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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Je reste avec vous : môme et morphine…

Je reste avec vous : môme et morphine…

« Bonheur perdu, bonheur enfui,
Toujours je pense à cette nuit
Et l’envie de sa peau me ronge.
Parfois je pleure et puis je songe
Que lorsqu’il était sur mon cœur,
J’aurais dû crier mon bonheur…
Mais je n’ai rien osé lui dire.

J’avais peur de le voir sourire ! »
 

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Édith Piaf a terminé sa vie assez jeune et plutôt malade. Elle n’avait pas 48 ans (elle était née le 19 décembre 1915). Souffrant de polyarthrite, elle ne chantait qu’après avoir absorbé plein de morphine pour résister à la douleur. Ce qui lui a entraîné une insuffisance hépatique et a fait survenir une rupture d’anévrisme.


Le 10 octobre 1963 à treize heures dix, en périphérie de Grasse (Alpes-Maritimes), Édith Piaf mourut d’une hémorragie interne. Pour une raison que je ne connais pas, son corps fut transporté sans autorisation à Paris et sa disparition a été annoncée seulement le lendemain matin, 11 octobre 1963. Enfin, si, la raison, c’était que la chanteuse voulait mourir à Paris. On a donc tout fait pour se conformer à cette volonté.

Son ami de vingt-trois ans et correspondant assidu Jean Cocteau a appris la nouvelle le même jour alors qu’il avait fait déjà deux crises cardiaques quelques jours avant, et a lâché, très ému : « C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette terre. (…) Je n’ai jamais connu d’être moins économe de son âme. Elle ne la dépensait pas, elle la prodiguait, elle en jetait l’or par les fenêtres. ». Il lui avait donné un grand rôle dans sa pièce qu’elle lui avait inspirée : "Le Bel Indifférent" (1940).

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Violette Morin a retrouvé cet autre témoignage de Cocteau : « Il y a quatre jours, elle m’avait téléphoné. On nous a coupés. Je ne savais pas où elle était, je n’ai pas pu la rappeler. La mort de Piaf a augmenté les étouffements. Je sens que c’est fini. ».

Il avait écrit dans "La Difficulté d’être" (1947) : « Vivre me déroute plus que mourir. ». Considéré comme le continuateur spirituel de Guillaume Apollinaire (1880-1918), mort de la grippe espagnole deux jours avant la fin de la Grande guerre et dont les œuvres viennent juste d’entrer dans le domaine public (depuis le 29 septembre 2013), privilège des morts pour la France pour les droits d’auteur (« Parce que l’encre qui tremblait au bout de sa plume tombait sur la page blanche et l’étoilait, Apollinaire devint constellation. », 5 juin 1956), Jean Cocteau fut l’un des "artistes" novateurs et géniaux du XXe siècle, à la fois écrivain, dramaturge, cinéaste, dessinateur, peintre, décorateur …et académicien (élu à l’Académie française le 3 mars 1955 dans le fauteuil qui fut ensuite occupé par Jacques Rueff et Jean Dutourd).

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Dans un entretien avec Roger Stéphane (publié en 1964), le poète avait également déclaré : « Je ne redoute pas la mort. Elle est comme une naissance à l’envers. ».

Jean Cocteau s’éteignit lui-même ce jour-là, quelques heures plus tard, à 74 ans (il était né le 5 juillet 1889), d’un infarctus chez lui à Milly-la-Forêt. Il n’avait pas eu la force de rédiger un hommage à son amie chanteuse commandé par "Paris Match" pour le lendemain.



Son compagnon, l’acteur Jean Marais, a tenu dès le lendemain à démentir la rumeur selon laquelle Cocteau serait mort de chagrin en apprenant la funeste nouvelle : « Il est mort d’un œdème du poumon, son cœur a flanché. Il aimait beaucoup Édith mais je ne pense pas que ce soit la mort d’Édith qui ait provoqué la mort de Jean. » (d’autant plus que son aide ménagère, la personne qui lui a annoncé cette disparition, a attendu plusieurs heures afin de le ménager).

 


Le numéro du "Parisien Libéré" du 12 octobre 1963 publia alors ce titre un peu trash : « La mort d’Édith Piaf a tué Jean Cocteau ».

Alors qu’Édith Piaf fut enterrée au Père Lachaise le 14 octobre avec une foule de plusieurs dizaines de milliers d’admirateurs, personnalités publiques et anonymes, Jean Cocteau fut plus discrètement inhumé dans sa ville de Milly-la-Forêt (Essonne), où est exposée la fameuse toile provocatrice "Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique" (8 mars 1910) réalisée par un âne (à l’Espace culturel Paul Bédu).

Sur sa tombe dans la Chapelle Saint-Blaise-des-Simples qu’il avait lui-même décorée en 1960, le poète semblait encore parler à la chanteuse avec cette inscription pleine d’espérance : « Je reste avec vous. ».

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« Les gondoles frémissent en se heurtant les unes contre les autres selon un rythme doux. Une détonation lointaine et inexplicable fait s’enfuir du portique un pigeon qui pointe sur Saint-Marc son vol lourd et peureux. » ("Le Pigeon", nouvelle de Cocteau).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 octobre 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Sources :
-" Piaf-Cocteau : la Môme et le poète" de Bernard Lonjon (mai 2013) .
- L’historien Pierre Le Blavec.

Pour aller plus loin :
André Gide.
Jacques Rueff.
Jean Dutourd.

 

Mon Légionnaire (Édith Piaf).
Jean Marais le 12 octobre 1963 (INA).

 


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2 réactions à cet article    


  • ARMINIUS ARMINIUS 11 octobre 2013 08:00

    Tout le monde s’accorde sur la puissance émotionnelle qui se dégageait de la môme lorsqu’elle chantait : en fait elle avait livré elle-même son secret peu de temps avant sa mort : en poussant son vibrato elle pensait à tout sauf à la signification des paroles : la note du boucher, sa prochaine visite chez le dentiste etc...ça dépoétise un peu ...même si ses chansons courent encore dans les rues...


    • ecophonie ecophonie 11 octobre 2013 10:21

      « C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette terre. (…) Je n’ai jamais connu d’être moins économe de son âme. Elle ne la dépensait pas, elle la prodiguait, elle en jetait l’or par les fenêtres. »

      Il en avait aussi dans le coeur pour dire des choses comme celle là.

      Merci de faire vivre ces petits bouts d’humanité.

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