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Daech, le cinéma et la mort

Daech, le cinéma et la mort de Jean-Louis Comolli, Éditions Verdier, 2016, 113p, 13,50€

Jean-Louis Comolli est un réalisateur, et aussi un théoricien du cinéma ; il a été rédacteur en chef des Cahiers du cinéma de 1968 à 1971... riche d'un parcours multiple, il nous donne une analyse à chaud des films de propagande de Daech. En filmant l'horreur et en le diffusant avec les moyens de l'Occident, cet Occident que Daech déclare vouloir détruire, il propage la terreur et l'effroi. Plutôt que de céder à cette modalité partagée de l'extension de la peur, il conviendrait que chacun puise dans son propre champ d'expérience pour mener ses propres analyses (p108). C'est ce que Jean-Louis Comolli fait dans ce livre.

Dès ses débuts, le cinéma filme la vie. On peut dire que le cinéma recrée la vie. La succession des images fixes nous fait voir le mouvement et le mouvement nous dit la vie (p52). Le fait que les choses et les personnes apparaissent en noir et blanc n’a pas impressionné les premiers spectateurs des premiers films ; ils y ont vu la vie. Cependant, le cinéma, comme le théâtre, est jeu : on fait semblant. S’il y a des morts, ce sont des vivants qui miment les morts. Après la prise, ils se relèvent et vont boire un verre. D’un autre côté, on peut voir des acteurs décédés jouer, longtemps après leur mort, avec une fraîcheur impeccable. Le cinéma se présente d'une certaine façon, de ces deux façons, comme un pied-de-nez à la mort. Filmer le meurtre réel est un irrespect envers le cinéma, emblématique de l’irrespect fondamental qu’a Daech envers la vie.

C’est le cadre qui fait l’essence du cinéma, selon Comolli (p11). Le cadre signifie la volonté de dire ou de faire ressentir. Daech fait donc bien du cinéma. Ils ont une maison de production Al Hayat Media Center, qui signifie vie en arabe ! (p15) L’auteur pose très vite quelques remarques fondamentales  : les films ne sont pas sous-titrés, ce qui signifie qu’ils sont destinés beaucoup aux musulmans arabes, même s’ils sont envoyés à la terre entière ; ils sont pornographiques, c’est-à-dire qu’ils éliminent tout hors champ. En effet, le cinéma, du fait de son nécessaire cadre, cache autant qu’il montre : ici, comme dans le cinéma pornographique, rien n’est caché ; est montré le détail des actes, sans contexte.

Il est un style de cinéma dans lequel le hors-champ compte presqu'autant que ce que l'on voit sur l'écran, et un cinéma dans lequel compte surtout, voire exclusivement, ce qui est montré, qui, du coup, doit être fait d'exploits, d'actions rapides, d'effets spéciaux... Daech et Hollywood partagent d'appartenir à ce cinéma de contenus, l'autre style étant un cinéma de forme (p94). Le cinéma de Daech est une coproduction, qui s'appuie sur une inhumanité des humains constitutive.

Voir l'horreur participe d'une concupiscence des yeux (p46 et s.), dont parle déjà Augustin (Saint Augustin 354-430) liée à l'érotisme des corps. En tuant et filmant, en diffusant instantanément, Daech porte une sorte de triomphe du cinéma numérique. Il est notable que certains tueurs portaient une caméra go pro sur eux. Il y a là une sorte de triomphe du cinéma numérique, d'un système global total, dans lequel on ne peut différencier le vrai du faux (les « trucages » numériques sont aisés à faire et irrécupérables). Les précédentes idéologies armées et sans respect pour les autres (le nazisme était celui qui était allé le plus loin) cachaient leurs crimes, ou en tout cas, cherchaient à contrôler la diffusion des images. Ici, l'intransigeance envers l'autre, le mécréant, l'apostat, les homosexuels, les femmes... atteint des sommets plus élevés encore. Daech fait son apologie en se montrant dans le rôle des maîtres et des méchants, en même temps. Daech offre une toute-puissante (tout part d'eux, rien ne vient vers eux, ils atteignent, moralement, tout le monde et disposent de tous et de chacun, rien ni personne ne les atteint en retour (p109).

Jean-Louis Comolli livre toute sorte de réflexions très documentées, invoquant des scènes de mort jouée, des films, des auteurs, Roland Barthes... pour proposer une vision anthropologique de l'état du monde, dont Daech et ses films sont une réalisation extrême.

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Photo Marc Attali

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1 réactions à cet article    


  • philouie 25 octobre 2016 16:55

    montrer la vie, montrer la mort.
    Mais pas que.
    Deux points auraient mérités d’être abordés :
    - la participation de la CIA à la réalisation de films de propagande de Daech.
    - que le cinéma, c’est aussi du spectacle dans le sens de Debord : il ne s’agit pas de montrer, mais de créer une réalité virtuelle permettant de fabriquer un imaginaire pris pour vrai. Le cinéma et la télévision sont le lieu idéal de la propagande en particulier quand ils mettent en scène le « vrai ».

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