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Accueil du site > Actualités > Société > Les côtés obscurs de la révolution numérique (2/2)

Les côtés obscurs de la révolution numérique (2/2)

Après avoir montré comment cette révolution numérique donne un pouvoir exorbitant et asservit souvent les individus, sur fond de liaisons parfois troubles entre la Silicon Valley et le pouvoir, Christophe Labbé et Marc Dugain développent ses conséquences sur les individus, dans une réflexion plus philosophique et sociologique absolument remarquable : à faire froid dans le dos !

 

Aplatissement des hommes et Big Brother
 
Pour eux, l’abus de réseaux sociaux a de sinistres conséquences : « C’est comme si l’on nous avait encapsulé dans un miroir déformant qui est aussi une glace sans tain. Le reflet de la réalité est devenu, dans nos têtes, plus important que la réalité elle-même (…) Les prisonniers sont comme des pigeons qui picoreraient avec une obstination presque douloureuse des miettes de temps, poussés par l’illusion de stopper la course de Cronos  ». Pour eux, le digital est un filtre qui retire une part d’humanité et consacre « l’ère du toc, l’ère du faux  ». « Notre double numérique est simplifié, il subit une opération de réduction afin de pouvoir être avalé et digéré par la Matrice  », standardisant le monde. Ainsi, avec les réseaux sociaux, on a parfois plus d’amis, mais potentiellement un lien plus superficiel.
 
Ils évoquent « une aliénation du branchement » où l’hyperconnexion coupe du monde réel : « les big data nourrissent ainsi notre état d’impatience (qui peut toujours être aussitôt satisfait). Dans cette folle contraction du temps, toute attente devient insupportable. Nous redevenons des adolescents, incapables de différer nos envies  ». Ils notent aussi le fait que cela nous fait vivre en vase clos, uniquement avec nos semblables, alors que « sans alterité, sans confrontation à l’autre, impossible de grandir, d’évoluer  ». Un monde superficiel où « le mouvement est tout et le but sans valeur  ». « Le lecteur numérique est le prolongement de l’individu hyperconnecté qui, comme une abeille devenue folle, se livre à un butinage compulsif (…) la pensée s’émiette, la réflexion se fait par spasmes  ». Ils racontent que dans l’école fréquentée par les dirigeants des GAFA, les enfants n’ont pas le droit aux écrans jusqu’en classe de 4ème
 
Ils notent que « la dépolitisation massive que l’on observe en Occident fait les affaires des big data qui rêvent de neutraliser le citoyen pour ne garder que le consommateur producteur de données (…) A force de ne discuter qu’avec des personnes qui nous ressemblent, le brassage d’idées tournent à vide, les esprits se ferment, les opinions se figent, Internet comme lieu de débats devient une illusion ». Ils dénoncent un monde Big Brother, entre les écoutes de la NSA et les GAFA qui savent tant sur nous. Ils citent Benjamin Franklin : « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux  », dénonçant ainsi « cette surveillance totale de l’être humain, une réalité qui se construit à une vitesse vertigineuse » et le risque de la fin de la vie privée.
 
Pire, les tenants du nouvel ordre digital utilisent la menace terroriste pour refuser toute vie privée, alors que seul le profit les intéresse : « si vous ne payez pas pour quelque chose, vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit ». Ils rapportent le cas d’une compagnie d’assurance qui fait gagner de l’argent à ses assurés s’ils atteignent les objectifs fixés et contrôlés par leur bracelet connecté. Ils concluent en appellant à « protéger la sensibilité, l’intuition, l’intelligence chaotique, gage de survie (…) Sinon, nous vivrons tous irrémédiablement nus, avec ce faux sentiment d’émancipation que provoque la nudité. Les avantages proposés par les nouveaux maîtres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en est les moyens. En revanche, nous pouvons leur faire confiance pour convaincre l’humanité qu’elle n’est pas essentielle  ».
 
Mes papiers n’offrent qu’un petit aperçu de la remarquable mise en perspective de la révolution numérique par les auteurs. Je vous invite vivement à lire ce livre, qui se dévore, une véritable œuvre de salut public qui gagnerait à être lue dans les lycées, voir les collèges, pour apporter le recul nécessaire à cette évolution trop rapide que nos dirigeants et politiques laissent beaucoup trop faire.
 

 

Source : « L’homme nu – La dictature invisible du numérique », Marc Dugain et Christophe Labbé, Robert Laffont et Plon
 

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4 réactions à cet article    


  • Ciriaco Ciriaco 7 mai 12:30

    Il y a, en effet, très peu de liberté sans raison économique. Socialement, on retrouve les mêmes clivages : on ne parle jamais que d’où on est. La liberté est celle du moment, de la pulsion en effet. Le temps long disparaît à peu près (peut-être est-il encore un peu présent sur les blogs). En réalité on consomme énormément. Mais il y a un autre aspect, je ne sais pas si ce livre l’aborde : c’est l’inversion spectaculaire. La réalité n’est pas non seulement niée dans le spectacle, cela ne fonctionnerait pas, elle reconstruite facticement. Le numérique est le monde de l’image, à de rares exceptions de l’expérience, qui n’est jamais image.


    C’est dans ce contexte que le numérique forme, produit, individualise. J’ai un ami qui interdit à ses gamins le téléphone et internet. Je n’ai jamais vu d’enfants aussi intéressants, aussi rassurants : au lieu de se trouver en manque par le nième cadeau qui fera ersatz à la fonction parentale, ils sont calmes, et les après-midis de vacances, ils prennent un livre sur la mythologie, sur les plantes, lisent des contes. Ils sont autonomes et s’intéressent. De parents séparés pourtant et d’un milieu économique non évident, aucun manque et une politesse touchante.

    • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 7 mai 12:33

      Mais qui lit à notre époque ? ^^


      • babelouest babelouest 7 mai 16:46

        Sans doute suis-je d’une autre génération : chez moi ni télévision, ni radio, ni smartphone. Pourtant je suis sur le Net depuis déjà 22 ans, et j’ai un ordinateur depuis 35 ans. Mais aussi j’ai pas loin de 1500 livres, dont j’ai relu certains une cinquantaine de fois.

        Je m’aperçois d’ailleurs, en discutant avec des amis, que mes pensées, mes opinions, pertinentes ou non, ont au moins le mérite de l’originalité. Mes propos peuvent faire rire, mais ce sont MES propos.

        Et comme par hasard, je combats avec d’autres les CAPTEURS qui pourrissent la vie, comme ces nouveaux CAPTEURS nommés Linky : ils ont la prétention de pouvoir dire TOUT ce que font les usagers (pour eux ce sont des sujets d’observation, pas même des clients), même (si, si, c’est vrai) quelle émission ils regardent ce soir, sur quelle chaîne. Ou l’heure de votre dernier câlin.


        • Le421 Le421 7 mai 17:53

          Le numérique...
          Génial.
          Des millions de photos que nous ne regarderons jamais entassées sur des disques dur...

          C’est moi ou quoi ?
          Plus les gens sont faibles mentalement, plus ils abusent du numérique...
          Une impression.

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