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L’étrange ressemblance de la fonction publique et du clergé

La France a connu la révolution la plus radicale du continent européen. L’absolutisme monarchique et les ordres privilégiés ont été mis à bas, d’abord philosophiquement par le siècle des lumières, puis politiquement et économiquement par la révolution libérale de 89.

Francis et MarianneContrairement aux nombreuses autres nations qui ont progressivement vidé la monarchie de son pouvoir en conservant son apparat, les français ont choisi une république prônant la liberté et l’égalité entre tous. Pourtant, curieusement, plus de deux siècles après cet événement d’importance planétaire, il semble que notre pays, toujours aussi républicain en apparence, redevient l’hôte des privilèges, dans le vrai sens du terme, à savoir des droits particuliers qui sont accordés aux uns et pas aux autres. Les principes libéraux de 89 ont été oubliés au fur et à mesure d’une remontée du dirigisme. L’absolutisme monarchique a été remplacé par un absolutisme social qui peut se permettre tous les excès, fort de la caution morale que lui donne son combat pour la "justice sociale". Dans cette société déclinante qui produit quatorze mille pages de textes réglementaires par an et où les dépenses publiques atteignent 56% du PIB, les fonctionnaires jouent un rôle central qui n’est pas sans rappeler celui du clergé dans l’ancien régime.

Les fonctionnaires, comme les prêtres, ont un rôle moral, ils œuvrent pour le bien public et sont investis d’une responsabilité particulière. Leur mission fait appel à la vocation et à une certaine notion de sacrifice. Si le curé sauve les âmes en priant pour le salut de tous, le fonctionnaire agit pour la communauté et, depuis quelque temps, pour les "générations futures", forme d’au-delà et manière d’accéder à une rédemption républicaine.

Comme le clergé, les fonctionnaires sont chargés d’une "mission". Les syndicats ne se trompent d’ailleurs pas sur le choix des mots, lorsqu’ils réclament plus de moyens pour le service public, ce n’est pas pour obtenir de meilleures "conditions de travail" comme dans le privé, non, c’est pour pour pouvoir "exercer leur mission de service public dans de meilleures conditions". Car les fonctionnaires, comme les curés, ne travaillent pas : ils "exercent une mission", qui sans être divine est collective et publique.

Il est frappant de comparer le champ d’action de la fonction publique avec celui du clergé dans la société d’ancien régime. Dans chaque diocèse l’évêque avait une charge politique qui allait bien au delà de son rôle spirituel. Sous sa direction le clergé prodiguait l’enseignement, les soins aux malades incluant, la gestion des hôpitaux, l’assistance aux plus démunis et parfois la justice. Il s’occupait également des mariages et des actes d’état civil. Bien sûr l’Etat républicain a largement étendu ces prérogatives en y ajoutant les transports au sens large, les médias, la recherche, les jeux, la culture, et l’armée qui était autrefois réservée à la noblesse. Mais la grande masse des fonctionnaires accomplit bien les tâches anciennement dévolues au clergé.

Tout en étant un ordre privilégié, le clergé était un ordre ouvert qui servait d’ascenseur social. Un roturier de naissance pouvait accéder à un certain niveau de la hiérarchie cléricale. La fonction publique joue parfaitement ce rôle en ouvrant largement ses portes aux enfants d’immigrés et aux couches les plus basses de la société républicaine, attirés par la stabilité de l’emploi et par le statut social qu’elle confère. Comme le clergé les fonctionnaires ne constituent pas un ordre comparable à la noblesse puisque leurs privilèges ne sont pas transmis automatiquement par le sang.

Comme les prêtres, les fonctionnaires sont employés à vie c’est à dire payés par leur ordre. Ils ne prononcent pas de vœux mais leur vocation se manifeste clairement dans le choix d’une filière et le passage de concours administratifs. Cet emploi à vie, fait d’ailleurs partie des nombreux privilèges qui distinguent l’administration de la société civile.

Autre similitude frappante, le rapport à l’argent et à la réussite. Les deux ordres méprisent ouvertement les entrepreneurs, les "marchands" et surtout les financiers. Les bourgeois et les riches marchands sont pour le clergé comme pour les fonctionnaires un mal nécessaire qu’on ponctionne au moyen de l’impôt tout en critiquant sa faible moralité. Le monde n’est pas une marchandise ! s’exclament les porte-paroles de la fonction publique. Ils déclinent d’ailleurs cette phrase dans tous les domaines où leur influence est prépondérante : la culture n’est pas une marchandise, la santé n’est pas une marchandise ...

Si les religieux étaient amenés à prononcer des vœux de pauvreté, ils n’étaient pourtant pas les plus à plaindre dans la société d’ancien régime. A la veille de la révolution un curé avait un revenu comparable à celui d’un bourgeois moyen. Le clergé prélevait ses revenus par la dime, impôt sur le revenu qui lui était intégralement reversé. Les vicaires étaient logés et nourris par le curé et touchaient une petite pension. Aujourd’hui les fonctionnaires conservent l’image d’une catégorie mal payée. L’emploi à vie serait obtenu en échange de salaires inférieurs à ceux de la société civile. Si cette affirmation est vraie pour certains petits fonctionnaires ou pour certains enseignants, elle est globalement fausse dans l’ensemble puisque les salaires moyens de la fonction publique dépassent de près de 12% la moyenne des salaires du privé, salaires des PDG compris.

On retrouve également dans la société contemporaine la distinction qui existait à la veille de la révolution entre le bas clergé et le haut clergé, à savoir la masse des petits et moyens fonctionnaires, et les hauts fonctionnaires. Ces derniers ont leurs écoles et filières réservées, polytechnique et l’ENA, ils dirigent Bercy, occupent les ministères et font des séjours épisodiques dans les grandes sociétés du capitalisme d’État. ils sont logés par la république, se voient attribuer des voitures avec chauffeur, parfois du personnel de maison et des agents de sécurité. La perméabilité entre ces deux sous ordres est très faible comme l’était celle entre le haut clergé qui recrutait ses membres parmi la noblesse et le bas clergé dont le recrutement était largement ouvert.

L’une des similitudes les plus profondes et les plus étonnantes entre les deux ordres, réside dans le droit spécifique qui les régit et qui les distingue de la société civile. On aurait pu penser que l’égalité en droit entre tous les citoyens était acquise dans la société républicaine, pourtant les fonctionnaires ont leur droit du travail, leur droit administratif, leurs prestations sociales et leur retraite. Les célèbres "régimes spéciaux" des fonctionnaires, largement plus avantageux - et déficitaires - que ceux du privé ne semblent pas prêts de disparaître. Comme l’Église avec ses "officialités", l’administration possède ses propres tribunaux où elle juge ses fonctionnaires. Ainsi un mécanicien ou un enseignant du secteur public qui commet une faute professionnelle n’est pas jugé par les mêmes tribunaux que le mécanicien ou l’enseignant du privé qui commet la même faute.

Autrefois les missionnaires étaient chargés de convertir les peuples des territoires d’outre mer à la foi chrétienne. Il fallait donner une caution morale à l’invasion de leurs territoires, Aujourd’hui une administration pléthorique tente de convertir les DOM TOM à la providence républicaine. La méthode est à peu près la même et dans les deux cas, le succès n’est pas à la hauteur des efforts déployés.

A la veille de la révolution le clergé comptait environ 130 000 membres. De nos jours les fonctionnaires sont entre 5 et 6 millions suivant les sources. C’est là une différence importante qui rend certains pessimistes sur la possibilité de revenir à une société ouverte et égalitaire en droit. L’État providence aurait rendu trop de personnes dépendantes de ses faveurs.

Et pourtant, les fonctionnaires portent en leur sein des talents remarquables. Ceux, nombreux, qui sont compétents et dévoués à leur tâche, n’apprécient pas le système politique qui les sépare du reste de la société. D’ailleurs les auteurs libéraux sont souvent des enseignants du système public.

Alors rien n’est perdu, souvenons nous que ce sont les jésuites qui ont formé les révolutionnaires de 89 et œuvrons à une nouvelle nuit du 4 août, révolutionnaire et pacifique.



par alcodu (son site) samedi 19 juin 2010 - 77 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Nicolas (---.---.---.3) 19 juin 2010 11:12

    Bizarrement, cet article qui n’est pas de mon bord politique est très intéressant. Sa comparaison entre les religieux et le secteur public est intéressante.

    Là où je ne suis pas d’accord, c’est dans sa comparaison des sécurités de l’emploi. Le statut du CDI dans le privé est extrêmement protecteur, il suffit de ne pas avoir de clauses de résultat et on est difficilement délogeable. La vraie fracture est plus à ce que j’ai pu voir entre les personnes en CDI « classique » et les autres : travaux pénibles, CDD et intérim, temps partiel, précarité. Mais c’est un problème transversal, le public est très concerné par ce phénomène, tout comme le privé.

    « revenir à une société ouverte et égalitaire en droit »

    Vu ce que j’ai vu du privé, ce n’est pas en démantelant la fonction publique que l’on fera de grandes avancées dans cette direction.
  • Par sonearlia (---.---.---.253) 19 juin 2010 11:46
    sonearlia

    Contrairement au clergé et a la monarchie, l’état doit être le serviteur et le protecteur du peuple.
    Si ce n’est pas le cas c’est qu’il faut changer de gouvernement.

  • Par sisyphe (---.---.---.128) 19 juin 2010 13:53
    sisyphe

    A quand un article sur « L’étrange ressemblance du secteur privé et des mafias » , qu’on s’instruise un peu ? 

     smiley 

  • Par sisyphe (---.---.---.128) 19 juin 2010 15:19
    sisyphe

    Non, non ; je parle bien du VRAI secteur privé ; à savoir les Banques, les Fonds de pension, les organismes financiers, les spéculateurs, les conseils d’administration des grandes multinationales ; où tout se joue, exactement comme pour les mafias, sans lois, avec le seul profit comme but, où les mafieux se cooptent entre eux, sans élections, sans aucun contrôle d’aucune sorte, où les « initiés » s’avertissent juste à temps pour gruger tout le monde, où la seule variable d’ajustement aux gigantesques profits, est le corps salarial, où des fortunes, soustraites à l’impôt, transitent dans des paradis fiscaux, comme l’argent de la drogue, ou se font « blanchir » dans des comptes off shore, où l’on spécule sur la fin des démocraties, sur la nourriture, quitte à affamer des millions de gens, où des fortunes se jouent en des millièmes de secondes, où toute régulation est bannie, où les voyous et les gansters, cooptés entre eux, imposent leur loi, ; j’en passe, et des pires...

    Vous n’êtes pas au courant ? 

    Faut vous renseigner, mon vieux... smiley 

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