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Quand François Bon, figure incontournable de l’édition numérique, révolutionne le petit monde de l’édition française

Ingénieur de formation, écrivain prolifique[1], passionné de littérature et de musique rock, amateur de guitare basse, François Bon comprend très tôt l’intérêt que représente internet pour l’édition. Dès 1997, il lance son site internet, tierslivre.net, qui deviendra naturellement son principal lieu d’expression. En 2008, il crée la plateforme publie.net et s’impose rapidement comme une figure incontournable de l’édition numérique en France. Aujourd’hui, il innove encore en s’appuyant sur Hachette Livre pour proposer une version papier « à la demande » de ses livres numériques !

Véronique Anger : Vous avez, à mes yeux, une énorme qualité : vous êtes l’auteur d’une excellente biographie de Dylan (dont je suis une in-con-di-tion-nelle !). Plus sérieusement, en plus d’être écrivain, vous êtes un pionnier, un agitateur dans le petit monde fermé de l’édition. Comment résumeriez-vous votre aventure ? Et où en êtes-vous aujourd’hui : avez-vous réussi votre pari ?

François Bon : Je n’aime pas ce mot « pionnier ». D’une part, ce n’est pas la conquête de l’Ouest… et, d’autre part, la première caractéristique du web c’est le « faire ensemble ». Quand j’ai lancé mon premier site en 1997, il y avait déjà une bonne poignée de sites littéraires et nous étions très solidaires. Quand j’ai lancé publie.net, c’était pour répondre à un besoin organique par rapport aux textes que nous mettions en ligne sur remue.net. Par exemple : trouver, en respiration avec le web, une ergonomie de lecture dense qui permette de passer, sous forme numérique, des textes plus complexes, et cela coïncidait avec l’arrivée des premières liseuses. Il y avait cela à apprendre, construire les objets textes en harmonie avec les nouveaux modes de lecture. Il n’y a rien à agiter. On ne bosse que pour soi et pour ce qu’on estime important.

 

VA : Comment vous est venue cette idée de passer de l’édition traditionnelle (papier) au numérique ? Quelles principales difficultés avez-vous rencontrées et quelle est votre politique de coûts (prix des livres numériques et droits d’auteur) ? Peut-on trouver les livres que vous éditez ailleurs que sur Publie.net ?

FB : Le lieu d’édition principal c’est le site Internet, et l’incroyable vitalité des blogs. Ils sont numériques par essence. Il s’agissait de trouver pour eux les formes "éditorialisés" à un niveau qui se rapproche de celui de l’édition classique. On découvre, au fur et à mesure, qu’un nombre très important de paramètres sont radicalement différents. Par exemple, comme il ne s’agit pas de distribuer un objet, et qu’il n’y a pas de frais de distribution, il est possible de jouer sur un prix plus bas (entre 3 et 5 euros pour permettre l’achat d’impulsion, encourager le goût de la découverte) et un rôle plus important de l’auteur que l’on peut aussi rémunérer plus.

 

VA : Le numérique fait peur à ceux qui dominent (pour un temps encore…) le marché de l’édition : Les médias et l’édition ont beaucoup décrié -pour ne pas dire méprisé- internet avec ses blogs et l’information en ligne diffusée par Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. Les grandes maisons d’édition traînent des pieds pour publier leurs auteurs sur le Net. Vous-même avez été attaqué en justice par Gallimard pour avoir proposé sur Publie.net votre traduction d’Hemingway, « Le Vieil homme la mer » ?

FB : Quand j’ai lancé publie.net, j’ai adressé une première lettre par courriel à 70 contacts ou amis, tous auteurs de l’imprimé. J’envisageais plutôt cette plateforme comme un outil numérique pour les textes en attente sur nos disques durs, expérimentations, conférences, textes indisponibles... Effectivement, je dois reconnaître qu’à l’exception d’un petit noyau qui est toujours actif, les auteurs de l’imprimé préfèrent rester à l’écart. Il suffit de passer sur le catalogue en ligne de POL ou Minuit, pour constater combien d’entre eux ont un site, un blog ou ne serait-ce qu’une présence réseau. Notre développement s’est donc fait beaucoup plus avec les auteurs qui surgissent directement via le web. Chacun est libre de ses décisions. Le risque, pour l’édition traditionnelle et les auteurs qui s’y enferment, c’est qu’un modèle de pur remplacement s’impose en lieu et place de ce qui aurait pu être un modèle de transition.

 

VA : Est-ce la fin des intermédiaires (notamment des éditeurs et des diffuseurs) dans le métier du livre, comme Jean-Michel Billaut, créateur de l’Atelier (la cellule de veille technologique de l’ex Compagnie bancaire, aujourd’hui Atelier BNP Paribas) l’annonçait dans les années 1990 ? Dès 1995, je relayais cette idée en publiant gratuitement sur internet mon roman policier (parallèlement à sa sortie en librairie) et lui associait un site et un forum de discussion, un babillard (une première pour l’époque : les blogs n’existaient pas encore).

FB : On a effectivement commencé par du bricolage tout simple. En deux ans, cependant, ce métier est devenu d’une complexité équivalente à celle de l’édition traditionnelle. Faire des epubs[2] de qualité, c’est difficile. Les vendre et les distribuer, c’est aussi un métier. On arrive donc à un nouvel équilibre, avec une remise libraire équivalente à celle du monde papier (35% en moyenne), un rôle important de « l’agrégateur », qui assure notre présence dans l’ensemble des librairies en ligne et des spécifications techniques toujours en évolution (Amazon, iTunes, ePagine, FeedBooks, Kobo/Fnac, Samsung… et la liste ne cesse de s’allonger !). Pour ce qui est de la fabrication, je dois rémunérer mes deux codeurs-créateurs (autre question en suspens : les formations aux « métiers du livre » restent dans les anciens cloisonnements alors que le code et l’epub doivent intervenir dès la conception du livre) sans parler des frais de correction. En revanche : exit les frais de distribution, tirage, stockage, expédition, sur lesquels il est à noter que l’édition traditionnelle réalise le plus de profit.

 

VA : Le numérique a-t-il ses limites ? Publie.net a passé un contrat avec Hachette (si mes sources sont bonnes…) pour proposer une version papier de ses livres numériques. Est-ce parce que « le livre numérique n’a pas d’épaisseur et cela nous gêne », comme vous l’avez écrit dans Après le livre ? Comment avez-vous réussi ce tour de force de convaincre un aussi partenaire aussi important de produire et de livrer vos ouvrages à la demande ? Combien coûtera un livre papier, et pour quelle qualité de produit ?

FB : Au Québec ou aux US, voire en Grande-Bretagne, l’évolution du lectorat numérique n’aurait pas rendu ce passage nécessaire. Nous produisons de la littérature contemporaine –ce qui est déjà difficile- et une bonne partie de notre public potentiel reste attaché à la lecture papier. D’un autre côté, les dispositifs d’impression à la demande représentent une vraie révolution et avec des résultats assez stupéfiants. Nos livres auront à peu près le même prix que les livres habituels (de 9 à 16 euros, selon le nombre de pages) mais proposeront, en dernière page, le code de téléchargement de la version numérique. Explorer cette complémentarité : la qualité plastique du livre papier, ce qu’il symbolise et, en même temps, l’avoir dans sa tablette ou son téléphone mobile pour y revenir quelques semaines plus tard, faire des recherches « plein texte », accéder aux liens associés... Avec les progrès accomplis par les liseuses et tablettes, l’ergonomie du livre numérique est moins un problème qu’il y a 2 ans. On apprend à s’y repérer et, à nous aussi, éditeurs, de penser différemment la navigation intérieure ou la table des matières pour compenser notre réflexe de spatialisation, dans le livre imprimé, par le pouce sur l’épaisseur des pages. L’expérience commence tout juste et l’équipe Hachette Livre est complètement à nos côtés. Ils sont tout heureux de mettre cet outil au service d’une expérimentation neuve. D’ailleurs, arrive en même temps la mise à disposition, via impression à la demande, de 16.000 titres anciens de la BNF...

 

VA : La lecture sur papier est-elle déjà obsolète ? Les lecteurs Kindle et tablettes iPad sont de plus en plus « confortables » et adaptés à la lecture (de même que tous ces appareils que vous citez dans votre dernier livre : Touch, Kobo, Bookeen Odyssey…). On sait que la NetGen pratique naturellement la lecture sur tablette et se passe plus facilement du « toucher papier » et de « l’odeur de l’encre »… qui semblent si chers à ses aînés.

FB : La « NetGen », comme vous dites, aime bien les gadgets, mais quand on est avec des étudiants, le travail de transmission de la littérature demeure le même. Je ne suis pas sûr que ce soit une question d’âge. Pour ma part, je préfère désormais lire numérique, et même lire connecté : traverser la page pour surfer sur le web au gré des liens, balancer sur Twitter la phrase qui m’étonne, exporter vers mon ordinateur les annotations et surlignages...

 

VA : Les auteurs sont de plus en plus nombreux à animer un blog, un compte Facebook ou Twitter. Si les blogs, les réseaux sociaux et les sites culturels sont les prescripteurs les plus influents, peut-on être écrivain aujourd’hui et être visible dans le grand public sans son blog littéraire, sans un minimum de présence sur le Net ?

FB : Pour moi c’est un vrai plaisir esthétique et intellectuel. Mon interface Netvibes, une sorte de tour de contrôle, est souvent ouverte dans les onglets de mon navigateur. C’est là, qu’en ce moment, la littérature s’invente. Il ne s’agit pas de se rendre visible ou de promouvoir sa camelote, mais simplement de travailler en atelier ouvert et se doter de plus de force parce qu’on a aussi le droit d’aller se balader dans l’atelier de l’autre.

 

VA : D’un autre côté, comme vous l’avez déjà fait remarquer, les critiques littéraires, qu’ils soient presse écrite ou blogueurs, critiquent des livres qu’ils ont lu la plupart du temps sur support papier…

FB : La critique littéraire participe d’un écosystème. Elle est née, via Sainte-Beuve, quand l’essor de l’imprimerie a rendu nécessaire de rendre autonome la tâche de médiation et prescription. Et donc, qu’elle se structure selon ses propres modes de surgissement : la revue, le journal, puis la spécialisation en suppléments ou magazines littéraires. Avec le web, la médiation appartient au média lui-même. La matière même d’un site ou d’un blog devient accessible, la recommandation peut court-circuiter le discours critique, ou bien nous l’établissons autrement – comptes rendus de lectures, échanges de blogs à blogs (les « vases communicants », le premier de chaque mois par exemple)… – Il est probablement inutile de se plaindre du dédain de la presse classique pour nos productions web, livres numériques y compris, car c’est au web lui-même de prendre en charge ces nouvelles tâches de médiation. Même si on voudrait que tout aille plus vite et que les résultats aussi arrivent plus vite !

 

François Bon en quelques lignes : Après des études d'ingénieur à dominante mécanique (Arts et Métiers) François Bon travaille pour l'industrie aérospatiale et nucléaire en France et à l'étranger (notamment en Inde et en URSS). En 1982, il publie son premier livre, Sortie d'Usine, aux éditions de Minuit. En 1984-1985, il est lauréat de l'Académie de France à Rome (Villa Médicis). Il s’essaie également au théâtre avec Quatre avec le mort à la Comédie Française en 2002 et Daewoo au Festival d'Avignon en 2004 (récompensé par le Molière du meilleur spectacle du théâtre public en région). Il consacrera également plusieurs années de travail à sa trilogie sur le rock'n roll et l’histoire des années 1960-1970 (Rolling Stones, Bob Dylan, Led Zeppelin). Auteur prolifique, il a publié (entre autres) : Autobiographie des objets (Seuil, 2012), Après le livre (Seuil et Publie.net, 2011), L'Incendie du Hilton (Albin Michel, 2009), Rock'n roll, un portrait de Led Zeppelin (Albin Michel, 2008), Bob Dylan, une biographie (Albin Michel, 2007)… Enfin, quand il n’est pas en train de révolutionner le petit monde de l’édition française, François Bon enseigne l'écriture créative à Sciences Po Paris. Biographie officielle ou sa notice Wikipédia.

 


[1] Le nouveau livre de François Bon, Autobiographie des objets (Seuil, septembre 2012) sort en librairie le 8 septembre 2012.

[2] « Electronic publication » ou « publication électronique », parfois noté ePub, EPub ou epub) est un format ouvert standardisé pour livres numériques (définition Wikipédia).

Pour aller plus loin :

Présentation du tout nouveau livre de François Bon, Autobiographie des objets (Seuil, septembre 2012) en e-librairie depuis le 22 août 2012 et dans toutes les bonnes librairies « classiques » à partir du 8 septembre 2012. Le mot de l’auteur : « Aux deux extrémités du marais poitevin, deux mondes : l’un qui serait celui de la terre et des livres, l’autre celui de la mer et de la mécanique. Ma vie s’est construite autour des objets qui peuplaient ces mondes.  ». FB.

Lire l’article : « Publie.net : les 20 000 au 20 juin ?  »

Le site web Le tiers Livre : http://www.tierslivre.net

Le site Publie.net, le contemporain numérique : http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2216

Plus d’infos sur Publie.papier. Le contemporain numérique s’écrit aussi sur papier : http://publiepapier.fr/

François Bon sur Facebook : https://www.facebook.com/bonperso

Suivre François Bon sur Twitter : https://twitter.com/fbon

 

(propos recueillis par courriel, le 01/09/2012)


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1 réactions à cet article    


  • Gary Gaignon Gary Gaignon 30 octobre 2012 19:09

    « Quand j’ai lancé mon premier site en 1997, il y avait déjà une bonne poignée de sites littéraires et nous étions très solidaires. »

    M. Bon a repris le témoin à son tour, parmi d’autres - car déjà l’époque des pionniers était révolue depuis quelques années - et porté encore plus loin cette entreprise en effet collective par nature. Mes meilleures salutations, en passant par ici.

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