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« Rue des Pas-Perdus » de Lyonel Trouillot, ou la violence en poésie

"Elle avait fermé les yeux, écoutant une musique intérieure qui, sans la rendre plus jolie, la rendait plus libre, plus humaine. Je m’approchait d’elle et lui pris les pieds dans mes mains. Je me sentais moi aussi libre, agissant avec un détachement sans arrogance ni vanité, mais aussi sans gêne ni appréhension. Le bonheur n’a parfois pas d’idées."

Voici un petit livre qui a des allures de grands. Très grands à tous les points de vue : l’écriture, magnifique de poésie, la narration d’une construction aussi intelligente que subtile et le propos, d’une profondeur absolu. Mais, je m’égare, je me perds dans les frétillements post-jouissance de mon cerveau de lecteur repu. Commençons par le commencement. Quand, qui, quoi…

« Quand le salut naît du silence, c’est la preuve que l’homme a vieilli. »

Quand :

Lyonel Trouillot nous place dans une période pré-révolutionnaire, pré-putsch devrais-je plutôt dire. Haïti vit les dernières heures du règne du grand dictateur Vivant-Éternellement avec tout son corollaire de violence, d’abomination dont les hommes sont capables les uns contre les autres. L’atmosphère est lourde, chargée de souffre. Les partisans du sortant, autant que ceux du prétendant – le Prophète – se plongent, en parfaite égalité, dans la violence et la mort.

Qui :

Trois narrateurs. Lyonel Trouillot campe trois narrateurs différents qui racontent d’innombrables vies. Passant de l’un à l’autre, avec des chapitres courts, Lyonel Trouillot conte les monologues intérieurs de différents personnages qui vivent les évènements ultra-violents sous différents point de vue : L’observatrice privilégiée, le malchanceux plongé au cœur de l’action et les lointains témoins de la passe d’arme historique.

Après un prologue qui, personnellement, m’a fait frémir de par ce très fort parti pris poétique, car je n’ai que peu d’appétence naturelle à la poésie abstrait, j’ai mis mes pas dans l’esprit d’une vieille prostituée de la rue des Pas-Perdues. Que dis-je, pourquoi m’obliger à tant de pudeur dans les mots employés ; j’ai mis mes pas dans l’esprit d’une vieille pute. C’est comme cela qu’elle se présente, c’est comme cela qu’elle se définit, c’est ce qu’elle est au plus profond d’elle-même. Mais là n’est pas le plus important. Son histoire à elle, le pourquoi elle finit mère maquerelle d’une maison close à laquelle elle a donné des allures de foyer, de résidence de la seconde chance pour des filles que la vie à égaré, ce "pourquoi", n’est pas important. Ce qui est important c’est que, c’est par ses yeux que l’on voit les destins de ces filles qui vivaient jusque-là dans une – relative – routine positive, et qui basculent du jour où la violence extrême vient se pointer au pas de leur demeure. C’est par les yeux de la vieille Pute que l’on fait connaissance avec une partie de ce tout-peuple, celui qui vient s’épancher au bras d’une Jeanine, entre les cuisses d’une Charlotte, entre les seins d’une Fatramis.

« A vos souhaits, monsieur, je parlerai encore de la nuit de l’Abomination, tous les mots sont bons pour nommer le flagrant délit de l’homme tueur de l’homme, aucun pourtant ne suffira pour décrire l’averse de sang, pondérer le ruissellement rouge des stries meurtrières sur les rendez-vous des décombres, venez, monsieur, et vous tous qui passez, ne soyez pas timides, entrez sans frapper »

Il y a ensuite Laurence. Non, pardon, je m’égare encore, il ne s’agit pas de Laurence mais de son amoureux-collègue des services postaux. La confusion vient du fait que lui les raconte tous les deux et, en fait, ne narre que les états d’esprit de deux faces de la même pièce. La face populaire, qu’il représente et la face bourgeoise, qu’elle campe, fait d’eux le couple de toutes les contradictions, de tous les débats politiques et moraux qui, peu à peu, avec le son de la violence des évènements qui touchent le pays et qu’ils ne vivent que comme par procuration car protégé par les hauts murs de leur vie bourgeoise moyenne, fait tourner la mayonnaise de leur roman d’amour façon La belle et Le clochard. Ils vivent les tragiques soubresauts d’un pouvoir qui perd pied en témoins qui marquent les contradictions du changement qui ressemble étrangement à ce qui est changé.

« L’armée a mitraillée les quartiers populaires selon les dernières volontés du grand dictateur Décédé Vivant-Éternellement, au bas de la ville ils ont noyé les morts dans les canaux, ils ont fermés les deux portails, personne ne peut quitter la ville, un communiqué faisant appel au sens civique des médecins leur conseille de rester chez eux, le personnel des hôpitaux sera jugé pour terrorisme s’il accorde des soins aux blessés. »

Et il y a le chauffeur de taxi. Le propriétaire de la Toyota rouge, celui qui vit dans sa réalité et dans sa chair cette nuit d’ultime violence. Celui qui plonge dans la merde et le sang, littéralement, pour en ressortir, après un périple fait de cadavres enjambés, de réminiscences nostalgiques et de rencontres improbables avec un enfant-génie mythomane, détruit et témoin d’une nouvelle génération de dirigeants qui ressemble tellement à l’ancienne.

« Autour de moi la mort, la vie, allaient, venaient, les bras chargés d’objets de toute sorte. Une femme portait dans les plis de sa jupe retroussée une tonne de gros tubes de pâte dentifrice. Des adolescents s’étaient mis à quatre pour pousser un chariot duquel débordaient chocolats suisses, cigarettes américaines, boîtes de conserve, serviettes hygiéniques. »

Quoi :

Lyonel Trouillot nous parle d’un changement de pouvoir par la mort, d’une violence ecclésiastique qui remplace une violence dictatoriale, vue par les yeux de personnages lambda. Loin des arcanes du pouvoir, loin de ceux qui ont un intérêt quelconque pour l’une ou l’autre des parties, cette rue des Pas-Perdus, carrefour de toutes les vies et d’innombrables morts, montre l’absurdité du pouvoir. L’auteur nous montre un peuple qui subit, avec fatalité, des "révolutions" qui se retourneront, à court ou à moyen terme, contre lui. Retour ligne automatique
Quand on se plonge dans la poésie magnifique que Lyonel Trouillot utilise, on se dit cet auteur est fou de décrire tant d’horreurs avec de si beaux mots, avec une langue aussi belle. De nous plonger dans la beauté du vers pour nous glacer le sang, au détour d’une description d’exécution – une moitié de corps calciné, un porc qui se vide, des enfants qui exultent – qui donne envie de vomir... Et c’est là que réside le seul bémol que je mettrai à ce livre : cette sensation d’inéluctabilité, ce manque total d’espérance, ce sentiment que la roue de la violence continuera à tourner, se retourner, pour le même résultat : l’absurde violence.

Je n’ai pas aimé le sentiment de "non-espoir" que j’ai au sortir de la lecture d’un livre, pourtant, magnifique. Je n’ai pas aimé être confronté à la violence ridicule dont sont capables les hommes. Je n’ai pas aimé découvrir – encore un peu plus – ce destin des haïtiens, conté ici sous forme d’une – à peine – fiction pour nous montrer le cycle de violence/contre-violence que subit cette île depuis des années. Je n’ai pas aimé être triste en finissant ce livre que j’ai adoré lire.

« Aujourd’hui que j’ai fermé, je n’ai plus que des histoires de vies ratées comme des peaux de bananes qui te glissent sous les pieds, comme des impôts pour le souvenir que t’as jamais fini de payer, parce que peut-être toi aussi tu te seras trompée de destin et voudras faire comme Andrée, grignoter sur le temps, pratiquer l’art de la nature, oublier que cette nuit-là Jeanine est sortie, qu’elle est revenue sans le couteau, que les soldats avaient empilé des cadavres dans la rue, n’avoir rien vu, rien entendu, remplacer la mort par ma première robe de sortie, … »


Rue des Pas-Perdus

Lyonel Trouillot

Éditions Actes Sud, (Babel), 2002


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