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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Visite à la piscine de Roubaix, Musée d’art et d’industrie

Visite à la piscine de Roubaix, Musée d’art et d’industrie

De la piscine de Roubaix, le premier souvenir qui me revient est celui du hammam. Un vrai de vrai, avec un plafond bas, des murs gris sombre suintant dans la pénombre et des nuées de vapeur. Je me souviens bien sûr de l’étrangeté baroque du lieu, de la déco, des cabines faites pour durer, et qui ont duré au point de servir aujourd’hui à accrocher les cimaises d’un Musée d’art...

Ce samedi, le ciel est bas et il tombe de fines gouttes de pluie. En 1900, nous aurions poussé la porte d’un estaminet, et l’après-midi se serait déroulé en conversations, et peut-être en chansons. Mais l’époque des estaminets est aujourd’hui révolue - je ne sais pas s’il faut le regretter, c’était aussi une époque de grande souffrance. Toujours est-il qu’il reste une trace étonnante de ce passé, la piscine, Musée d’art et d’industrie André Diligent de Roubaix. La transformation a été menée de façon remarquable. Du bassin, l’architecte a laissé une pièce d’eau un peu plus étroite entourée de statues.

Régulièrement on entend un rappel sonore du temps où les enfants s’ébattaient en piaillant - géniale idée, et il y en a d’autres, comme ce portail de faïence de Sèvres qui trône en tête de bassin. Les autres œuvres se retrouvent dans les anciennes cabines et dans les salles jadis utilisées pour les bains-douches.

J’ai eu l’immense plaisir de retrouver ici les œuvres de Rémy Cogghe. J’avais fait la connaissance de ce grand peintre, trop peu connu à l’époque où j’explorais l’histoire de l’industrie textile de Roubaix, "ville champignon", "ville américaine"(*). Une citation affichée quelque part sur le mur d’une cabine de douches rappelle qu’à cette époque on portait des tissus de Roubaix dans le monde entier. Rémy Cogghe a su comme personne peindre la lumière qu’avaient tissée les hommes en cet épisode sombre et glorieux de notre histoire.

Le ciel était noir des flots de fumée que crachaient les usines, et les paysans affluaient des campagnes pour trouver une misère meilleure que la leur. On hurlait entre les métiers à tisser et à filer pour pouvoir se parler. Mais il restait encore de la voix pour chanter dans les innombrables sociétés et estaminets. C’est de cette vie joyeuse malgré tout que Rémy Cogghe s’est fait le témoin. En 1985, la mairie de Roubaix a organisé une exposition Rémy Cogghe et m’a demandé de faire un article sur le peintre et son époque pour le catalogue. J’avais pu à loisir étudier chacun des tableaux ; j’ai un petit faible pour Le bain de pied (j’en avais fait la couverture de Chanter pour survivre (*)). Dans cette scène d’estaminet, un homme est monté sur une chaise, les yeux bandés, et les amis autour s’apprêtent à lui faire faire un pas vers le bac d’eau qui l’attend.

Et puis, ce dessin à la mine : la patronne, et un ouvrier, au comptoir d’un estaminet, encore. Deux êtres sans qualité : ils n’ont rien fait de glorieux qui mérite de les statufier sur une place de la ville. Ils ne sont les héros d’aucun de ces grands projets technologiques ou sociaux par lesquels les hommes rêvent parfois qu’ils vont être libérés à tout jamais, demain ou après-demain... Non, ce n’est rien qu’un instant que le peintre a saisi dans toute sa sensibilité, un instant qui tient dans un mot d’humour, un regard de connivence, et qui immédiatement après sera épuisé, sans avoir laissé d’autre trace historique qu’une bouffée de bonheur dans le cœur de deux êtres.

Rémy Cogghe n’oppose pas systématiquement milieu ouvrier et milieu bourgeois : dans nombre de ses tableaux, notamment sur les jeux, la casquette et le chapeau melon se côtoient, ce qui est sans aucun doute représentatif de la réalité sociale de l’époque.

Rémy Cogghe peint le milieu ouvrier, mais jamais on ne voit de drapeau rouge ni de scène de grève. Il peint la bourgeoisie (et pas seulement dans des portraits de commande, comme celui d’Alfred Motte), mais sans jamais entrer dans l’apologie de l’épopée industrielle, à la différence de son ami chansonnier "le Broutteux". Même dans ses scènes d’église, nous sommes à l’opposé d’une ferveur dogmatique dépourvue d’humanité : regardez les visages dans le Vendredi-Saint à San-Carlo, notamment celui du petit enfant de chœur...

Rémy Cogghe est un personnage étonnant. Autour de lui le gigantesque raz-de- marée de la Révolution industrielle déferle sur l’Europe, et tout particulièrement sur Roubaix. En même temps se joue l’épopée politique de la défense des travailleurs et des grands projets d’émancipation. Ce qu’il retient de tout cela : le sourire entre deux êtres, le jeu, le mot d’humour, la rêverie de l’enfant de chœur.

A côté de Rémy Cogghe, on trouve d’autres peintres du XIXe, eux aussi injustement oubliés (effacés par le rayonnement d’Ingres et des impressionnistes), porteurs d’une humanité saisie dans son quotidien ordinaire, sans être pour autant chargée de clichés. Au terme de la visite, nous avons dégusté une gaufre Meert dans le café du même nom. Ce n’est pas donné, mais quel délice !

Je n’étais pas revenu à Roubaix depuis quelques années, mais ce musée et d’autres échos d’amis roubaisiens m’inspirent un constat : malgré la dureté des conditions de vie - car il reste bien sûr quelque chose de la misère post-industrielle qui s’est installée quand le textile est parti - la ville a su encore et toujours conserver la tranquille et discrète chaleur humaine dont Rémy Cogghe s’est fait le témoin. Vivre, malgré tout.

(*) Voir L. Marty Chanter pour survivre, culture ouvrière, travail et technique dans le textile, 1850 - 1914, Préface de Madeleine Reberioux, L’Harmattan


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