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Montmartre : bienvenue au 12 rue Cortot

Les historiens de la célèbre butte l’affirment sans la moindre hésitation : le 12 rue Cortot est la plus vieille maison de Montmartre. Le principal intérêt de cette adresse ne réside pourtant pas dans cette distinction toute symbolique, mais dans la destinée particulière de ce lieu où vécurent quelques-uns des plus grands noms de la peinture, d’Auguste Renoir à Raoul Dufy. Leur souvenir y est d’ailleurs encore très vivace. Normal : depuis 1960 le 12 rue Cortot abrite le Musée du Vieux Montmartre...

Montmartre était encore un village situé hors des murs de la ville de Paris lorsque fut édifiée, vers le milieu du 17e siècle, cette grande maison bourgeoise à proximité des moulins de la butte. Parmi eux, et seul à avoir survécu, le Blute-Fin ; construit en 1622, il est devenu le célèbre Moulin de la Galette. Le 12 rue Cortot, encore bien loin d’être identifié par cette adresse*, était alors une résidence de campagne entourée de vignes lorsque l’acteur Rosimond en fit l’acquisition pour se reposer des rumeurs de la ville.

De son véritable nom Claude La Roze, ce comédien et dramaturge à la solide réputation de buveur a certes laissé une trace honorable dans le monde des Arts, mais son nom serait à coup sûr très largement oublié aujourd’hui s’il n’avait rendu, le 31 octobre 1686, un spectaculaire hommage à son illustre prédécesseur et modèle, le grand Molière. Rosimond eut en effet, ce jour-là, l’élégance – bien involontaire – de passer de vie à trépas dès sa sortie de scène après avoir, comme son mentor, joué... Le malade imaginaire. Le destin est parfois bien espiègle ! Privé de sacrements religieux par la rapidité de son décès, le comédien fut enterré comme un mécréant au cimetière de Saint Sulpice dans le carré des enfants non baptisés, et cela par la volonté d’une Église bien ingrate envers un fidèle pourtant particulièrement zélé : sous le nom de Jean-Baptiste du Mesnil, Rosimond avait en effet écrit six ans plus tôt La vie des Saints pour l’édification des âmes.

Près de deux siècles s’écoulèrent ensuite sans qu’aucun évènement notable ne vienne marquer la vie de cette maison. Entretemps, de nombreux bâtiments avaient surgi du sol pour coloniser la butte Montmartre, à l’image de cette bâtisse construite en 1795 rue des Saules, à moins de 200 mètres du 12 rue Cortot. Devenue une célèbre auberge, cette maison – qui porta un temps l’effrayant nom de Cabaret des Assassins – est de nos jours universellement connue sous le nom qui lui fut donné vers 1883 par ses habitués : Le Lapin Agile.

De Renoir à Poulbot

 Retour au 12 rue Cortot. Quelques années auparavant, en 1876, le génial Auguste Renoir (1841-1919) était venu aménager dans cette demeure quelque peu décrépite un vaste atelier dans l’aile gauche pour y travailler, dit-on, sur l’un de ses plus célèbres tableaux : le Bal au moulin de la Galette. Le lieu étant propice à la création artistique, il y peignit quelques autres toiles importantes dont La balançoire. Dix ans après que Renoir y eût installé son atelier, c’est la talentueuse Suzanne Valadon (1865-1938) – une ex-acrobate venue à la peinture après un accident de scène ! – qui emménageait au12 rue Cortot avec son fils de 15 ans, appelé lui aussi à laisser un nom dans le Gotha du monde des Arts : le tourmenté Maurice Utrillo (1883-1955). La belle Suzanne y eut pour voisin et... amant l’auteur des Gymnopédies et des Gnossiennes, le compositeur Erik Satie (1866-1925). En 1901, ce fut au tour du peintre Raoul Dufy (1877-1953) de s’installer dans cette grande maison. Il y partagea dans l’aile droite un grand atelier avec son ami d’enfance Othon Friesz (1879-1949) avant de laisser la place en 1913 au poète Pierre Reverdy (1889-1960). D’autres artistes importants vécurent au 12, et notamment les peintres Émile Bernard (1848-1941), André Utter (1886-1948) – avec qui Suzanne Valadon se mit en ménage bien qu’il fût de 21 ans son cadet ! – et l’incontournable figure montmartroise Francisque Poulbot (1879-1946), emblématique créateur des célèbres gamins auxquels il a légué son nom.

De plus en plus dégradée, puis délaissée par les artistes montmartrois, la maison était quasiment vouée à la destruction lorsqu’elle fut rachetée en 1922 par la Ville de Paris, dans un bien triste état, avant d’être restaurée par l’architecte Claude Charpentier**. Profondément marqué par l’empreinte des artistes qui l’occupèrent, il était écrit que le 12 rue Cortot serait appelé à perpétuer cette vocation de façon pérenne. Cela se fit tout naturellement en 1960 lorsque La Société d’Histoire et d’Archéologie « Le Vieux Montmartre », créée en 1886 pour sauvegarder le patrimoine de la Butte, décida après négociation avec la Ville de Paris de transférer ses collections dans cette vénérable bâtisse. Devenu le Musée de Montmartre, le 12 rue Cortot reçoit désormais des visiteurs du monde entier, venus se plonger dans l’ambiance feutrée de ce havre de création méconnu de la plupart des Parisiens.

Certes, la maison est bien loin de bénéficier de la notoriété du mythique Bateau-Lavoir***. Mais le souvenir de Renoir, de Valadon ou d’Utrillo y est encore fortement attaché, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, en complément des vieilles enseignes, des nombreuses toiles de peintres montmartrois ou d’une superbe collection d’affiches, dues notamment aux réputés Poulbot et Steinlen. Qui plus est, empli du charme des vieilles demeures, le lieu a gardé, à deux pas de la très animée place du Tertre et du ballet incessant des cohortes de touristes, une touche campagnarde au cœur de la capitale. Loin des bruits de la ville et de la rumeur des restaurants de la rue Norvins, c’est le chant des oiseaux qui accueille les visiteurs, un chant exécuté comme il se doit en mode majeur, telle une gymnopédie joyeuse, pour séduire toujours plus les amoureux du Vieux Montmartre.

 

* La commune de Montmartre ne sera annexée à Paris qu’en 1860. La numérotation moderne des bâtiments de la Ville de Paris a, quant à elle, été imposée le 4 février 1805 par un décret napoléonien.

** L’architecte et... contrebassiste Claude Charpentier fut le premier conservateur du Musée de Montmartre. Il était le neveu du compositeur Gustave Charpentier, créateur en 1902 du conservatoire Mimi Pinson destiné à l’éducation musicale des jeunes ouvrières.

*** Détruit par un incendie en 1970, le Bateau-Lavoir fut reconstruit à l’identique par... Claude Charpentier.

 

Précédent article consacré à Montmartre : Lolo, roi du pinceau !

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Montmartre : bienvenue au 12 rue Cortot Montmartre : bienvenue au 12 rue Cortot



par Fergus mardi 7 juin 2011 - 42 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Sandrine Lagorce (---.---.---.73) 7 juin 2011 11:29
    Sandrine Lagorce

    Très belle rétrospective de ce lieu chargé d’histoire de l’art et de folklore parigot. Je suis parisienne et cela fait belle lurette que je n’y ai pas mis les pieds... Vous m’avez donné envie d’y retourner et de me balader tranquillement dans les rues campagnardes derrière la place du Tertre jusqu’au cimetière de Montmartre (où j’y ai des aïeux !!!!)
    Quand je pense que ce musée a failli disparaître faute de rentabilité et ses collections dispersées dans d’autres institutions. Je me souviens d’une pétition il y a quelques années pour la conservation de ce lieu. Je crois qu’aujourd’hui, ils portent toujours cet endroit à bout de bras, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
    Parfois, je me demande ce qui serait le mieux - et c’est une véritable torture philosophique et déontologique dans mon métier : laisser disparaître naturellement ces endroits ou au contraire les (sur)conserver à mort jusqu’à leur complète disneylandisation ???

  • Par Fergus (---.---.---.137) 7 juin 2011 16:10
    Fergus

    Eh oui, Calmos, le football rend parfois hystérique, mais il faut comprendre ces jeunes élevés dans une double culture. Par chance, il n’y pas eu de graves débordements ce soir-là.

    Il se trouve que j’aime bien le quartier de la Goutte d’Or, encore qu’il ait été très dégradé par des destructions peu pertinentes. Mais je reconnais qu’il est devenu quelque peu limite du fait des agissements d’une minorité d’intégristes et de l’organisation, rues Polonceau et Myrrha, de prières de rues inacceptables alors que la superbe mosquée de Paris dans le 5e arrondissement ne fait pas le plein.

    A propos de la Goutte d’Or, connais-tu la Villa Poissonnière dont l’entrée, protégée par une grille et un digicode, s’ouvre tout près du commissariat ? C’est une superbe allée du 19e siècle, éclairée par de vieux lampadaires, et où s’alignent des terrains avec jardins sur lequels sont bâties des maisons Louis-Philippe ornées de fresques champêtres en faience. Bashung y vivait, parmi les oiseaux, là aussi.

    Bonne journée.

     

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