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Quand Jacques Attali nous parle des cinquante prochaines années

Peu importe la tendance politique à laquelle on appartient, il n’est pas inintéressant de lire ce que raconte un homme, reconnu unanimement brillant, sur les décennies à venir. Dans son dernier livre, Une brève histoire de l’avenir, Jacques Attali comprend le passé, décrypte le présent et projette le futur, offrant au lecteur, convaincu ou non, un éclairage pertinent sur l’avenir des hommes et sur celui de leur planète.

Avant tout, lecteurs, sachez que vous êtes sur l’un des sites Internet qui préfigure l’avenir. Rendez-vous page cent quatre-vingt-onze : "Avant deux mille trente, la plupart des médias papier, en particulier la presse quotidienne, deviendront virtuels ; ils offriront des services de communauté de plus en plus instantanés, de plus en plus coopératifs, de plus en plus sur mesure, sur le modèle américain de MySpace, coréen de OhMyNews ou français de AgoraVox. Sous le contrôle de journalistes professionnels, des citoyens apporteront une autre perspective à l’information [...]. Certains de ces journalistes-citoyens acquerront une grande notoriété ; leurs revenus varieront en fonction de la popularité de leurs oeuvres ; déjà, certains contributeurs de blogs gagnent plus de 3000 dollars par mois." Qui sait ? Je deviendrai peut-être un cybercontributeur reconnu !

Que raconte le livre ? La première partie retrace l’histoire du capitalisme, des débuts de l’humanité à nos jours. Elle décrit la respiration de l’Ordre marchand et la succession de ses différents coeurs au cours des mille dernières années : Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, et depuis 1980, Los Angeles. L’auteur analyse pour chacun d’eux les raisons de leur avènement, de leur destitution, l’intimité de leurs rouages. Il dégage leurs propriétés intrinsèques et extrinsèques, les influences qu’ils exercent, les contraintes qu’ils subissent, les stratégies qu’ils emploient, les technologies qu’ils investissent. Au terme de cette première partie, l’historien futurologue se lance dans une description effrénée des cinquante prochaines années sur tous les plans : économique, politique, diplomatique, écologique, scientifique, technologique, sociologique, psychologique et culturel.

Ainsi, la chute du dernier coeur de l’Ordre marchand et l’effondrement de l’empire américain d’ici vingt à trente ans laisseront place à une dixième forme, polycentrique ou multicoeur, que l’auteur intitule génériquement l’hyperempire. Les technologies permettront encore plus la délocalisation et l’ubiquité. La classe dirigeante, dont feront partie les hypernomades, aura les rênes d’entreprises protéiformes. Si vous pensez à Bill Gates pour incarner de telles personnes, je pense aussi à Alain Ducasse. Constatez plutôt : vingt-et-un restaurants dans le monde, l’exploitation des restaurants de la Tour Eiffel, trois écoles de formation, une chaîne hôtelière (Châteaux et Hôtels de France : cinq cents trente-huit adhérents), cinq auberges chics, une maison d’édition, trois cents chefs formés, mille quatre cents collaborateurs. Cet homme est partout, nulle part, connecté, réactif, volatil. Pour ces hypernomades, la citoyenneté sera remplacée par un contrat conclu avec l’Etat le plus offrant. Le sentiment patriotique ne les arrêtera pas. Johnny Halliday a déjà préféré s’exiler en Suisse, à la place de la France ou de la Belgique. Le symbole qu’il représente pour la France ne trouble en rien ses états d’âme.

Les entreprises, quant à elles, seront des sortes de théâtres éphémères pour le consommateur moyen, appelé simplement nomade, dont on captera de plus en plus rapidement les exigences, et envers lequel le marché sera de plus en plus réactif. L’entreprise, sans patrie elle non plus, pourra aller et venir selon ses intérêts. Elle mettra en concurrence les Etats les plus accueillants. Ensuite, ces Etats s’effaceront, ou même se volatiliseront, sous la pression de ces empires dont nous connaissons déjà les noms : Mittal, Microsoft, Disney, LVMH, Walmart, etc. On verra l’apparition de monnaies privées : nos points cadeaux, nos cartes de fidélités, nos bons d’achats les préfigurent déjà. Le marché visera à intégrer le plus de pauvres possible, en leur vendant des microcrédits et des micro-assurances. Observez le concept de la Logane et particulièrement son succès imprévu en France, avec la vente de voitures aux moins riches.

D’autre part, le pouvoir sera plus que jamais aux mains des compagnies d’assurance, qui exigeront que chaque individu apporte la preuve de son assiduité à se rapprocher des normes édictées. L’hypersurveillance, qui va s’amplifier jusque-là, laissera place à l’autosurveillance. Notre obsession sera alors de mesurer notre environnement, de mesurer les paramètres de notre corps pour nous maintenir dans la norme du bien-être. Déjà, aujourd’hui, certaines compagnies offrent une réduction sur la prime d’assurance si nous prouvons, facture à l’appui, que nous consommons des produits alimentaires permettant de diminuer le taux de cholestérol.

Emergeront également de nombreuses institutions supra-étatiques, dans divers secteurs. Elles édicteront des règles incontestables. Pour le sport, c’est déjà le cas de la Fédération internationale de football, dont la réglementation est appliquée partout dans le monde. Le schéma est identique à ceux du Comité international des Jeux olympiques, des ONG. Bâle I et Bâle II sont les noms de deux réunions qui ont déjà eu lieu entre les gouverneurs des banques centrales, qui fixent les grandes règles du système bancaire. Quid de l’Icann, organisme qui règlemente l’Internet ? Citons aussi le Téléthon, qui permet à l’Association française contre les myopathies de récolter sur plusieurs années des centaines de millions d’euros et de se substituer à l’Etat pour financer la recherche et le décryptage du génome humain, mais aussi d’imposer les grandes orientations choisies aux laboratoires partenaires.

Résolument, il ne s’agit pas de science-fiction. Frénétiquement visionnaire, en s’appuyant sur les leçons du passé, Jacques Attali dégage les propriétés immuables des sociétés, du capitalisme, de l’Ordre marchand et de ses coeurs. La lecture de l’ouvrage est passionnante, tant il décode l’univers présent et pointe les caractères discrets ou banals qui dessineront les grandes tendances de demain. Les quatre cents pages de l’ouvrage sont difficiles à résumer tellement l’auteur entre dans les détails et prend le temps de convaincre. Vous découvrirez ce qui succèdera à l’hyperempire, qui tombera, lui aussi. Un dernier chapitre est consacré au sort de la France.

Au cours d’une matinée récente, sur Europe 1, on a parlé d’hyperluxe. Le luxe étant maintenant industrialisé, il faut faire encore plus cher, encore plus inaccessible, pour faire rêver les nomades. On a aussi parlé de cartes à puces dont disposerait chaque citoyen britannique pour enregistrer son crédit d’émission autorisée de dioxyde de carbone. Certaines publicités nous appellent d’une voix compatissante à lutter ensemble contre la vie chère. J’écoute une radio qui revendique son appartenance à l’auditeur, ce nouveau décideur sondé de plus en plus "instantanément" pour permettre de générer, à flux de plus en plus tendus, des contenus qui le satisferont. Autant de signes des temps qui s’annoncent.

par Régis HOFFERT vendredi 15 décembre 2006 - 43 réactions
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  • Par bb (xxx.xxx.xxx.117) 15 décembre 2006 12:49

    ceux qui on fait de la futurologie se sont tous trompés. Mais alors tous.. POURQUOI ? : parce que la futurologie n’est qu’une extrapolation de choses existantes et que le futur est le fruit de choses inexistantes aujourd’hui..... bb

  • Par bb (xxx.xxx.xxx.117) 15 décembre 2006 12:56

    je suis né dans les années 50 et toutes les prospectives en 60 et 70 parlant des années 2000 feraient bien rire aujourd’hui si elles étaient encore archivées quelque part. La futurologie est la science qui n’en est pas une et certainement la plus fausse qui soit. bb

  • Par armand (xxx.xxx.xxx.94) 15 décembre 2006 15:55

    Mais son hyper-classe nomade existe déjà, et gère et profite des hedge funds, se domicile dans les paradis fiscaux, estime que quelques centaines de millions d’euros de stock-options c’est un dû, se sécurise avec des officines privées comme celles du défunt agent russe empoisonné. Ce sont les gens qui travaillent chez Goldmann et Sachs à Londres, qui touchent des millions de livres de prime et refusent une augmentation au personnel qui fait le ménage dans leurs bureaux. Surtout, c’est une classe qui, à la différence de leurs devanciers 1900 estime qu’elle ne doit rien à la société qui les a fait naître (musées, hopitaux, monuments, dotations de prix, chaires à l’université, etc.). Si l’Etat se ressouvient de son rôle régalien, il est encore possible de reprendre les rênes.

  • Par Vilain petit canard (xxx.xxx.xxx.249) 19 décembre 2006 16:16
    Vilain petit canard

    Le problème avec Attali, c’est qu’il est intelligent. Il a tous les signes : ancien élève de Polytechnique, de l’ENA, conseiller de Miterrand (ah bon ? ce n’est pas un signe ?). Il est aussi bien inséré dans le pouvoir, le showbiz, les cercles parisiens. Son bref passage à la BERD (merci, Miterrand) lui a fait comprendre que l’accès aux prétendues "hautes fonctions" lui est barré. Alors il a choisi la voie peut-être plus rentable et moins fatigante de "génie mondain".

    Pour ce faire, il a eu deux ennemis redoutables à abattre : le premier, c’était Alain Minc, l’ancien surdoué des années 80, l’homme qui mélangeait le business, la philosophie et la politique, ancien polytechnicien aussi d’ailleurs. Tous deux étaient en concurrence pour le titre de l’Homme Le Plus Intelligent de sa Génération (Giscard était déjà aux oubliettes). On les retrouvait face à face sur les plateaux télé, chacun rivalisait de brillance et de culture. Maintenant que Minc s’est casé au Monde et à l’ombre du Grand Kapital, et qu’il ne pond plus qu’un essai par an, la place est libre.

    Mais il reste le second obstacle, bien plus redoutable : la paresse. Briller ou travailler, il faut choisir. Attali a choisi de briller, au besoin en s’inspirant de ce que d’autres ont pensé (le mot est paraît-il faible). C’est toujours assez bien torché, souvent superficiel aussi, mais ça ne va pas bien loin. Dans la masse produite, peut-être restera-t-il quelques textes dans 20 ans, mais ce n’est pas sûr.

    Il s’st fait une spécialité de la prospective, ce qui montre bien qu’il n’est pas si intelligent que ça (Minc, plus prudent, lui, préfère analyser le présent à coup de formules définitves). Je me rappelle dans les années 80, l’Ordre cannibale, où il prédisait la vente à l’encan des organes du tiers monde. Dans un autre livre, les vieux étaient euthanasiés à 60 ans pour faire de la place aux jeunes.

    En gros, il prend les tendances, les accentue un peu, et hop ! il chie un livre. De temps en temps, il se recycle dans la respectabilité historique (voir son bouquin sur Marx). Parfois, un roman, encensé, jamais lu.

    S’il avait du style, ça ferait un auteur de science-fiction secondaire. Mais c’est assez tape-à-l’oeil, plein de formules, du sensationnel plus que de la vraie réflexion. On dirait qu’il raisonne en termes de manchettes à la Une. Je n’ai pas lu sa production depuis longtemps, j’espère que ce dernier est meilleur.

    Mais surtout, j’espère qu’il se trompe dans sa description du futur !!!

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