(Par Olivier Bailly). 2008 s’en va et avec lui les quarante ans de Mai-68. L’année prochaine sera érotique. Pour l’heure, il reste encore un peu de commémoration à se mettre sous la dent. Vous en reprendrez bien une tranche ? Voici le meilleur pour la fin. Le dessert. Les éditions Julliard éditent Chroniques 1968, l’intégrale des chroniques qu’Alexandre Vialatte donna au quotidien auvergnat La Montagne et au magazine Spectacle du monde en 1968. A première vue, l’idée paraît saugrenue. Détailler Vialatte en tranche, est-ce bien judicieux ? N’est-ce pas opportuniste ? A la réflexion, peu importe. Si cela nous permet de relire Alexandre Vialatte et d’en dire, à tous ceux qui ne le connaissent pas encore, le plus grand bien, alors on en redemande.
Alexandre Vialatte (1901-1971), traducteur français de Franz Kafka, fut romancier ainsi que chroniqueur : « C’est en 1949, dans le journal L’Epoque pour lequel Vialatte avait rendu compte des procès des criminels de guerre nazis, qu’il s’essaya à la chronique », nous apprend l’excellent site Quoi de neuf ? Vialatte !
Vialatte trouvera donc sa place dans la chronique, cet exercice de style particulier qui demande une acuité de regard certaine, le sens de la concision et une plume alerte. La chronique est peut-être le genre qui mêle le plus intimement aux exigences du journalisme celles de l’écriture littéraire. Alexandre Vialatte y excella et personne ne doute que dans cet art il fut l’un des plus fameux stylistes français du XXe siècle. « De 1952, date de son embauche à La Montagne, jusqu’à sa mort le 3 mai 1971, Alexandre Vialatte écrira de très nombreuses chroniques. Les autres seront publiées dans Adam, dans Opéra, dans Arts, dans Match, dans Marie-Claire et, surtout, dans Spectacle du Monde », précise encore Quoi de neuf ? Vialatte !
On redécouvre Alexandre Vialatte depuis trente ans environ grâce à son fils Pierre. Aujourd’hui, la quasi-totalité de son œuvre romanesque et journalistique est disponible (on espère secrètement que non…).
En 1968, Vialatte est toujours ce jeune homme plein de fantaisie, tendre, généreux et mélancolique qu’il fut entre les deux guerres. Que pense cet éternel jeune homme des « événements » de Mai-68 (« Il faut faire confiance aux événements, ils finissent toujours par se produire », écrivait-il) ? A première vue, rien. Et de l’époque ? Beaucoup. Encore davantage de la littérature. Car le pays de Vialatte, son territoire, c’est la littérature.
1968, pour Vialatte, c’est moins les pavés que les livres. Et même quand il s’agit de parler des « événements », c’est pour mieux évoquer les récits qu’ils inspirent déjà.
68, pour Vialatte, c’est Walter Lewino, Georges Walter, Françoise Parturier, Jean-Paul Lacroix, Raymond Queneau. Et en effet, il suffit d’égrener ces noms pour qu’une époque surgisse. 68, c’est aussi la disparition de Jean Paulhan grâce à qui, en 1928, Vialatte publie en France sa traduction de La Métamorphose de Kafka.
68, c’est la mort de Chaval. Il est beaucoup question de Chaval tout autant que de Jean Dubuffet (grand ami de Vialatte) dans ces chroniques de 1968. Il est aussi question de Marcel Aymé, d’André Frédérique ou encore de Sempé dont il ne cesse de chanter les louanges. Ou encore de Simenon.
Ces noms accolés dessinent en creux un personnage fataliste et tranquille : « Les destins se font et se défont. Tout passe, tout lasse, tout casse, les montagnes, les hommes, la haine, les ours, les ivrognes, les veuves et les démons de la solitude ». L’homme, en 68, on sent bien qu’il n’y croyait plus tout à fait. En particulier, l’homme nouveau, celui de la société de consommation alors régnante.
Dans les vastes choses qu’il chantait (la lune, les fleuves, les étoiles, les océans, la viande de cheval…), il en incluait de plus petites et parmi celles-ci des mineures. C’est ainsi qu’Alexandre Vialatte, discrètement, sans superlatif, rend hommage à tel ou tel auteur. Un inconnu passe par ici. Puisque Vialatte en dit du bien, cela mérite attention. Ainsi de Jean Legaret qui publie Le Condé en 1968 dont l’action se situe aux Halles de Paris. 68, les Halles ? Encore un an et celles-ci fermeront. Voilà comment Vialatte abordait les choses. Elliptiquement, par la tangente. Sans jamais appuyer sur une corde sensible.

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Journaliste, auteur de Monsieur Bob (Stock), récit biographique sur l’écrivain Robert Giraud.
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