais, pour toujours. » puis, il rappela la chute du gouvernement le 5 février 1955 : « J’ai vécu avec lui ce moment et j’entends encore son cri : "Le devoir interdit tout abandon". Tout Mendès était dans ce double aveu : la peine qu’il ressentait à se voir privé du moyen de poursuivre la politique qu’il croyait bonne pour le pays, la conviction qu’une politique juste serait tôt ou tard reprise par d’autres, après lui. ».


Poincaré, Blum, De Gaulle …et Herriot

Pierre Mendès France n’est pourtant pas vraiment la conscience de la seule gauche. Il était avant tout radical, proche du ministre radical Georges Bonnet (1889-1973) dont il avait été le stagiaire et qui avait préfacé sa thèse sur "L’œuvre financière du gouvernement Poincaré" qu’il admirait beaucoup, proche aussi d’Édouard Daladier (1884-1970) qui fut témoin à son premier mariage (en décembre 1933).

Ses trois marqueurs politiques furent Raymond Poincaré (1860-1934), Léon Blum (1872-1950) et Charles De Gaulles (1890-1970).

En réponse à l’envoi de sa thèse soutenue le 3 mars 1928 où il terminait ainsi : « Une fois de plus, hélas, notre République politiquement démocratique n’a pas été économiquement équitable. (…) Demain, sur le nouveau terrain du franc restauré, de finances rétablies, il faudra donc reprendre le programme qui réalisera enfin, jusque dans le domaine de l’économique, la vraie République égale et sociale. », Raymond Poincaré lui écrivit simplement ces quelques mots : « Je ne fais aucune difficulté de reconnaître les imperfections de l’œuvre accomplie. » (lettre du 15 mars 1928).

De Léon Blum qui le nomma à son deuxième gouvernement, Pierre Mendès France le décrivait, le 3 juin 1953 à l’Assemblée Nationale, ainsi : « Une vague d’enthousiasme populaire exaltait sa générosité et son intelligence. ».

Quant à De Gaulle, Pierre Mendès France fut toujours admiratif de l’épopée gaulliste. En poste à Matignon, il prononça cet hommage le 9 novembre 1954 : « Le Général De Gaulle a incarné la France au combat dans une coïncidence si complète avec le sentiment national le plus profond qu’il n’a jamais séparé la République à rétablir de l’indépendance à recouvrer. Dès l’origine, ses premiers appels dénonçaient à la fois les deux formes liées d’une même abdication qui renonçait à la lutte en même temps qu’à la légalité républicaine. Au principe de son action, la Résistance posait la souveraineté nationale, revendiquée dans la liberté des frontières aussi bien que dans celle des institutions démocratiques. ».

Plus tard, réagissant à la disparition de De Gaulle, Mendès France écrivit un article dans "Le Monde" du 12 novembre 1970 où il opposait le De Gaulle de 1940 au De Gaulle de 1958. Le premier avait « un moment, en effet, été la France » ainsi que « l’interprète et l’instrument de la nation en son vrai destin » tandis que le second s’était comporté avec « une sorte de trahison de sa vocation historique ». Jean-Marcel Jeanneney (1910-2010) commenta amèrement cet article : « Il critiquait de bout en bout toute l’œuvre du Général De Gaulle à partir de 1945. (…) Cette injuste hostilité n’était-elle pas du dépit amoureux ? ».

Quant à Édouard Herriot (1872-1957), chef perpétuel des radicaux, Mendès France reconnut en lui un grand républicain le 8 mars 1955 : « Il demeurait fidèle à un style qui ne correspondait plu à toutes les exigences de la vie moderne. Cependant, il a encouragé ma tentative à la tête du gouvernement et je garde un souvenir reconnaissant de l’appui qu’il m’a apporté lorsque j’essayais de ranimer et de rajeunir le parti radical. Je reste persuadé que ses convictions fondamentales ont toujours été tournées vers la gauche, sa volonté vers la justice et le progrès.  ».


Une conscience qui a parfois eu tort historiquement

Pierre Mendès France s’est cependant trompé sur quelques sujets majeurs. Il a voté contre la ratification des Traités de Rome le 9 juillet 1957. Il a voté contre l’investiture de De Gaulle le 1er juin 1958. Il a voté contre la Constitution de la Ve République le 28 septembre 1958.

Il n’a d’ailleurs rien compris aux institutions de cette république semi-présidentielle (comme la qualifient certains éminents constitutionnalistes), en refusant le principe de l’élection présidentielle dont il a fermement désapprouvé le suffrage direct le 28 octobre 1962 (François Mitterrand, lui, a compris très vite). Enfin, en se proposant de faire un ticket avec Gaston Defferre (1910-1986), ce dernier à l’Élysée et lui à Matignon, pour l’élection présidentielle du 1er juin 1969, il a également montré qu’il n’avait pas intégré toutes les subtilités de la nouvelle constitution qui déplaçait la réalité du pouvoir de Matignon à l’Élysée (5,0% au final).


Seul parmi ses pairs

De tout le personnel politique de la IVe République, nul doute que s’il devait rester un seul nom, ce serait celui de Pierre Mendès France, pourtant bien minoritaire dans son mode de pensée par rapport à ses contemporains. Il chasserait de la mémoire collective les René Coty, Antoine Pinay, Edgar Faure, Henri Queuille, Joseph Laniel, Georges Bidault et autres Guy Mollet qui occupèrent le champ ministériel de ce régime instable.

Dans son "Bloc Notes" du 26 décembre 1966, François Mauriac regrettait que les qualités exceptionnelles de Mendès France ne fussent pas mieux "utilisées" : « La conjonction de Pierre Mendès France et de De Gaulle eût été ce qui aurait pu arriver de plus heureux pour la nation. L’impossibilité en est inscrite dans la nature même de Pierre Mendès France, dans cette inflexibilité qui fait sa grandeur, mais qui aura fait aussi sa destinée et l’aura condamné à ne pas servir autrement que par l’action toute spirituelle. Pourtant, Pierre Mendès France est plus proche de De Gaulle, je serais tenté de dire infiniment plus proche, que de Mitterrand, que de Guy Mollet ou que des chef communistes. De Gaulle et Mendès, chacun de son côté, se sont fait de la France une idée qui, au fond, et quoi qu’ils en pensent, est la même : une France indépendante dans le siècle et dans les cieux et maîtresse d’indépendance et de liberté pour tous les peuples et d’abord pour ceux que nous avons dominés. ».


Dans le prochain article, je reviendrai plus précisément sur la brillante trajectoire de Pierre Mendès France.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 octobre 2012)
http://www.rakotoarison.eu

(Source principale : Assemblée Nationale).

Pour aller plus loin :

Parmi les nombreuses biographies, on retiendra celle de Jean Lacouture (1981) et celle d’Éric Roussel (2007), président de l’Institut Pierre-Mendès-France depuis 2007.

Radioscopie du 16 décembre 1977.
François Mitterrand le 10 mai 1981.
Claude Cheysson.
Général De Gaulle.
Accords de Genève pour la paix en Indochine.
Activité parlementaire de Pierre Mendès France (1932-1968).

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10 réactions à cet article    


  • ARMINIUS ARMINIUS 18 octobre 2012 10:41

    De Gaulle et MendèsFrance sont rentrés dans l’Histoire et y resteront , les autres ne seront que nominés...


    • amiaplacidus amiaplacidus 18 octobre 2012 13:58

      Sylvain Rakotoarison, je vous en prie, ne venez pas parler de PMF, sa vision politique était totalement opposée à toutes les calembredaines dont vous nous abreuvez article après article, commentaires après commentaires.


    • tf1Goupie 20 octobre 2012 11:42

      C’est vrai que leur gestion des conflits coloniaux de l’époque resta admirable  smiley


      • xmen-classe4 xmen-classe4 18 octobre 2012 11:13

        à défault d’etre nationaliste, vous respectez Pierre Mendès France ?


        • ZEN ZEN 18 octobre 2012 12:55

          « Nos partenaires veulent conserver l’avantage commercial qu’ils ont sur nous du fait de leur retard en matière sociale. Notre politique doit continuer à consister, coûte que coûte, à ne pas construire l’Europe dans la régression au détriment de la classe ouvrière et, par contrecoup, au détriment des autres classes sociales qui vivent du pouvoir d’achat ouvrier. La thèse française, à laquelle nous devons nous tenir très fermement, c’est l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun. "L’unification, la péréquation des charges doit se faire, elle doit être générale et elle doit toujours se faire par le haut. D’ailleurs, on peut se poser une question : la tendance à l’uniformisation n’implique-t-elle pas que les pays les plus avancés vont se voir interdire, au moins momentanément, de nouveaux progrès sociaux ? (...)

          « Il est prévu que le Marché commun comporte la libre circulation des capitaux. Or, si l’harmonisation des conditions concurrentielles n’est pas réalisée et si, comme actuellement, il est plus avantageux d’installer une usine ou de monter une fabrication donnée dans d’autres pays, cette liberté de circulation des capitaux conduira à un exode des capitaux français. Il en résultera une diminution des investissements productifs, des pertes de potentiel français et un chômage accru. (...)"

          Discours au Palais Bourbon (1957) sur les risques du Marché Commun


          • JL JL 18 octobre 2012 16:24

            Zen,

            si l’histoire est un éternel recommencement, c’est parce que ceux qui la font effacent la mémoire du passé. La machine médiatique du PPA est une machine à effacer les mémoires : trop d’information tue l’information quand elle n’est pas structurée.

            En réponse à ces citations de PMF, je propose ce très modeste (difficile de faire plus court) retour sur le passé de l’histoire du capitalisme :

            Dans un premier temps,  l’État capitaliste (instrument de pouvoir au service des possédants) a progressivement dépossédé les peuples de leur environnement naturel et de leurs moyens de survie en privatisant tout ce qui était gratuit, et en cassant de fait la solidarité inter-personnelle. (c’est ce qu’on observe partout où le capitalisme s’installe).
             
            L’état capitaliste sous la pression interne (cf. les grandes luttes sociale) et les dégâts occasionnés par ses erreurs (cf. les guerres) a dû alors mettre de l’eau dans son vin et prendre en charge cette solidarité laissée vacante : ça a été l’État social (cf. le CNR), celui qui garantissait du même coup (un prêté pour un rendu) et au profit des corporations, le renouvellement de sa main-d’œuvre qualifiée.

            Aujourd’hui, sous la pression de la concurrence internationale, dans un troisième temps donc (merci Bérégovoy), l’État capitaliste se désinvestit irrésistiblement de cette mission de solidarité, c’est l’État libéral tel qu’il s’installe sous nos yeux.


          • Diva Diva 18 octobre 2012 19:49

            « Dans le prochain article, je reviendrai plus précisément sur la brillante trajectoire de Pierre Mendès France. »

            C’est obligé ?


            • TSS 18 octobre 2012 20:44

              PMF a voté contre l’investiture de De Gaulle .Il avait tout à fait raison ,c’etait un coup d’etat !

              il a voté contre la constitution ,il avait parfaitement raison ! il avait compris avant tout le monde

               à quels resultats cela aboutirait... !!


              • pissefroid pissefroid 20 octobre 2012 11:35

                Il ne s’est pas trompé en refusant les traités de rome.

                C’est ce que l’on appelle une décision eminement politique.

                Il avait probablement compris l’anti-démocratie que représentaient ces traités.

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