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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Roland Barthes : mode d’emploi de la relation amoureuse

Roland Barthes : mode d’emploi de la relation amoureuse

« Le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours est peut-être parlé par des milliers de sujets (…), mais il n’est soutenu par personne ; il est complètement abandonné des langages environnants : ou ignoré, ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes (sciences, savoirs, arts). Lorsqu’un discours est de la sorte entraîné par sa propre force dans la dérive de l’inactuel, déporté hors de toute grégarité, il ne lui reste plus qu’à être le lieu, si exigu soit-il, d’une affirmation. » (Roland Barthes, 1977).



Les amis de Roland Barthes fêtent ce jeudi 12 novembre 2015 le centenaire de sa naissance. Parti accidentellement il y a plus de trente-cinq ans, connu du grand public assez tardivement, il n’aura pas eu le temps d’écrire "le" roman du siècle, "son" roman comme il en avait eu l’ambition, pour renouveler Proust. Il est resté pour la postérité l’observateur et pas l’observé de la littérature.

Parmi les plus importants essais de son œuvre, et les plus connus, il y a "Fragments d’un discours amoureux". Rien que le titre fait déjà titiller l’intérê. Publié en 1977, cet ouvrage est une sorte d’abécédaire de la relation amoureuse. Comme cela concerne tout le monde, tout le monde peut y retrouver certaines situations.

Je propos ici, pour rendre très modestement hommage à Roland Barthes, quelques morceaux choisis de ses Fragments.

1. L’absence : « Il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation, migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste, et non de qui part : je, toujours présent, ne se reconstitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : "Je suis moins aimé que je n’aime" ».

2. L’altération : « Une fois, l’autre m’a dit, parlant de nous : "une relation de qualité" ; ce mot m’a été déplaisant : il venait brusquement du dehors, aplatissant la spécialité du rapport sous une formule conformiste. Bien souvent, c’est par le langage que l’autre s’altère ; il dit un mot différent, et j’entends bruire d’une façon menaçante tout un autre monde, qui est le monde de l’autre ».

3. L’attente : « Il y a une scénographie de l’attente : je l’organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l’objet aimé et provoquer tous les effets d’un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre ».

4. Le comblement : « Peu m’importent mes chances d’être réellement comblé (je veux bien qu’elles soient nulles). Seule brille, indestructible, la volonté de comblement. Par cette volonté, je dérive : je forme en moi l’utopie d’un sujet soustrait au refoulement : je suis déjà ce sujet. Ce sujet est libertaire : croire au Souverain Bien est aussi fou que croire au Souverain Mal ».

5. La conduite : « Est futile ce qui apparemment n’a pas, n’aura pas de conséquence. Mais, pour moi, sujet amoureux, tout ce qui est nouveau, tout ce qui dérange, est reçu, non sous les espèces d’un fait, mais sous celles d’un signe qu’il faut interpréter. Du point de vue amoureux, le fait devient conséquent parce qu’il se transforme tout de suite en signe : c’est le signe, non le fait, qui est conséquent (par son retentissement) ».

6. La connivence : « La jalousie est une équation à trois termes permutables (indécidables) : on est toujours jaloux de deux personnes à la fois : je suis jaloux de qui j’aime et de qui l’aime ».

7. La folie : « Depuis cent ans, la folie (littéraire) est réputée consister en ceci : "Je est un autre" : la folie est une expérience de dépersonnalisation. Pour moi, sujet amoureux, c’est tout le contraire : c’est de devenir un sujet, de ne pouvoir m’empêcher de l’être, qui me rend fou. Je ne suis pas un autre : c’est ce que constate avec effroi ».

8. Le ravissement : « Dans l’image fascinante, ce qui m’impressionne (tel un papier sensible), ce n’est pas l’addition de ses détails, c’est telle ou telle inflexion. De l’autre, ce qui vient brusquement me toucher (me ravir), c’est la voix, la chute des épaules, la minceur de la silhouette, la tiédeur de la main, le tour d’un sourire, etc. Dès lors, que m’importe l’esthétique de l’image ? Quelque chose vient s’ajuster exactement à mon désir (don j’ignore tout) ».

9. La rencontre : « Dans la rencontre, je m’émerveille de ce que j’ai trouvé quelqu’un qui, par touches successives et à chaque fois réussies, sans défaillance, achève le tableau de mon fantasme ; je suis comme un joueur dont la chance ne se dément pas et lui fait mettre la main sur le petit morceau qui vient du premier coup compléter le puzzle de son désir. C’est une découverte progressive (et comme une vérification) des affinités, complicité et intimités que je vais pouvoir entretenir éternellement (à ce que je pense) avec un autre, en passe de devenir, dès lors, "mon autre" : je suis tout entier tendu vers cette découverte (j’en tremble), au point que toute curiosité intense pour un être rencontré vaut en somme pour de l’amour (…). À chaque instant de la rencontre, je découvre dans l’autre un autre moi-même : vous aimez ceci ? Tiens, moi aussi ! Vous n’aimez pas ça ? Moi non plus ! (…) La Rencontre fait passer sur le sujet amoureux (déjà ravi) l’étourdissement d’un hasard surnaturel : l’amour appartient à l’ordre (dionysiaque) du Coup de dés ».

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Parmi les nombreuses manifestations ponctuant cette "année Barthes", je recommande le colloque "Avec Roland Barthes" qui aura lieu les vendredi 13 et samedi 14 novembre 2015, de 9 heures à 19 heures, à l’amphithéâtre Marguerite de Navarre, au Collège de France, à Paris, où il occupa la chaire de sémiologie littéraire, où Antoine Compagnon, Philippe Roger, Julia Kristeva, Alain Finkielkraut, Marc Fumaroli, Jean-Marie Schaeffer, Pierre Bergounioux et d’autres évoqueront les travaux de recherches et de créations qu’a inspirés l’œuvre de Barthes. Le carton d’invitation peut être téléchargé ici.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 novembre 2015)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Colloque du 13 et 14 novembre (carton d’invitation).
Roland Barthes.
Karl Popper.
André Glucksmann.
Jean d’Ormesson.

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8 réactions à cet article    


  • Emin Bernar Emin Bernar Paşa 13 novembre 2015 14:00

    « Il est resté pour la postérité l’observateur et pas l’observé de la littérature. »


    Roland Barthes est pourtant un écrivain, selon le sens qu’il donnait au mot écriture dans son tout premier livre : «  rythme créateur d’une incantation qui loin des normes de l’éloquence parlée touche un sixième sens purement littéraire »

    N’est-il pas aussi le dernier des intellectuels ?


    • Robert Lavigue Robert Lavigue 13 novembre 2015 14:29

      Deux ouvrages indispensable pour ceux qui ne connaissent pas (bien) ce fumiste :

      Le Roland-Barthes sans peine de Burnier et Rambaud, un classique vieux de près de 40 ans.

      Le septième fonction du langage de Laurent Binet, avec en supplément des portraits hilarants de Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Hélène Cixous, Julia Kristeva, Bernard-Henri Levy ou encore Philippe Sollers.


      • Emin Bernar Emin Bernar Paşa 13 novembre 2015 14:44

        @Robert Lavigue
        toute cette narquoiserie est dérisoire !


      • Robert Lavigue Robert Lavigue 13 novembre 2015 15:10

        @Emin Bernar Paşa

        Dommage, Barthes était un observateur très fin (un pré-requis pour un sémiologue).
        La plupart de ses Mythologies restent d’actualité :
        http://www.ina.fr/video/I00016123

        Puis, il a commencé à jargonner pour le plus grand bonheur des jargonneurs...


      • Emin Bernar Emin Bernar Paşa 13 novembre 2015 15:53

        @Robert Lavigue
        comme vous je préfère ses premiers livres : mythologies, essais critiques, S/Z


      • Fergus Fergus 13 novembre 2015 14:51

        Bonjour à tous

        Barthes que Sarkozy, lors d’un de ses numéros de pédanterie visant à faire croire à une culture qu’il n’a jamais eu, dénomma durant son quinquennat « Barthès », confondant le philosophe - dont il ne connaissais sans doute pas l’existence avant d’avoir lu sa fiche - avec le Barthès des Guignols de l’Info ou l’ex-tennisman.

        Pathétique de beauferie !


        • Emin Bernar Emin Bernar Paşa 13 novembre 2015 17:07

          @Fergus
          la « beaufitude » est largement partagée dans ce pays !

           parmi les trop rares articles que la presse a consacré à Barthes, j’ai noté l’ utilisation de l’adjectif « barthien » alors qu’on doit dire « barthésien » !

        • Emin Bernar Emin Bernar Paşa 13 novembre 2015 18:21
          Patrick Mauriès l’a dit cet après midi au Collège de France :
          « Barthes est inactuel. Il est l’antithèse de tout ce qui occupe le devant de la scène aujourd’hui »

          C’est ce que j’avais illustré dans ce récent article :

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