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Accueil du site > Actualités > Société > Les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, la sécession avec (...)

Les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres, la sécession avec la république

L’histoire et la sociologie ont montré que les sociétés sont organisées en fonction de déterminants locaux et historiques. Les sociétés ont des différences culturelles affirmées et elles ne sont pas figées dans le temps, sauf dans quelques cas situés dans des contrées naguère protégées de la civilisation moderne. Montesquieu fut le premier à livrer une analyse roborative des différences culturelles exprimées dans les lois, us et coutumes dans différentes contrées. Les sociétés modernes sont devenues complexes et même si on les dit démocratisées, elles n’en conservent pas moins leur schéma hiérarchisé sous forme d’une superposition de classes sociales. La pensée politique officielle et correcte prône la mixité sociale. La réalité économique et culturelle montre que la ségrégation sociale a progressé depuis trois décennies. Faut-il y voir un paradoxe ? Non, car on sait très bien que les bonnes intentions lancées dans les discours ne peuvent contrecarrer les tendances sociales profondes et affirmées. Prenons l’égalité, valeur préférée des Français. Pourtant, notre pays est un champion pour son nombre de millionnaires en dollars (soit environ 700 000 euros de patrimoine).

Le chantre des Lumières et de l’universalisme pourra s’estimer trahi. L’homme n’a pas une tendance innée, ni culturelle, le conduisant à se mélanger, se fréquenter, se lier, indifféremment de la situation sociale. C’est l’inverse qu’on constate. Et pour s’en convaincre, il suffit de traverser le pays et d’observer tout ce qui s’y passe, comment les citoyens, citadins ou ruraux, se mettent ensemble dans des lieux et activités partagés, ou bien s’ignorent et parfois mettent des barrières pour préserver leur terrain de vie. La ségrégation sociale se manifeste sous divers angles de vue, les uns relevant de l’observation anecdotique, les autres de l’analyse sociologique. De plus, cette ségrégation se dessine assez subtilement dans les détails livrés par les attitudes des uns et des autres, ou plus clairement dans la disposition des logements et les fréquentations de lieux publics ou privés. 

Une amie me raconta ce qui peut paraître anecdotique. La vision d’une cohorte d’individus tirés à quatre épingles, les uns en uniforme militaire ou religieux, les autres impeccablement vêtus avec des tenues sobres mais visiblement en provenance de grands couturiers, les dames recouvertes d’un élégant chapeau comme on en voit les jours de mariage, quand un bourgeois du coin marie l’un de ses enfants. Cette amie fut marquée par l’attitude de ces gens que l’on dit « être de la haute ». La démarche et surtout le regard, comme s’il se retournait vers un monde à part. Ils sortaient d’un grand hôtel bordelais, après sans doute une réunion, et se déplaçaient comme s’ils étaient dans un film, derrière un écran qu’ils avaient produit, leur procurant ce regard froidement neutre exprimant à la fois une démarcation sociale mais aussi une absence de regard sur la rue et ses passants déambulants complètement ignorés. Cette fine observation corrobores les quelques études sociologiques récemment parues, par exemple des Pinçon, couple de sociologues ayant étudié les mœurs très spéciales des individus dotés de revenus hors norme dont l’existence ne peut se concevoir qu’à l’écart de la société ordinaire, dans des lieux définis, en cultivant l’entre-soi et surtout en évitant de se mélanger à la population en allant dans des endroits accessibles et très fréquentés. Les riches ont fait sécession comme le suggère un autre livre paru récemment. Les riches s’isolent dans un ghetto qu’ils produisent conformément à leurs goûts, ce qui les différencie des pauvres eux aussi isolés dans des ghettos qu’ils subissent. Un riche s’achète un cadre de vie, un pauvre est parqué dans un lieu pour survivre.

L’enseignement de cette anecdote, c’est que le statut social des existences ne se réduit pas seulement à des matérialités, des inscriptions dans l’espace et le temps. Le statut de classe implique également une vision spécifique de l’existence, un regard porté sur la société, une construction intellectuelle des normes et convention. Le monde intérieur du sujet est pénétré par une idéalisation du réel et une perception filtrée du monde extérieur. Chacun voit ce qu’il veut regarder. Il est possible d’accorder un regard ou une attention comme il est tout aussi possible de détourner le regard et de pratiquer l’indifférence. La perception différencielle est le propre de toute espèce animale. L’homme, à la différence de l’animal, peut façonner sa perception en l’ajustant à un intérêt ou une finalité. L’animal n’a d’autre finalité que celle assignée par l’instinct de survie et de reproduction.

Les années 1970 ont été marquées par des élans d’égalité, de convivialité, de mélange social, de contestation des hiérarchies, de mixité urbaine. Les anciens se souviennent de ces cités nouvelles bigarrées et paisibles, quand le chômage était bas et que la plupart avaient des revenus pour vivre. Ces cités sont devenues des ghettos pour classes défavorisées. Les classes moyennes fuient la zone alors que les bourgeois se regroupent dans les centres-villes rénovés ou les banlieues cossues. Les individus se marient ou se pacsent en respectant la compatibilité de revenus. Fini le temps où des mariages mixtes au sens comptable étaient célébrés. L’homme tend à vivre dans un milieu qu’il choisit en fonction de ses possibilités matérielles. La société se segmente de plus en plus. Segmentation des individus selon leurs revenus, comme il y a des marchés segmentés dans les productions d’un objet, bas de gamme, entrée de gamme, milieu de gamme, haut de gamme et hors gamme. Vous avez cette échelle dans l’automobile aussi bien que dans les cuisines dont le prix peut flamber jusqu’à quelque cent mille euros.

L’intellectuel républicain s’arrache les cheveux, adieu l’universalisme et l’ascension sociale. Peut-être ces notions étaient-elle des utopies, voire des chimères incompatible avec le genre humain. Si la société se segmente, c’est que ce phénomène possède un ressort humain essentiel, alors que le thème kantien de l’insociable sociabilité refait surface. Si l’animal s’adapte pour la survie de l’espèce, l’homme tente lui aussi de s’adapter mais de plus en plus, il cherche comme fin l’existence dans un cadre de vie. Et ce cadre, il le pense, il se le représente, il le conçoit, en incluant quelques-uns de ses congénères mais aussi en excluant par les conventions ou la pensée une portion de la société. Cette pensée comme on l’a vue se traduit par le regard mais aussi les pratiques et les discours. Les arrêtés contre la mendicité se multiplient et les riverains bloquent les projets d’accueil pour sdf. Cette sorte d’apartheid se dévoile aussi dans les médias. Il faut néanmoins être attentif et avoir l’entendement affiné. En regardant ou écoutant les émissions actuelles, on a parfois le sentiment que les protagonistes se parlent entre eux, s’amusent ensemble, riant de leurs vannes ou anecdotes, évoquant parfois les détails d’une scène qui n’intéresse qu’eux. Ces gens viennent se faire enregistrer pour le plaisir d’être célèbres, entendus, écoutés, ou le plus souvent, pour vendre et faire leur promo. La tonalité s’en ressent. On a l’impression qu’ils jouent une scène privée faite de connivence, oubliant qu’ils sont entendus par des spectateurs en nombre dont ils se foutent complètement, excepté quand ils servent de miroirs narcissique ou de consommateurs dociles. Ces scènes de bavardages sont devenues courantes, dévoilant ainsi ce trait de caractère contemporain qu’est le narcissisme et qu’on peut conjuguer aux processus plus généralisé de sécession sociale. Dans le premier cas, on choisit avec qui on veut être, dans le second, on s’efforce de mettre à l’écart ceux dont la présence nous indispose. Et parfois, quelques dispositifs permettent à une poignées de gens triés sur le volet d’être ensemble tout en étant séparés de la populace. Tous les stades et nombre de grands événements sont équipés en loges VIP pour quelques agapes entre gens de bonne société. 

Un coup d’œil historique montre que cette sécession sociale n’est pas un phénomène spécifique à notre époque hyperindustrielle. L’Ancien Régime est bien connu pour ses fragmentations sociales, d’abord avec les ordres que furent noblesse, clergé et tiers-état, mais aussi avec une multitude de dispositions assemblant ou séparant les individus comme par exemple le système des corporations. Les structures sociales fermées ont été un des puissants ressorts de la Révolution de 1789. Une loi contre les abus des corporations en résultat. La sécession sociale n’a pas disparu pour autant. Elle a pris des formes distinctes au cours des époques et se présente comme une tendance anthropologique quasiment universelle. Qui a suscité une opposition politique puissante véhiculée par les républicains, solidaristes, démocrates et autres humanistes. Les politiques peuvent bien proposer une société qu’ils jugent idéale, prônant la mixité sociale, le fait est que les forces socio-économiques sont plus puissantes et que la sécession sociale avance lentement et que les quartiers bourgeois s’embellissent alors que des zones urbaine périphériques dépérissent.

Ce schéma global traduit un principe qui caractérise parfaitement l’homme. A l’inverse de l’animal qui s’adapte à la nature, l’homme est parvenu à un stade où il adapte l’environnement (urbanisme, règles, économie, technologie) en fonction de ses désirs, volontés, intérêts. Le territoire est quadrillé de clôtures, murs, forteresse, visibles ou invisible comme le mur de l’argent. Ces murs sont le reflet du sécessionnisme subjectif dont on vient de dévoiler quelques traits d’expression. On ne s’étonnera pas de la scission entre la classe dirigeante et le peuple. Une barrière pas seulement financière les sépare. Les dirigeants et les gens du peuple ne se comprennent plus. Les stars vivent dans un monde à part et ne partagent plus de valeurs sociales avec des fans devenus clients.

Deux questions. En supposant que le politique le veuille, peut-il enrayer la sécession sociale ? Non, car les écarts de revenus alliés à la puissance du marché représentent une force trop importante. Le politique peut à la rigueur influer sur les répartitions de richesses et revenus. Mais il doit laisser chacun libre d’habiter où il veut. Et après, quelle sera l’issue de la république ? Tout dépend de l’ampleur de ce phénomène de sécession, de sa tendance à augmenter, des facteurs économiques, politiques et idéologiques présents. Par ailleurs, nul ne peut sonder les âmes et détecter la présence et la nature des élans sécessionnistes. Dans l’insociable sociabilité de l’homme, il y a ceux qui sont plutôt insociables et d’autres qui penchent vers la sociabilité. De ces équilibres résultent des républiques plus affirmées et solidaires ou à l’inverse des républiques faibles, sécurisées certes mais livrées à la jungle sociale et économique. A suivre donc.


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9 réactions à cet article    


  • SALOMON2345 17 novembre 2011 10:04

    Merci d’avoir exposé cette douloureuse complexité - lorsque l’on est hyper républicain - laquelle stigmatise les gravitations diverses (on tombe du côté où l’on penche) qui traversent les coeurs et plombent les esprits dans la cité, une réalité qui interdit toute ambition sociale et collective acceptable, un vivre ensemble que même les religions ne parviennent plus à imposer, en dépit de leurs textes - dieux à part - parfois hautement « moraux » !
    Le pire, dans cette division de l’humanité, est de voir des murs honteux qui se construisent afin de « protéger » dans leurs inhumaines forteresses (camps de concentrations) ceux qui veulent vivre séparés de leurs contemporains, entourés de vigiles armés et de chiens aux crocs méchants et dissuasifs ! Quelle paradoxe avec l’esprit de la déclaration universelle des droits de l’Homme !!!...
    Merci donc, Monsieur Dugué, pour vos messages qui souvent « boostent » la pensée !
    Salutations.


    • bluerage 17 novembre 2011 10:30

      Hélas, que peut on faire contre cette triste réalité ? Imaginons un individu lambda qui vit avec de faibles revenus dans un quartier craignos : voisins bruyants, qui écoutent du rap à fond fenêtres ouvertes (évidemment c’est dans un souci de « partage »), voitures qui accélèrent à fond et freinent tout autant, sono également à fond, scooters qui passent et repassent sans fin, jeunes qui se réunissent à toute heures avec les portables branchés sur la musique de ghetto, bref vous l’avez compris, monsieur X vit dans un environnement sordide et rase les murs (insécurité oblige).

      Monsieur X vit dans la peur (il n’ira jamais reprocher aux voisins leur vacarme, pensez vous, un coup de couteau est si vite arrivé...). Mais là, attention, monsieur X gagne au loto ! Plusieurs millions d’euros !!! Que croyez vous que monsieur X va faire avec ses gains ?

      QCM

      A Monsieur X reste dans son ghetto mais s’achète une belle Ferrari (son rêve)

      B Monsieur X reste dans son ghetto mais va se payer un tour du monde (un vieux rêve)

      C Monsieur X court s’acheter une belle villa dans un quartier chic pour offrir à sa femme un beau cadre de vie et au passage inscrit ses gosses dans l’école catho (privée) du quartier (il faut dire que le parler caillera de ses gosses l’embête un peu)

      Si vous avez coché A : vous avez perdu, comme la Ferrari de Monsieur X, car vu qu’ il n’a pas de garage, la Ferrari a disparu le lendemain, aux dernières nouvelles elle était à Marbella en prévision d’un go fast.

      Vous avez coché B : vous avez perdu, Monsieur X de retour de vacances retrouve son appart dévasté, il faut dire que le buraliste a balancé son nom aux habitants du quartier qui sont venus chercher leur part

      Si vous avez coché C : bravo vous avez gagné, mais comment avez vous deviné l’attitude de Monsieur X ? En tout cas c’est bien joué.


      • Marc P 17 novembre 2011 11:53

        « superposisition » de classes sociales, ou « juxtaposition », bref « empilement »...


        par chance toutefois, les médias tels internet, la télé etc... permettent des brèches à la dure loi de « la ciculation circulaire de l’information » autant qu’elle la renforce selon Bourdieu (ce qu’attestent les époux Pinçon du reste)....

        L’argent renforce l’étanchéité aux échanges entre les groupes sociaux... L’évitement prend en compte d’autres critères, sans parler des ignorances actives et passives de qui n’est pas « nous »... deulle une démarche active d’évitement de l’évitement permet ces échanges impobvables mais édifiants...

        Cdlt.

        Marc P


        • SALOMON2345 17 novembre 2011 12:16

          On ne peut nier des attitudes socialement inacceptables cela dit, la cause étant toujours plus importante que ses effets pour « fabriquer » une pensée, le terreau (la culture et l’éducation), selon qu’il sera bon ou mauvais, produira une bonne ou mauvaise plante et lorsque avenue Mozart, la jeune pousse est bercée justement par Wolfgang, son avenir en sera forcement changé.
          Sans TF1 ou autres médias TV branchés matin et soir, et entouré d’une bibliothèque, absente de BD médiocres, mais riche en bons livres, alors attitudes et discours adolescents de la progéniture seront différents. C’est donc bien la cause (le nid douillet) qui produit les effets !
          Exception (pas unique) qui confirme la règle, tel celui de Jean Valjean qui passe du bagne à la bourgeoisie avec altruisme envers ses prochains, cependant honteux sa vie durant pour une simple petite pièce volée à un petit ramoneur alors qu’il était encore rustre.

          « Nul n’a droit au superflu tant que chacun n’a pas l’essentiel » prononça de sa haute voix George SAND, durant la révolution de 1848, ce qui signifie aujourd’hui, qu’il est possible de posséder une Ferrari, uniquement si l’autre peut posséder pour se déplacer une simple 2CV - faute de mieux. Le problème ici (la cause) n’est pas dans la différence de bagnole de chacun, mais dans le fait de : pouvoir ou pas voyager motorisé si tel est le seul moyen ! (La cause...et l’effet)
          Ainsi, dans cet exemple, figurera l’inégalité si une seconde Ferrari stationne tandis que l’autre, sans patins à roulettes, sans patinette, sans vélo, sans 2CV, demeure coincé au bas de son immeuble sans autres horizons, cause qui elle même produit des réactions qui dérangent mais...


          • Freegerman 17 novembre 2011 13:30

            Bon très bien je vais résumer ..
            Avez vous déjà vu une riche ou un riche rester avec un pauvre ou une pauvre...
            Citez moi des exemples s’il vous plait, je suis curieux.


            • SALOMON2345 17 novembre 2011 14:02

              La très riche Carla avec le tout petit bourgeois Nicolas (pas encore très très riche)... !


              • ewropano 17 novembre 2011 17:49

                La barrière, elle est avant tout dans nos têtes.

                Chacun de nous a pu un jour se sentir exclu d’un groupe prestigieux ou attirant, faute de pouvoir ou de savoir comment y entrer, et en ressentir haine ou frustration.

                Chacun de nous a pu un jour se sentir stressé par des demandes ou des comportements de personnes ne partageant pas nos valeurs ou simplement nos codes culturels (« il est bizarre », « il est agressif », « il est sans-gêne », « il pourrait être poli », etc.)

                Dans tout mariage, il y a inévitablement le camp des « snobs » et le camp des « ploucs », même si l’on se marie dans son propre milieu.

                Ce que peut faire la société, c’est favoriser - ou défavoriser - la médiation. Alors quand l’état divise pour règner, il faut trouver d’autres médiateurs...


                • titi 17 novembre 2011 21:52

                  « Le statut de classe implique également une vision spécifique de l’existence, un regard porté sur la société, une construction intellectuelle des normes et convention »

                  Bref une culture...


                  • TyRex TyRex 17 novembre 2011 22:25

                    excellent billet, bravo.

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