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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La ferme africaine », de Karen BLIXEN ou les poétiques plateaux (...)

« La ferme africaine », de Karen BLIXEN ou les poétiques plateaux kényans

"Il n’est pas facile de connaitre les indigènes. Ils étaient très sensibles et timides. Si jamais on les effrayait, ils se réfugiaient dans leur monde en un instant, comme les animaux sauvages qu’un simple mouvement brusque fait s’enfuir – soudain, ils ne sont tout simplement plus là."

Karen BLIXEN

J’ai maintes fois vu des girafes arpenter la plaine, avec leur grâce incomparable, quasi végétative, comme s’il ne s’agissait pas d’un troupeau d’animaux, mais d’une famille de rares fleurs colossales, tachetées et montées sur de hautes tiges.

Quand on s’attaque à un livre aussi profondément ancré dans la culture populaire occidentale que l’est " La ferme africaine ", on se doit de faire fi de tous les à priori, positifs ou négatifs, qui pourraient influencer la lecture. Lire des auteurs inconnus est sans doute beaucoup plus facile pour se faire une opinion subjective – comme de normal –, mais vraie sur la qualité réelle des romans. A mon sens.
En ce mois d’octobre il m’a fallu faire la sourde d’oreille devant le poids historique de l’œuvre qui a fait l’un des plus grand succès cinématographique autour de l’Afrique, le "Out of Africa" de Sydney Pollack. Écrit en 1937 par Karen BLIXEN, ce livre est l’héritage d’une Baronne danoise qui a vécu 17 ans dans les plateaux Kenyan.

Dès les premières lignes nous sommes pris, piégés par la poésie de l’écriture de Karen BLIXEN, par son art de la description, la minutie avec laquelle elle décrit la fastueuse nature du pays kényan, la beauté de la faune. Karen BLIXEN écrit sur cette terre qu’elle connaît par le moindre petit nuage.

Un soir, juste avant le coucher de soleil, le paysage semblait soudain se resserrer de tous les bords. Les montagnes se rapprochaient de la maison, tellement vivantes et fortes dans leurs manteaux vert foncé et bleu. Quelques heures plus tard, je sortais et constatais que les étoiles s’étaient retirées dans les profondeurs de la voûte céleste. Je sentais que l’air nocturne était insondable et chargé de promesses.

Les vies, les rites, les mœurs des Kikuyus, des MasaÎ, etc… tous les peuples avec lesquels Karen BLIXEN vit nous sont révélés avec force détails et, l’auteur, ne cache en rien ses étonnements et ses incompréhensions face à certains aspects de ces cultures.

Ma rencontre avec les Noirs fut pour moi ce que la découverte de l’Amérique fut à Christophe Colomb, et, de la même manière, un élargissement de mon monde entier.

Mais aussi l’incompréhension des autochtones pour la façon de vivre de ses européens d’Afrique,

Kamante considérait le mal que nous nous donnons pour notre cuisine comme une pure folie.

Cependant, le long de cette lecture, magnifique et lente, que l’on se doit de savourer et non d’en arpenter les marches quatre à quatre, il y a un hiatus qui transparait. Un arrière-goût qui grandit petit à petit et qui nous rappelle qu’il s’agit là du regard du colon sur un peuple qu’il découvre.

Il n’est pas facile de connaitre les indigènes. Ils étaient très sensibles et timides. Si jamais on les effrayait, ils se réfugiaient dans leur monde en un instant, comme les animaux sauvages qu’un simple mouvement brusque fait s’enfuir – soudain, ils ne sont tout simplement plus là.

Tout à la beauté de l’écriture, au plaisir de la découverte, nous voyons un personnage au ton très paternaliste – maternaliste pour le coup – avec les "indigènes". A aucun moment son amour pour les autochtones n’est remis en question, mais c’est un amour comme celui que l’on aurait pour une toile décrivant une nature morte. C’est le même amour qu’on aurait pour les animaux, pour les plantes.

Telle qu’elle venait de la forêt, Lulu était une créature libre et impeccable ; elle était métamorphosée, en pleine possession de ses prérogatives. Si j’avais connu une jeune princesse en exil et simple prétendante au trône, et si je l’avais revue plus tard dans toute sa splendeur royale, notre rencontre aurait eu le même cachet. Lulu montrait autant de grandeur d’âme que Louis-Philippe lorsque celui-ci déclara que le roi de France ne se rappelait pas les injures faites au duc d’Orléans.

Même quand la narratrice parle de personnages qui l’on marqué, qui ont été proches d’elle comme Kamanté, sur qui elle garde le même regard de "mère-poule-propriétaire" que sur Lulu, la Girafe qu’elle sauve et recueil. Seul Kinanjui, le grand chef Kikuyus, semble trouver grâce à ses yeux car ce sont – quasiment – les seules fois où elle parle d’un autochtone avec des accents "d’égal à égal".

Il se décrivait toujours comme chrétien. J’ignorais quelle idée il se faisait de ce mot et j’ai essayé de le catéchiser en deux ou trois occasions. A chaque fois, il me déclara qu’il croyait à la même chose que moi et, puisque je savais bien de quoi il s’agissait, il ne servait donc à rien de lui poser la question. C’était là plus qu’un faux-fuyant, dans un sens, c’était à la fois le programme et la profession de foi de Kamante. Il avait adopté le Dieu des européens. Il était prêt à exécuter n’importe quel ordre au service de ce Dieu, mais il n’était pas disposé à expliquer les motifs d’une méthode de travail qui pouvait se révéler aussi absurde que celle des blancs.

Tout au long des 500 pages on a le portrait d’une femme aimant profondément cette terre d’Afrique, mais qui vit à côté des africains sans jamais réellement chercher à vivre avec eux. Elle garde toujours un regard extérieur, tout au long du récit qui s’étale sur 17 ans de sa vie. Elle reste en décalage, elle garde un regard d’ethnologue.

Les africains ne connaissent qu’un seul moyen pour rétablir l’équilibre infiniment changeant des circonstances. Il faut concéder une réparation. Comme l’eau qui afflue là où le niveau a baissé, ils cherchent à combler les trous creusés par le destin, et les motifs d’un acte ne les intéresse quasiment pas. Si quelqu’un surprend son ennemi en pleine nuit et lui tranche la gorge, ou si on écrase un passant imprudent en abattant un arbre, les conséquences sont les mêmes. La société a subi un préjudice qu’il faut réparer le mieux possible.

Son regard d’européenne, pourtant lettrée pourtant connaissant bien son environnement nous déstabilise quand elle parle systématiquement de "l’Afrique". "En Afrique c’est comme ceci", "les africains sont comme cela"… des clichés que l’on ne s’attend pas à entendre de la bouche de quelqu’un qui n’a vécu, après tout, que dans une zone très localisée des plateaux Kényans.
Le livre approchant de la fin, nous entrons de plus en plus dans l’intimité de cette dame qui voit ses affaires s’étioler et se voit perdre sa ferme petit à petit. Nous sommes heureux pour elle quand elle rencontre Denys FINCH HATTON, le beau et sauvage aventurier par excellence, et qu’elle vit avec elle un doux amour-amical - suggéré - que seul un drame viendra suspendre. Nous partageons avec elle les drames de ses voisins Kikuyus, la mort dramatique de Kinanjui, les masaï en mal de femmes pour perpétuer leurs lignées…

Ce livre est un " must to be read " car il nous montre une certaine beauté de cette partie du continent africain, nous apprenons les vies de certains peuples Kényan, leurs cosmogonies, leur façon de vivre, avec le regard "extérieur" de quelqu’un qui finit par appartenir à cette terre.

De même qu’il est presque impossible pour une femme de mettre en colère un véritable gentleman, de même que pour les femmes un homme n’est jamais entièrement haïssable ou vain tant qu’il reste viril.


La ferme africaine

Karen BLIXEN

Folio Poche – 512 pages

 


Discussion autour de "La ferme africaine" à partir de 28 minutes dans le cadre des soirées "Palabres autour des arts". (à partir de 28'15")

http://www.sudplateau-tv.fr/litteratures/item/780-palabre-autour-des-arts


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4 réactions à cet article    


  • Le p’tit Charles 5 janvier 2015 11:27

    Un beau livre en effet mais il y a un gouffre entre les « gentils » blancs et les noirs d’Afrique...Chacun dans son coin..un fond de racisme sans doute qui ne ’efface pas même avec le temps...

    +++

    • Jean-Pierre Jean-Pierre 5 janvier 2015 13:25

      Je pense que la qualité de Karen Blixen est au-delà de son style. Elle n’écrit pas, elle vit.

      Au-delà de la forme il y a un contenu qui n’est ni colonial ni raciste. Des petites anecdotes qu’elle rapporte comme le bracelet de perles de verre sur la peau d’une enfant et le reptile sur lequel passent des vagues multicolores montre une perception très différente de celle d’un colon occidental.

      Elle est un être humain dans une culture qui n’est pas la sienne.

      Son regard sur les Africains près desquels elle a vécu lui fait écrire quelque part que les gens de son espèce sont beaucoup plus proche de ces Africains par leur culture, sans doute condamnée à disparaître, que de la middle class anglaise dont la seule culture est l’argent.

      Il est intéressant de lire le peu de sa correspondance qui a été traduit en français : « Lettres d’Afrique », « Out of Africa » étant une mise en écriture publique de quelques-unes de ses lettres.


      • Joss Doszen Joss Doszen 5 janvier 2015 14:12

        « il y a un contenu qui n’est ni colonial ni raciste » ==> je suis d’accord, je ne pense pas que le propos soit raciste. Par contre, il est clairement colonial. Ce qui est normal, vu l’époque et l’état d’esprit des blancs vivants en Afrique à ce moment là. Elle est fille de son époque.

        "Son regard sur les Africains près desquels elle a vécu lui fait écrire quelque part que les gens de son espèce sont beaucoup plus proche de ces Africains par leur culture, sans doute condamnée à disparaître, que de la middle class anglaise dont la seule culture est l’argent.«  ==> C’est toujours intéressant de confronter ces »classiques« écrits sur l’Afrique à des sensibilités différentes, notamment africaines. Je ne suis absolument pas en ligne avec votre regard. Elle »réduit« toutes leS cultures africaines à l’équivalent de ce que serait sa petite bourgade.
        Et nous avons eu l’occasion de faire des lectures croisées de ce livre, avec l’association »Palabres autour des arts« , et nos »sensibilités" d’Africains ont été assez proches, et très en déconnexion par rapport à ce que l’on a lu sur cette œuvre (voir sur à partir de 28min15sec : http://www.sudplateau-tv.fr/litteratures/item/780-palabre-autour-des-arts )


      • Abou Antoun Abou Antoun 5 janvier 2015 19:37

        Par contre, il est clairement colonial. Ce qui est normal, vu l’époque et l’état d’esprit des blancs vivants en Afrique à ce moment là.
        Et également de ceux vivant hors d’Afrique et ne l’ayant jamais connue. Effectivement, il ne faut jamais sortir les choses de leur contexte, ce qu’on a trop tendance à faire maintenant. Il faut savoir ce que l’on juge, une personne, un auteur, un moment de l’histoire européenne et du monde.

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