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Brigade des mineurs, suite et fin

Voici la fin de l'histoire BRIGADE DES MINEURS, tout est vrai, je n'ai strictement rien inventé. C'est une affaire qui fait partie du quotidien du métier d'avocat. Il s'agit d'une injustice ordinaire qui résulte d'un système qui ne respecte pas la présomption d'innocence. N'importe qui peut subir ce sort parce qu'il est passé au mauvais endroit au mauvais moment. Sans le test ADN, Eric aurait été condamné à une lourde peine de réclusion criminelle, il n'aurait peut être pas survécu en prison car le sort réservé aux délinquants sexuels est très particulier. Ce test ADN avait été oublié dans un tiroir du laboratoire d'analyses scientifiques car personne ne s'intéressait vraiment au sort d'Eric, simple écailleur d'huitres et commis de cuisine. 

.../...

BRIGADE DES MINEURS, suite et fin

 C’est la foudre qui s’est abattue sur lui lorsque les policiers l’ont empoigné brutalement à la terrasse d’un bar, devant ceux qu’il côtoie tous les jours. Il aurait préféré ramper sous terre.

Tout cela sans aucune enquête, juste sur la parole d’enfants de dix ans qui disent l’avoir reconnu dans la rue alors qu’il promenait son chien, dix-huit mois après les viols. Lui n’est pas protégé contre ce genre d’accident totalement imprévisible, il n’en impose pas assez avec sa position sociale d’écailleur d’huitres. Il peut être accusé à tort et à travers et à bon marché.

Lorsqu’il arrive à la maison d’arrêt, il est tard. Les surveillants procèdent à la fouille à corps dans tous les moindres détails humiliants, il retient son émotion. Il n’a pas de vêtements de rechange, ils n’ont pas de linge à lui prêter, pas grave, il retournera son pantalon pour dormir. Il découvre sa cellule, déjà occupée par deux détenus. Elle est décorée par des posters de femmes plutôt suggestifs. Lorsque la porte se referme, il entend le bruit des clefs, un double jeu de clefs. Il reste debout en attendant de voir ce qui va arriver. C’est plutôt un accueil sympathique qu’il reçoit. Son matelas sans draps est posé à même le sol, car la prison est surpeuplée. Le matelas n’a pas dû couter cher, il se retourne toutes les cinq minutes, d’inquiétude aussi, son voisin lui dit « chut, demain je bosse à l’atelier ».

Le lendemain matin, il fait les gros titres dans le journal local : VAR MATIN, son nom a déjà fait le tour de la prison, l’article écrit par le spécialiste des faits divers Jean-Michel CHOMBARD qui récupère directement ses informations au bureau d’accueil du commissariat titre :

« Reconnu par ses petites victimes. »

« Toulon : plus d’un an après avoir été abusées par un maniaque, deux fillettes l’ont reconnu dans la rue. Mis en examen et écroué, l’intéressé nie les faits, mais une analyse génétique dira la vérité. Reconnu au bar : profondément traumatisées, les enfants n’avaient pas pour autant effacé de leur mémoire le visage de leur agresseur. C’est ainsi que mercredi, en se promenant dans son quartier, une des victimes reconnaissait l’individu à la terrasse d’un bar. Évidemment avisée, la brigade des mineurs du commissariat central de Toulon, dirigée par le commandant J L G mettait aussitôt en place une opération exemplaire pour mettre la main sur le pervers le plus rapidement possible. Et les efforts allaient être payants puisque dès jeudi, les policiers interpellaient Eric LEBLOND 39 ans, demeurant à Toulon. Placé en garde à vue, l’homme a farouchement nié les faits, mais il a également été reconnu par la seconde victime. Présenté à Mme L substitut du procureur de la République, Eric LEBLOND a été entendu par Mme N qui a ouvert une information judiciaire pour « viols sur mineurs de 15 ans » et a placé Eric LEBLOND sous mandat de dépôt ». 

À la maison d’arrêt, l’occupation de la journée est de faire circuler le journal et de tuer le temps. S’occuper d’un détenu violeur d’enfant est une des distractions favorites, les gardiens oublient souvent de s’intéresser aux sauvageries qui leur sont faites. Eric dort encore lorsque le journal lui est jeté à la figure.

Son nom est inscrit en gros avec la mention « pervers ».

Le journaliste a recopié le communiqué du commissariat.

Il fait l’éloge des policiers. Grâce à Eric, ils peuvent se vanter d’avoir arrêté un dangereux violeur d’enfants.Il sent ses jambes flageoler, s’accroupit, la face sur le journal, il a peur que cet article tue ses parents. Et il n’a même pas eu le temps de les prévenir de son arrestation. Ils doivent le chercher partout.

Tu te reconnais mec lui dit l’un des co-détenus ?La nouvelle est répercutée dans toute la prison, il est à la cellule 5423, c’est lui. Ils promettent de lui régler son compte quand il sortira, de le retrouver, où qu’il soit, de lui briser les os, de lui taillader la chair, là où ça fait mal, de le pendre, ils n’avaient plus de limites. Il est éjecté violemment dans le couloir, des gardiens arrivent avec du renfort et soupirent «  Il va falloir le reloger dans une autre cellule, avec quelqu’un qui ne sort pas dans les couloirs. » Eric est dans le pétrin. Il n’y a pas beaucoup d’endroits pour se cacher en prison. Il est dans une nouvelle cellule avec un détenu qui ne se souvient de rien et qui essaie de se suicider constamment. Il divague, le médecin de la prison le gave de tranquillisants avant chaque interrogatoire pour calmer son inquiétude. Avec ses yeux gonflés et ses paupières mi-closes, il n’arrive plus à rester debout, il trébuche en arrivant chez la juge d’instruction. La juge ne l’écoute pas, elle lui réclame des aveux un point c’est tout, s’impatiente et se fâche toujours à la fin. Tout le monde lui dit « qu’il ne faut pas espérer un miracle. »

 Eric n’a jamais vu les deux fillettes qui l’accusent de viols.

Pourtant, elles sont formelles. Elles ont 10 ans. Ainsi, il serait devenu tout à coup un criminel. Lui qui adore les enfants, il ne croit plus maintenant à ce qu’ils peuvent raconter. Elles ont barbouillé la vérité. Cela a dû leur plaire de l’accuser, de se rendre intéressantes, mais elles ne savaient peut-être pas qu’elles pouvaient lui faire autant de mal ? Elles ne pensaient peut-être pas qu’il risquait de mourir en prison ? Lorsque leurs parents se sont mêlés de l’affaire, il était trop tard pour qu’elles reviennent en arrière.Il a juré maintes et maintes fois devant la juge qu’il ne les a jamais croisées. Et pourtant elles l’ont reconnu, formellement, derrière la vitre, sans tain, du commissariat. IL faut préciser qu’il a été le seul coupable qui leur a été présenté, elles n’avaient donc pas le choix. Eric a découvert que la justice ne vous protège pas contre l’arbitraire, ni contre les petits ou les gros mensonges. En prison, il a aussi découvert qu’il avait un père et une mère sur qui il pouvait compter. Ils ont exclu formellement l’hypothèse de la culpabilité et se sont beaucoup battus à ses côtés. Ils lui ont envoyé chaque semaine des mandats pour qu’il puisse cantiner, c'est-à-dire acheter quelques boîtes de conserve correctes auprès de l’épicerie gérée par les gardiens de la prison. Les prix sont prohibitifs, deux à trois fois plus chers qu’à l’extérieur. Il a aidé aussi son copain de cellule qui lui a demandé beaucoup d’argent. Il en a aidé d’autres aussi. Ce qui a bien arrangé sa situation et apaisé les tensions. Au bout de quelques semaines, Eric a commencé à se sentir mieux, il a appris à marcher dans les couloirs en relevant la tête.

Pour rejeter les demandes de mise en liberté, la juge d’instruction répète sans arrêt « qu’il existe des indices graves et concordants de culpabilité. » C’est la formule consacrée préférée des juges qui figure sur l’imprimé où il suffit de cocher la bonne case. À partir du moment où les enfants sont formelles, il est fichu. L’expert psychiatre « dinguologue » en langage prison a baillé et examiné Eric en dix minutes au total.

Il lui a fait manier des crayons et des feutres, lui a fait décrire des taches plus ou moins colorées. Eric était assez agité, car il n’arrivait pas à tout voir. Ni à répondre à des questions incompréhensibles. L’expert a rédigé un rapport divinatoire dans lequel il parle de pulsions, prétend qu’Eric souffre de déviances sexuelles, qu’il est dangereux. En le décrivant comme un pervers, il ne lui laissait aucune chance d’échapper à une condamnation. C’était un rapport commandé par la juge d’instruction.

Lors de l’enquête de personnalité qui est obligatoire en matière criminelle, les voisins interrogés par les policiers ont dit qu’ils le trouvaient bizarre, étrange, comme s’il avait quelque chose à cacher. Certains ont dit qu’ils espéraient qu’il ne sortirait pas de sitôt, qu’il faut donner un bon coup de balai dans tous ces pédophiles, etc. La juge ficelait ainsi un bon dossier pour la Cour d’Assises, grâce à elle la vérité avait été découverte.

Dans sa cellule, Eric commence à douter, il a peut-être agi dans un moment de démence, sous l’effet de pulsions incontrôlables dont on ne garde aucun souvenir, comme son copain de cellule qui ne se souvient jamais de rien. Il attend la prochaine convocation chez la juge d’instruction pour avouer ce qu’elle veut, pour qu’elle lui fiche la paix enfin.

Et ce fut le coup de théâtre. 

 La juge d’instruction a reçu le rapport d’expertise de son ADN terminé depuis six mois qui avait été oublié dans l’un des tiroirs du Laboratoire de police scientifique. Cette analyse était précise et incontestable : le code génétique du sperme prélevé sur les enfants après le viol n’était absolument pas celui d’Eric. Les scientifiques n’avaient pas le moindre doute, Eric n’était pas le coupable.

Quelques heures après la réception du test ADN par la juge, le gardien a frappé à la porte de la cellule d’Eric et : « prenez vos affaires, vous êtes re-mis en liberté », sans aucune autre explication. Eric, hésitant un peu, a chuté sous le choc et ensuite, a suivi le gardien jusqu’au greffe. Là il a signé un papier intitulé « levée d’écrou. » Et en moins de vingt minutes, il s’est retrouvé tout seul, de l’autre côté de la porte, libre. Il a téléphoné à son père depuis le bistrot d’en face. Après un moment de silence, durant lequel ils se sont entendus respirer, il lui a dit de ne pas bouger, qu’il arrivait tout de suite.

C’est à ce moment-là seulement qu’il s’est mis à pleurer. Il a pleuré durant six mois d’affilée, le psychiatre a diagnostiqué une « petite dépression réactionnelle ».La juge a refusé de le revoir, elle a rendu une ordonnance de non-lieu et point final. Elle n’a pas recherché le vrai coupable alors qu’elle dispose de son code ADN. La juge a obtenu la promotion qu’elle attendait : elle est devenue « Doyen des Juges d’Instruction » ainsi, les affaires les plus graves et complexes lui sont confiées

Eric lui a retrouvé son chien et a déménagé, car ses anciens voisins ont gardé le journal. Il n’ose plus prendre sa petite nièce sur ses genoux, traverse la rue lorsqu’il aperçoit des enfants, fuit les terrasses des cafés, ne se sent chez lui nulle part.Il a retrouvé un travail d’écailleur d’huitres, mais ce ne sera plus jamais comme avant. Il a beaucoup vieilli en prison avec tous les tranquillisants qu’il a pris. Son copain de cellule est son seul ami. Désormais, il se promène parfois devant la prison, guettant sa sortie. Pour revivre à nouveau avec lui, ce moment d’une infinie douceur.

Quatre ans plus tard, le Tribunal de Grande Instance de Toulon a condamné l’Etat français, c'est-à-dire le contribuable, à réparer l’erreur de la juge d’instruction, comme cela se fait habituellement. C’est toujours le contribuable qui paie, un juge ne peut jamais être condamné même s’il a commis une irréparable, c’est dans leur statut, ils sont « IRRESPONSABLES ». Le Trésor public a donc versé à Eric 30 000 euros de dommages et intérêts pour son préjudice moral, pour l’accusation infamante, les mois de prison sur le matelas par terre, les tranquillisants et les interrogatoires chez la juge d’instruction, la dépression, sa vie foutue en l’air.


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4 réactions à cet article    


  • foufouille foufouille 10 septembre 2012 12:06

    peut etre le coupable etait un « polanski »


    • brindfolie 10 septembre 2012 13:13

       J’ai connu cela aussi !Mon co-détenu,un être charmant et débordant d’humanité,perdait chaque jour un peu plus la raison et envisageait la soustraction de son « être » devant l’incommensurable injustice qui lui était faite.Pendant un mois et demie ou nous avons co-habité j’ai dû, nuit et jour veiller à ce qu’il ne commette pas l’irréparable.Son affaire s’est « résolue » après l’aveu d’un mensonge par son accusatrice.
      Personne,je dis bien personne n’est à l’abri d’une dénonciation calomnieuse.Pour ma part ,j’étais déjà amplement convaincu avant cela que la justice n’existait plus.


      • Georges Yang 10 septembre 2012 13:51

        Vous décrivez sans le dire de façon explicite la dérive « anti pédophile » qui sévit dans le pays et la « parole sacrée » de l’enfant

        Outreau n’a pas suffit, à moins que celà ait eu lieu avant car vous ne donnez pas de date

        Les pédophiles criminels, ceux qui passent à l’acte, existent, hélas, on en voit désormais partout


        • Ornithorynque Ornithorynque 11 septembre 2012 10:37

          Personnellement, je serais assez favorable à la publication des noms des juges et policiers responsables de ce genre de délire.
          Ainsi que des journalistes qui relaient sans preuve

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