• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Shining : la tragédie humaine

Shining : la tragédie humaine

Plus que son premier film d’horreur, Shining est le premier film psychologique de Stanley Kubrick et offre par là-même peu de prise à la réflexion, au point de passer souvent pour un pur film de genre. A travers un chassé-croisé d’extraits d’interviews du réalisateur et de réflexions personnelle, voici une tentative d’interprétation générale.
Le perfectionnisme de Kubrick est célèbre, mérité, mais aussi méconnu tant celui-ci passe souvent pour une rigueur maniaque. C’est oublier l’usage que Kubrick fit du hasard : bien que toujours soigneusement réfléchis et construits, ses films ne manquent pas de trouvailles fortuites, d’imprévus conservés. Ainsi l’air du beau Danube bleu dans 2001, l’odyssée de l’espace (tout d’abord simple musique d’ambiance accompagnant le visionnage de rushs), la chanson I’m singin’ in the rain dans Orange mécanique (idée de l’acteur Malcom Mcdowell) ou les improvisations de Peter Sellers dans Docteur Folamour. De fait, pour Kubrick l’important n’était pas de construire un château de carte, aussi rigide que fragile, mais de créer une oeuvre en accord avec sa vision du monde, sa vision du cinéma. En obtenant son indépendance artistique et financière par la réussite du film de commande Spartacus, Kubrick fut enfin libre de faire des films à son image. A partir de Lolita, voir un film de Kubrick, c’est voir le monde avec les yeux de Kubrick.
 
Kubrick : "Toutes les expériences, toutes les histoires qu’on a publié sur les phénomènes parapsychologiques, extrasensoriels, etc.. me fascinent comme ils fascinent tout le monde, mais il est bien certain que mon point de départ n’a pas été de faire un film sur ce sujet"
 
Shining présente une histoire d’horreur et de surnaturel mais ce ne sont pas ces thèmes qui intéressèrent Kubrick et le motivèrent à adapter le roman de King au cinéma. Auteur d’un cinéma questionnant le bien et le mal, les films de Kubrick encouragent la réflexion sur des problèmes généraux. Réalisateur-producteur conscient des réalités économiques, ses films gardent aussi un niveau de lecture purement divertissant.
 
Kubrick : "J’ai une certaine faiblesse pour les criminels et les artistes ; ni les uns ni les autres ne prennent la vie comme elle est."
 
Avec Shining, pour la première fois dans son oeuvre, le héros est un artiste, un ancien professeur désirant être écrivain : Jack Torrance. Pour écrire, celui-ci s’isole de la société en acceptant un poste de gardien d’hotel en hiver. Seul ou presque (il n’a plus avec lui qu’une femme impersonnelle et un fils qui le craint), il entre confiant dans ses longs mois de solitude à la fin desquels devrait être né un livre.
 
Kubrick : "Vous savez, faire un film revient à s’isoler, à ne plus voir ce qui nous est proche. Cela vous prend tout entier, vous possède, vous réclame, et il est difficile d’y échapper. A un moment ou à un autre, on se demande si l’on ne devient pas fou, commandé par des forces invisibles. Faire un film impose une totale abnégation de soi, une complète disponibilité, et c’est la raison qui me pousse à m’enfermer, à m’isoler du monde extérieur. Dès qu’on devient imperméable à ce qui nous entoure, on ne reçoit plus la réalité en face, on bascule vers ces choses indéfinissables qu’on appelle la créativité. Dans ce sens, oui, je suis assez proche de Jack."
 
Le pouvoir catharsique de l’art est connu. Sublimant les pulsions humaines, la création artistique apporte à l’homme réconfort et raison de vivre. Mais les semaines passent et Torrance reste désespérément stérile artistiquement. Cet état de fait le travaille, il en cherche l’explication. Ne pouvant s’accuser lui-même – qui le peut ? - il trouve dans sa famille un parfait bouc émissaire et libère sur elle ses pulsions non-sublimés, rancunière, destructrices. Son inconscient les libère d’abord à travers des rêves – ainsi Torrance avoue à sa femme avoir rêvé de les tuer, elle et son fils – mais rapidement les rêves ne suffisent plus.
 
Kubrick : "L’hypocrisie de l’homme l’aveugle sur sa propre nature et se trouve à l’origine de la plupart des problèmes sociaux. L’idée que la crise de notre société a pour cause les structures sociales plutôt que l’Homme lui-même est à mon avis dangereuse. L’homme doit être conscient de sa dualité et de sa propre faiblesse pour éviter les pires problèmes personnels et sociaux."
 
Comme la plupart des hommes, Torrance ne connait pas sa nature, qui n’est pas spéciale, juste humaine. Tout être humain, dans certaines conditions, peut devenir "fou". Cette état personnel à des conséquences similaires dans une société humaine. Pour les mêmes raisons que Torrance, la plupart des sociétés ont effectués et effectuent des sacrifices catharsiques. Choisissant un bouc émissaire, la société rejette sur elle ses pulsions puis détruit cet objet porteur du mal humain.
 
Kubrick : "L’homme s’est détaché de la religion, il a dû saluer la mort des dieux, et les impératifs du loyalisme envers les états-nations se dissolvent, alors que toutes les valeurs anciennes, tant sociales qu’éthiques sont en train de disparaître. L’homme du XXe siècle a été lancé dans une barque sans gouvernail sur une mer inconnue. S’il veut rester sain d’esprit la traversée durant, il lui faut faire quelque chose dont il se préoccupe et quelque chose qui soit plus important que lui-même"
 
L’homme doit avoir une raison de vivre, telle que la création artistique, mais aussi un modèle de conduite, ce qu’on nomme l’humanité. Ce modèle, c’est les autres, et en abandonnant la société, Torrance perd peu à peu l’humanité au profit de son seul soi, de ses pulsions. Si la plupart des sociétés, quelle que soit l’époque et le lieu ont lutté contre l’inceste, ont fait usage du respect, ce n’est pas par hasard mais par sélection naturelle : ces usages renforçaient la société contre l’homme qui, lui, est par nature individualiste jusqu’à la tyrannie et la folie.
 
Kubrick : "Toute histoire tragique doit être en conflit avec les choses comme elles sont"
 
Par sa bande sonore, par ses images, la séquence d’ouverture ne laisse aucun doute sur le caractère tragique de l’histoire, tragique accentué ensuite grâce à la narration théatrale du film : division en jour/actes, lieux et personnages restreints. Conscient de l’inévitable, le spectateur peut s’intéresser aux rouages de la tragédie, au "pourquoi ?". Le film donne des indices, indique des pistes. Les rares interviews de Kubrick permettent de mieux cerner l’intention du cinéaste. Les zones d’ombres sont comblées du mieux possible par diverses connaissances. Voici, parmi mille autres, une des interprétations générales qui s’ensuivent  :
 
A travers le cas particulier de Jack Torrance se dessine une vision pessimiste de l’humanité, celle d’un Sisyphe qui en cherchant une raison de vivre supérieure à lui-même construit des religions, des sociétés ou des civilisations ; mais tous ces édifices finissent par s’écrouler sous les conflits individualistes provoqués par les raisons de vivre personnelles ancrées dans la nature humaine. La sociabilité n’est que la conséquence de désirs naturels de possession et de domination, mais la société permet à l’homme de dépasser ces pulsions et d’atteindre une certaine humanité, qui n’est finalement que le respect des autres, des raisons de vivre des autres.
 
Cet éternel renversement de raisons de vivre supérieures par des raisons de vivre personnelles, on peut appeler cela la tragédie humaine.

 

 

Principales sources et influences de l’article :

- Nietzsche, concepts d’éternel retour et de volonté de puissance

- Freud, Totem et tabou

- Henri Laborit, La nouvelle grille

- René Girard, La violence et le sacré

- Umberto Eco, Les limites de l’interprétation

- Michel Ciment, Kubrick

 


Moyenne des avis sur cet article :  4.67/5   (12 votes)




Réagissez à l'article

17 réactions à cet article    


  • ObjectifObjectif 5 août 2009 11:26

    Bonjour,

    Merci pour cet article ! Kubrick était tout particulier, et son dernier film laisse penser qu’il en savait encore plus qu’il ne le montrait.

    Cet article récent et surprenant pourrait bien donner une piste intéressante...

    Ou au moins faire rêver !


    • Moristovari Moristovari 5 août 2009 15:30

      Petite annonce : l’absence d’un « n » dans tout les « Shinning » est dû à une petite blague de HAL, mon correcteur orthographique, que je vais déconnecter de ce pas.


      • Moristovari Moristovari 5 août 2009 16:16

        Re : oubliez le commentaire précédent, « Shining » est la bonne orthographe. J’avais par mégarde enregistré « shinning » comme mot juste dans le correcteur d’openoffice et celui d’agoravox avait réparé l’erreur. Donc faire confiance à ago.


      • Fergus fergus 5 août 2009 15:47

        Article très intéressant.
        Dommage que Shinning soit le seul film de Kubrick que je n’ai pas vu, en dépit de tout le bien que l’on a pu m’en dire. La seule vue de la hache dans la bande-annonce a suffi à m’en dissuader...


        • Paul Cosquer 5 août 2009 16:10

          Scène non censurée par Ségolène Royal !

          Il faut voir le film pour l’interpétation magistrale de Nickolson dans ses monologues dingomanes au bar. La hache n’est qu’une anecdote.


        • Fergus fergus 5 août 2009 17:50

          Le problème, c’est que je développe une phobie de cet engin. Sauf lorsque je m’en sers pour alimenter ma cheminée.


        • Hieronymus Hieronymus 5 août 2009 15:54

          Bonjour
          vous semblez reduire Shining a un film psychologique
          ce n’est pas faux mais en fait extremement reducteur, Kubrick
          est tres riche et tres complexe, une personne d’une erudition fantastique
          et qui souvent ne faisait qu’effleurer, suggerer ds ses films ce dont il avait lui-meme connaissance

          ds une autre interview Kubrick expliquait que les fantomes sont une chose reelle (ca decoiffe) avec Shining il aborde directement le mysterieux, l’occulte, le fantastique, cela debute par de petits indices et va crescendo jusqu’a une conflagration generale ou d’un seul coup tous les demons enselevis du lieu (un ancien cimetierre amerindien) se dechainent ds une orgie de sang et de terreur !
          ds ce film Kubrick ne developpe pas precisement d’explication ni de theorie mais a l’evidence il considere comme plausibles de tels phenomenes (les fantomes) qui semblent se placer entre le subjectif (demence du personnage principal) et l’objectif (d’anciennes personnes assassinees sont observees progressivement par tous)
          tout a fait a la fin du film il y a un zoom sur une photo noir et blanc accrochee au mur de l’hotel et ou l’on reconnait le personnage principal (photo le montrant ds l’hotel bien avant qu’il n’y vienne travailler) c’est une sorte de clin d’oeil extremement malicieux du realisateur qui revele un fantome de l’avenir (sic) alors que normalement les fantomes (appeles aussi revenants) proviennent du passe, cette photo provoque un etrange malaise ..
          Kubrick aurait eu encore beaucoup de choses a nous dire


          • Moristovari Moristovari 5 août 2009 16:57

            La plupart des extraits que j’ai choisis proviennent probablement de la même interview dont vous parlez, celle de Michel Ciment après la sortie du film Shining. Kubrick n’y dit pas croire au surnaturel et à la parapsychologie mais d’en être fasciné et d’attendre des preuves de leur existence. Par contre, dans le cas du film, il dit que la seule attitude rationnelle à propos de l’histoire est d’admettre l’existence des fantômes de l’hôtel.

            Effectivement Kubrick fut sûrement un véritable érudit, à la Umberto Eco, et ses films ne font que caricaturer ses connaissances, sont une simple porte ouverte à la réflexion et la culture. Si je cite comme influence "Les limites de l’interprétation " d’Eco, c’est parce que toute interprétation est une réduction, une trahison. Je n’aurais pas écrit cet article si les positions de Kubrick ne s’accordaient avec certains de mes intérêts. Ainsi j’ai centré ma réflexion sur quelques thèmes du film, délaissant le surnaturel, l’immortalité, la famille...

            La psychologie est présente dans toute l’oeuvre de Kubrick mais seul deux de ses films les mettent au premier plan : Shining et Eyes wide shut. Kubrick dira d’ailleurs que EWS est son film le plus réussit dans ce domaine. J’ai lu quelque part que Kubrick rejetterait la psychologie classique et Freud, ce qui ne serait pas étonnant. Freud explique tout par le contexte familial et sexuel, ce qui est trop simpliste pour être vrai.


          • Hieronymus Hieronymus 6 août 2009 01:31

            @ l’auteur
            merci de votre reponse
            je ne sais a quelle interview vous faites allusion, ds celle que j’avais lue a l’epoque (cela remonte) Kubrick enoncait bien que les fantomes etaient une chose relle et meme s’il n’entrait pas ds le detail de ce qu’est cette chose, ce detail de l’interview m’avait marque ..
            tout de meme si « Kubrick n’y dit pas croire au surnaturel et à la parapsychologie mais d’en être fasciné et d’attendre des preuves de leur existence » cela me fait penser a celui qui enonce « qu’il ne croit pas aux fantomes mais qu’il en a peur » (lol)
            Kubrick ne disait pas tout car tout n’est pas bon a dire
            sur Freud et la psychologie entierement d’accord, ce type (Freud) en rabache vraiment trop sur la sexualite, cela sent le dogme rigide et nous ferait plutot nous fourvoyer ..


          • Halman Halman 9 août 2009 10:30

            "tout a fait a la fin du film il y a un zoom sur une photo noir et blanc accrochee au mur de l’hotel et ou l’on reconnait le personnage principal (photo le montrant ds l’hotel bien avant qu’il n’y vienne travailler) c’est une sorte de clin d’oeil extremement malicieux du realisateur qui revele un fantome de l’avenir (sic) alors que normalement les fantomes (appeles aussi revenants) proviennent du passe, cette photo provoque un etrange malaise ..
            Kubrick aurait eu encore beaucoup de choses a nous dire"

            Hieronymus, c’est surtout un des thèmes de prédilection de Stephen King, dont il se régale entre autre dans L’Antre de la Folie.

            Le temps qui se boucle sur lui même, les êtres créés dans le passé par un écrivain démoniaque et qui vivent un futur créé par l’écrivain mais qui sont en retours perpétuels avec le passé. Personne n’y résiste et tout le monde devient dingue.


          • Paul Cosquer 5 août 2009 16:07

            J’ai encore le film en vidéo. Il a un peu veilli quand même dans le genre. Et cette actrice choisie pour ses immenses yeux globuleux qui expriment la frayeur ! Une analyse psychologique de « Vol au-dessus d’un nid de coucou », bien meilleur film avec le même Nicholson eut été plus intéressante.


            • Moristovari Moristovari 6 août 2009 15:52

              Vol au-dessus d’un nid de coucou et Shining sont deux très bons films mais aux thèmes différents, et Vol... me paraît une oeuvre plus fermée que Shining, moins métaphorique, moins propice à l’interprétation. On y traite surtout des institutions psychiatriques et de la limite entre raison et folie... cependant, ce dernier point mériterait effectivement un article...


            • Τυφῶν בעל Perkele Ahriman 6 août 2009 00:53

              ALL WORK AND NO PLAY MAKES JACK A DULL BOY.

              Il est faux de dire que les phénomènes paranormaux sont dus uniquement à l’imaginaire de Jack, puisque le fils, Danny, est le premier à les subir.

              REDRUM REDRUM

              J’ai vu le film il y a quelques jours, et je ne vois pas non plus pourquoi vous qualifiez la femme « d’impersonnelle ». La seule chose qui m’a paru déplacée dans son interprétation, c’est sa façon ridicule et pas crédible de tenir une batte de base ball.

              Typhon


              • Moristovari Moristovari 6 août 2009 16:09

                La scène clé ne mettant plus en doute la réalité des fantômes est celle de la chambre froide. Avant, on peut encore croire en la folie de Torrance, Danny et aussi de Halloran.

                « Impersonnelle » n’est sûrement pas le meilleur mot, mais on peut difficilement étiqueter un personnage avec un mot. En fait, par le passé, Torrance était probablement alcoolique et violent et sa relation avec sa femme et son fils étaient sûrement « épouvantable (dixit Kubrick). Si Wendy ne l’a pas quittée, c’est parce qu’elle est »le genre de femme à rester avec lui pour la vie". Elle à une personnalité - on voit qu’elle est un peu excentrique - mais elle a peur de son époux et lui est soumise.

                Dans la scène de la batte, Wendy est hystérique. Pour probablement la première fois de sa vie, elle entre en rébellion avec son mari et le menace pour protéger son fils. Mais elle a toujours peur de Jack et sa menace est incertaine : frappera, frappera pas ? D’où sa façon de tenir une batte, cette incertitude étant l’enjeu et l’intérêt de la scène. Connaissant Kubrick, je crois que Shelley aurait sûrement manier fermement la batte s’il l’avait voulu.


              • bright13 bright13 6 août 2009 10:15

                pas un mot sur Stephen King ?


                • Moristovari Moristovari 6 août 2009 16:01

                  C’est à juste titre que Stephen King vit l’adaptation de Kubrick comme une trahison à son oeuvre : le film Shining est purement Kubrickien, Kubrick s’est approprié le roman sans égard pour King (la lecture du roman permet de voir le gouffre qui le sépare du film). C’est pour cela que King décidera de faire une nouvelle adaptation de Shining pour à la télévision. Donc pour une courte analyse du shining de Kubrick, il était inutile de trop parler de King.


                • Halman Halman 9 août 2009 10:33

                  J’ai vu sur une chaine cablée il n’y a pas longtemps une sorte de remake de Shinning. Un navet pur jus et insipide.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès