Une équipe de scientifiques a démontré que la grippe A avait eu des conséquences près de quatre fois plus graves que la grippe saisonnière. Retour sur une épidémie.
Le virus de la grippe A(H1N1) refait surface dans l’actualité avec une publication le 26 juin 2012 dans "The Lancet Infectious Deseases", une revue scientifique très renommée spécialisée en médecine. On pourra télécharger l’article intégral de neuf pages à ce lien.
C’est une étude qui donne finalement raison à la décision raisonnable de Roselyne Bachelot, alors Ministre de la Santé, de suivre les préconisations de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) en prévenant la grippe A par la vaccination de toute la population en automne 2009 et hiver 2010. J’avais déjà évoqué le rôle majeur et absolument indispensable de la vaccination comme base de la santé publique et exemple de l’exercice de la responsabilité politique.
Toute décision politique dans ce domaine était de toute façon vouée à être contestée, soit parce qu’elle aurait négligé l’importance de l’épidémie et on aurait alors critiqué l’incompétence des pouvoirs publics à la juguler, soit au contraire, pour avoir surestimé les effets en proposant une solution surdimensionnée et coûteuse qui aurait été peut-être inutile.
Avant la parution de cette étude, Roselyne Bachelot, qui se répand actuellement dans tous les médias pour vendre son livre de confidences sur la campagne présidentielle, avait confirmé que si c’était à refaire, elle aurait refait la même chose concernant la grippe A(H1N1) et elle a raison de le dire : quand on est aux responsabilités, responsable de la santé des soixante-cinq millions de Français, il vaut toujours mieux en faire trop que pas assez (Laurent Fabius en sait quelque chose, injustement impliqué dans l’affaire du sang contaminé à la fin des années 1980).
Car cette grippe A n’était pas une grippe anodine. Au contraire de la grippe saisonnière, elle ne touchait pas seulement les personnes fragiles. Au contraire, parce qu’elles avaient été au contact avec un cousin du virus H1N1 dans leur jeunesse, les personnes âgées de plus de 65 ans en 2009 risquaient bien moins d’être touchées que les plus jeunes (moins de 65 ans).
Par ailleurs, la vaccination contre la grippe A a permis de tester en grandeur réelle les dispositifs de veille sanitaire qui avaient été mis en place quelques années auparavant pour la grippe aviaire et son éventuelle répercussion sur la population. Les éventuels paramètres pour la grippe A (disponibilité des centres de vaccination, interdiction aux médecins généralistes de vacciner etc.) ont ainsi pu être évalués pour une amélioration du dispositif.
Jusqu’à cette étude internationale, les données officielles de l’OMS indiquaient qu’il y a eu dans le monde 18 449 décès causés par le virus H1N1 entre avril 2009 et août 2010. Cependant, ces statistiques ne se basaient que par des analyses confirmées en laboratoire qui ont été remontées au niveau international. Or, il y a eu beaucoup de décès, notamment dans les pays pauvres, qui n’ont jamais été suivis de prélèvements pour confirmer l’origine du décès et même en cas de prélèvements, la présence du virus pouvait ne plus être décelable pour certaines raisons techniques.

Une large équipe internationale de scientifiques, menée par Fatimah S. Dawood, des Centers for Disease Control and Prevention, Influenza Division, à Atlanta (USA), a donc cherché à estimer le nombre exact de décès par la grippe A en cherchant à modéliser les statistiques disponibles dans le monde, ce qui était assez ambitieux car toutes les données ne sont pas répertoriées globalement et parfois, pas avec les mêmes normes.
Ce travail gigantesque aura une importance très élevée pour la prévention mondiale des épidémies. De plus, il a été réalisé de manière totalement indépendante d’intérêts privés.
La méthode adoptée a été la suivante : les chercheurs ont distingué trois sortes de pays, des pays à hauts revenus, des pays pauvres et des pays entre les deux, et ils ont cherché à estimer le taux de contamination du virus (symptomatic attack rate), puis le taux de mortalité pour les personnes contaminées (symptomatic case fatality ratio) à partir des analyses de laboratoires. Ils ont également classé la population en trois groupes : moins de 18 ans, entre 18 et 64 ans et plus de 64 ans. Ils ont renoncé à créer un groupe pour les moins de 5 ans (enfants en bas âge) en raison de l’absence trop grande de données. Enfin, ils ont corrélé avec l’espérance de vie dans chaque pays.
Le modèle a été dressé à partir des données statistiques de douze pays référents qui ont un système de surveillance épidémiologique fiable : Bangladesh, Danemark, Allemagne, Inde, Kenya, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Nicaragua, Pérou, Grande-Bretagne, États-Unis et Vietnam (à l’origine, il y avait un treizième pays, le Cambodge, mais les données ont été collectées seulement pendant cinq mois au lieu des douze mois du protocole).
La conclusion de l’étude a apporté une estimation qui est de l’ordre de 15 fois plus grand que les données officielles basées uniquement sur des analyses de prélèvement en cas de décès : « We estimated that 151 700-575 400 respiratory and cardiovascular deaths associated with 2009 pandemic influenza A H1N1 occurred during the first year of virus circulation in every country in the world. ».

Autrement dit, le nombre de décès causés par la grippe A pendant la première année de la circulation du virus est compris entre 151 700 et 575 400, soit une valeur médiane de 284 500, répartis ainsi : 201 200 décès (fenêtre de 195 700 à 395 600) provenant d’une insuffisance respiratoire due à la grippe A et 83 300 décès (fenêtre de 46 000 à 179 900) provenant d’une insuffisance cardiovasculaire due à la grippe A, ce qui correspond à quinze fois plus de morts que ceux répertoriés après analyses en laboratoire.
Ce modèle de calcul a pu être comparé avec certaines études spécifiques indépendantes qui ont été réalisées pour connaître l’estimation du nombre de victimes dans certains pays (en particulier : Mexique, Bangladesh, États-Unis, Japon).


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