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El nombre de los mios

Notes de Lecture

Chemin d'espoir et d'exil

De Joaquim Serrat

Editions Libertaires

500 pages - 15€

L'année dernière, les éditions libertaires publiaient Horacio Pietro, mon père, le parcours d'une figure comme on dit en Espagne, un personnage essentiel de la guerre civile et de ses prolongements.

Chemin d'espoir et d'exil en est le pendant contraire. Récit mémoriel de gens modestes qui habitèrent Monroyo un village rural de la province de Teruel avant de prendre comme tant d'autres le chemin de l'exil.

Livre dense de presque 500 pages, œuvre exemplaire dans le sens où Joaquim Serrat depuis longtemps est en quête de sa propre histoire à travers celle de son père, cet éternel inconnu. D'abord peintre, il traduit dans des œuvres aux teintes sépia les minuscules photographies à bords dentelés de sa famille et du village dominé par son rocher. Ce n'est que tardivement, quand ils ont atteint le grand âge, que Joaquim interroge précisément ses parents sur leur vie, et c'est le difficile surgissement de la mémoire. Ici, comme ailleurs en Espagne, les bourreaux et les victimes se côtoyèrent, et l'on préfère souvent laisser les morts en paix et régner le silence.

Monroyo, proche de la ligne de front, découvrit la collectivisation ou du moins les coopératives à l'été 1936, et ce fut d'abord sans larmes ni morts. Alors que des « Justiciers » de part et d'autre tentaient de rallier le village à la nouvelle religion du sang, de l'inquisition et de la terreur, le village résista. Les hommes et femmes d'opinions différentes tentèrent d'éviter le bain de sang qui inondait l'Espagne. Le mobilier de l'église fut l'unique victime expiatoire de ce bel été de l'Anarchie.

Mais dès octobre, la réalité de la guerre fait irruption à Monroyo, Ximo le père de Joachim participe à l'exécution d'un curé après un jugement sommaire. Et le père, et le fils dans sa quête mémorielle, seront profondément atteint par cet événement.

Le père quittera le village le mois suivant pour rejoindre une partie de l'ancienne colonne Durutti à proximité de Saragosse. On s'y enlise dans une guerre de tranchées. On y tue, mais sur le champ de bataille et non en catimini derrière les murs des cimetières.

A l'arrière Monroyo comme bien des villages d'Aragon devient un véritable laboratoire social, où la révolution s'invente jour après jour. Mais à l'été 1937, le putsch stalinien, la main-mise des communistes sur la guerre, va tout bouleverser. Militants libertaires emprisonnés, révolution confisquée. Le comble de tout, c'est le retour aux affaires des conservateurs. Le nouveau pouvoir a tellement peur d'un peuple émancipé qu'il préfère pactiser avec l'ancienne bourgeoisie locale, laquelle n'aura qu'à patienter un peu pour retrouver ses amis franquistes.

C'est une tragédie, les troupes démoralisées, l'incurie des officiers, et la spirale des défaites, devant Saragosse et plus tard autour de Teruel. Ximo est entraîné dans une retraite hallucinée. Miguela, sa compagne qui s'est tant investie à l'arrière pour cette nouvelle société, est contrainte à la fuite, Monroyo tombe le premier Avril 1938. La répression terrible s'abat aussitôt sur les plus malchanceux. Joaquim trouve les mots justes pour décrire cette débâcle tant morale que militaire qui va conduire jusqu'aux camps d'internements des plages françaises, ce doute qui s'installe sur l'opportunité de poursuivre une guerre qu'on sait perdue, de risquer sa peau non plus pour la révolution libertaire mais pour un régime stalinien.

Trop d'amis sont morts, les brigadistes quittent le pays et l'offensive sur l'Ebre échoue. Le Verdun espagnol s'achève à la mi-novembre 1938 et Ximo a déjà compris ce qui l'attend. La veille de Noël débute la retirada, fuite éperdue vers le nord, traversée d'une Barcelone déserte le 25 janvier 1939 pour Miguela à quelques heures de la prise de la ville. Certains n'en peuvent plus et décident de s'arrêter, d'autres poursuivent, les séparations vont durer des dizaines d'années, elles sont parfois définitives.

Ximo, franchira à son tour la frontière le 9 février pour se retrouver dans le terrible camp de Saint-Cyprien comme englouti par les sables durant toute une année. Quand il retrouvera sa liberté et sa compagne en février 1940, le monde aura sombré dans un conflit encore plus meurtrier...

Ce livre est un témoignage, il est aussi une tentative du fils pour se ressaisir de sa propre histoire familiale, laquelle est prise dans la grande histoire celle de l'Espagne entre 1933 et 1945. D'abord septique en tant que lecteur sur cette saga (au sens noble du terme) qui embrassait une fois encore toute la guerre civile, je m'aperçus vite que mes craintes étaient infondées, la dimension à la fois privée et universelle du livre de Joachim emporte toutes les réticences dans un souffle sans faiblesse, et je considère aujourd'hui Chemins d'espoir et d'exil comme un des témoignages à la fois les plus éclairants et les plus émouvants sur la révolution espagnole.


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3 réactions à cet article    


  • Bruce Baron Bruce Baron 18 octobre 2013 21:33

    Bon si j’ai un peu de temps je vous promet de me pencher sur ce livre.


    • alinea Alinea 19 octobre 2013 00:54

      C’est noté, merci


      • paco 19 octobre 2013 04:04

        Merci.
        Le lirais, promis.
        Le nom des miens est resté enfoui dans l’oubli et les fosses communes de l’histoire. Un seul a survécu à l’Ebre aprés Teruel, et fui de St Cyprien et son sable piquant vers le nord. La 2ème guerre mondiale le rattrapa et il reprit armes et maquis. Il est mort seul exilé mais je l’ai connu. El tio José.

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