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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Mort d’un malfrat - Ed Bunker (1933 - 2005)

Mort d’un malfrat - Ed Bunker (1933 - 2005)

Je venais d’écrire un premier paragraphe sur le livre autobiographique de Edward Bunker L’Éducation d’un malfrat publié chez Rivages quand j’apprenais avec tristesse dans Libération [1] sa disparition.

Edward Bunker s’il n’a pas la réputation publique de James Ellroy [2] qui le fit découvrir à François Guérif son éditeur français était (est a dû être effacé) un des plus puissants auteurs de romans noirs. Bunker a signé quatre romans (la trilogie de la Bête constituée de Aucune bête aussi féroce, La bête contre les murs, La bête au ventre et Les hommes de proie), dont deux adaptés au cinéma, Le récidiviste de Ulu Grosbard (Dustin Hoffman avait acheté les droits à Bunker pour lui permettre de voir venir) et en 2000 Animal Factory mis en scène par Steve Buscemi avec Willem Dafoe (à faire peur), Edward Furlong, Mickey Rourke (dans le rôle d’une folle outrancière) et Bunker lui-même. Au cours de sa vie mouvementée, il fit plusieurs apparitions au cinéma (Runaway Train dont il a écrit le scénario et Tango and Cash de Konchalovsky, des histoires d’évasion) dont la plus célèbre dans Reservoir Dogs de Quentin Tarantino [3] dans le bref rôle de Mister Blue.

Ce cinquième livre intitulé L’Éducation d’un malfrat est une autobiographie plus forte qu’un roman car, au-delà du cliché, sa vie est un roman - noir [4]. Sans concession, sans romantisme, il expose sa vie, ses motivations, sa destinée, tout ce qui a constitué son parcours, de l’enfermement à la liberté car dès son enfance, il a connu pension, maison de correction, puis prison jusqu’à devenir un des hommes les plus recherchés des États-Unis.

« À ceux qui sont moralement scandalisés par mes mauvais coups et mon absence de tout remords apparent, permettez-moi de dire qu’il me suffisait de me justifier à mes propres yeux, ce qui est tout ce dont un individu a besoin. Aucun homme ne fait le mal à ses propres yeux. » [5]

Bunker est si jeune lors de ses premières incarcérations qu’il doit mentir sur son âge auprès des autres détenus. S’il se lie d’amitié avec quelques prisonniers (dont le célèbre Caryl Chessman, auteur de Cellule 2455, couloir de la mort), il doit être constamment vigilant et se battre si nécessaire. À l’extérieur, il trouve des périodes de stabilité, mais pour revenir derrière les barreaux, jusqu’à la publication de son premier roman, après six manuscrits non publiés.

« Je n’ai volé que de l’argent, et j’ai cessé dès que j’ai réussi à vendre un roman. Je refusais d’accepter la position où la société relègue l’ex-coupable. Je préférais courir le risque de retourner en prison plutôt que d’accepter un boulot de laveur de voitures ou de cuistot dans un fast food. » [6]

La première question que je me suis posé à la fin de ma lecture était comment a-t-il survécu à la violence carcérale, à l’enfermement, à la solitude. « Johnny Cash mentait : on ne peut pas entendre les trains depuis l’intérieur du pénitencier de Folsom » [7] dit-il dans son livre. Sa résolution à ne pas se laisser écraser et sa foi en l’écriture (la révélation a lieu un jour où il entend crépiter la machine à écrire de Chessman) lui ont permis de sortir et de connaître la liberté. Jusque-là, sa source d’évasion se cachait dans la lecture, la seule chose réellement essentielle à ses yeux. C’est en le lisant que j’ai eu envie de découvrir Le zéro et l’infini de Arthur Koestler (l’auteur de Spartacus), roman carcéral au cœur de l’appareil soviétique, co-auteur avec Albert Camus de Réflexions sur la peine de mort, cité par Bunk.

« J’étais incapable de juger des qualités d’écriture de Chessman, mais son récit était d’une telle vérité que mon cœur s’est mis à battre plus vite (...) bien que n’ayant aucune formation critique, il était impossible d’être plus sidéré que je l’étais. (...) Pour écrire un livre, il fallait être magicien, ou même sorcier, ou encore alchimiste (...) Le crépuscule a cédé place à l’obscurité. Les lumières ont gagné en intensité. (...) Brutalement, avec toute la force d’une révélation soudaine, je me suis écrié : Pourquoi pas moi ? L’idée a été si soudaine et d’une telle intensité que j’ai bondi de mon matelas. Ma tête s’est mise à tourner et j’ai dû m’agripper aux barreaux pour ne pas tomber. (...) Je me suis endormi avec cette idée. Je me suis réveillé au matin. C’est la première chose qui m’est revenue à l’esprit. » [8]

Pour se le représenter autrement qu’avec ses photos (en couverture de L’Éducation d’un malfrat ou dans ses participations cinématographiques), il faut voir Jon Voight [9] dans Heat de Michael Mann, film contemporain de hold-up et de gangsters avec une magistrale sortie de banque, aussi proche que possible de son univers avec Al Pacino, Robert de Niro, Val Kilmer, Tom Sizemore et Danny Trejo [10]. Edward Bunker a été conseiller technique de Jon Voight au point que Voight qui tenait le rôle principal dans Runaway Train avec Eric Roberts (coaché par Trejo) est en quelque sorte Bunker, tout du moins à mes yeux.

Ce qui reste, ce n’est plus la carrière criminelle dont la rédemption passerait par les trottoirs d’Hollywood, mais un écrivain puissant, aussi carré que son nom et son visage, à l’écriture simple et dense.

Pour écrire un livre, il fallait être magicien, ou même sorcier, ou encore alchimiste.

[1] Article de Sabrina Champenois, édition du lundi 25 juillet 2005, http://www.liberation.fr

[2] Ellroy (également publié chez Rivages par François Guérif) est devenu au fil des années la figure incontournable (à juste titre) du roman noir, il est aussi devenu une star médiatique, au risque de se perdre dans une caricature de lui-même lors de ses tournées promotionnelles. Ellroy sert de caution commerciale, régulièrement visible en bandeau comme un label. Fort heureusement il reste un immense auteur.

[3] Tarantino est lui aussi un admirateur de l’écrivain, ce qui semble évident tant l’univers violent et cloisonné de Reservoir Dogs est en lien avec l’écriture de Bunker.

[4] Dans cette forme d’écriture et dans la même collection (c’est tout à fait subjectif mais Rivages est je crois la meilleure collection de romans noirs en France), Dino de Nick Tosches, biographie très personnelle de Dean Martin.

[5] L’Éducation d’un malfrat, page 357

[6] L’Éducation d’un malfrat, page 357

[7] L’Éducation d’un malfrat, page 532

[8] L’Éducation d’un malfrat, page 264-265

[9] Jon Voight, né en 1938 est le père de Angelina Jolie. Outre les films cités dans le texte, il a joué dans Delivrance, Minight Cowboy, Mission Impossible, The General, Mohammed Ali...

[10] Edward Bunker a rencontré pour la première fois Danny Trejo - champion de Boxe à Saint Quentin - derrière les barreaux de la prison de Folsom à la fin des années 70 avant de se retrouver sur le tournage de Runaway Train.

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Mort d'un malfrat - Ed Bunker (1933 - 2005)

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Auteur de l'article

Luc Brou


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