• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Le pont suspendu

Le gel a eu raison de lui.

Mon Dieu, que j’en ai eu de crainte et de peur à l’idée de traverser ce pont ! Un jour, le 16 du mois de janvier à 7 heures 45, celui qui m’avait fait trembler, succombait à son tour sous le froid sibérien qui s’était abattu sur la Loire. Je n’habitais plus mon village d’en-France mais la nouvelle m’était arrivée comme un coup de poignard. Étrangement, je regrettais déjà celui que j’avais tant détesté.

Je suis né au sud de la Loire, fierté qui m’a longtemps permis de me considérer supérieur aux affreux, nés de l’autre côté. Il y avait pour moi un parfum de liberté, de soleil, de vacances de ce côté-là. Ne cherchez pas à comprendre les raisons de cette volonté de me distinguer ainsi ; les enfants sont ainsi constitués qu’ils se construisent une mythologie à trois sous avec de tout petits riens.

De l’autre côté donc, il y avait Saint Père-sur-Loire, petit village qui, dans mon esprit, ne pouvait se passer de la grande ville d’en face. Il est vrai qu’à part un café, il n’y avait aucun commerce au nord. Quand j’étais vraiment petit, nous allions le dimanche rendre visite à des amis en empruntant le pont à pied. Ce fut sans doute là que je développai ma phobie pour cet ouvrage d’art.

Le trottoir y était étroit, très étroit. Le pont était suspendu ; il était pour moi vivant : il respirait, il bougeait. Je ressens encore à son évocation la vibration et le souffle provoqués par les poids lourds. J’en tremblais d’effroi sans oser me plaindre. Avoir peur d’un pont, quelle stupidité ! Pire que tout encore : à chaque pile, il fallait que les piétons descendent du trottoir et passent sur la chaussée. C’était un autre moment d’angoisse : les voitures allant à vive allure en une époque où la vitesse n’était pas limitée.

220px-Pont_suspendu_de_Sully-sur-Loire,_carte_postale_1.jpg

Et puis, il y avait la Loire, en-dessous. Je la redoutais uniquement à cette place. La rambarde était faite de barres métalliques ; la rivière semblait toute proche, elle m’attirait, elle m’envoûtait, elle m’aspirait. Autant de la rive, elle était accueillante et docile, autant de ce pont et surtout en approchant de l’autre rive, elle était sombre, forte, menaçante. Quand les eaux forcissaient, la peur se décuplait plus encore ; le bruit des flots venait se mêler aux grincements de l’armature métallique de ce maudit ouvrage d’art.

Les premiers pas sur l’autre rive était une libération. Nous passions alors tout près de ces câbles qui venaient se figer dans deux gros blocs de béton. Ce pont était beau ; il était plus encore inquiétant ! Il me fallut le dompter, surmonter mes tourments de piéton quand, cette fois, c’est à bicyclette que je le franchis, J’étais sur mon vélo bleu : un Peugeot, fier routier qui se prenait pour un coursier. Mais le jeune cycliste n’en menait pas large quand il allait seul sur ce tablier instable.

Longtemps, le sud resta mon unique terrain de jeu. Le pont était une entrave à l’exploration de l’autre rive. Seule la drague nous poussait à oser le franchissement pour aller éprouver d’autres sensations. La drague était à environ trois cents mètres en aval du pont. Il y avait là un tank allemand, quelques vieilles carcasses rouillées, vestiges d’une retraite précipitée et les fameux câbles de la drague.

Si je n’en menais pas large pour franchir le pont, je n’avais par contre aucune appréhension à jouer avec la mort en passant sous le terrible câble de la drague quand,soudainement, il se tendait pour ressortir du fleuve une pelle monstrueuse remplie de sable. Le danger était présent et je l’ignorais souverainement. Je n’étais pas seul à jouer ainsi le trompe-la-mort avec cet appareil du diable …

280px-Pont_suspendu_de_Sully-sur-Loire,_carte_postale_2.jpg

Le bonheur était sans pareil quand nous nous glissions sous la grosse pelle qui remontait son sable captif. Elle dégoulinait d’eau qui se libérait de ce piège en nous offrant une douche qui nous réjouissait. Après avoir eu notre compte d’émotion et d’eau de Loire, nous faisions moins les farauds quand il fallait à nouveau franchir le redoutable monstre métallique.

Ce n’était ni glorieux ni très malin. Les enfants sont parfois inconscients et, à d’autres moments, porteurs de craintes inexplicables. Le pont était mon ennemi, la drague mon amie. Curieuse inversion des valeurs et des risques. Aujourd’hui, l’un et l’autre ont disparu. Un pont à la ligne plus élégante a remplacé celui qui s’est couché dans la glace, brisé par le froid et les faiblesses de son armature. Jamais, il ne remplacera celui qui se dressait plus haut dans le ciel et venait faire ombrage au château. La nostalgie se moque bien des critères esthétiques.

La drague a cessé de creuser le lit de la rivière. Elle a bouleversé la répartition des eaux en cet endroit. Le vieux port de Saint Germain, sur la rive sud , s’est totalement ensablé ; le chenal étant passé de l’autre côté, là où des années durant, la grosse pelle avait creusé le lit de la Loire. L’enfance se moque de ces détails ; elle avait trouvé son épopée dans la méchante bête dévoreuse du fleuve. Ainsi allait la vie en mon village d’enfance. Aujourd’hui l’eau continue de couler, mais c’est sous un autre pont, un pont sans émotion aucune !

Traversement sien.

sully1985.jpg


Moyenne des avis sur cet article :  3.57/5   (14 votes)




Réagissez à l'article

24 réactions à cet article    


  • juluch juluch 18 janvier 12:05

    Moi aussi j’ai connu les anciens ponts suspendus avec le tablier en bois.....et puis un jour ils s’écroulent ou sont remplacés ou modifiés pour être plus sur.....


    J’en connaissais 2, un qui traversait la Durance à la Trévaresse dans le Vaucluse et un autre du coté du Poujol(34) au dessus de l’Orbe..... 
     smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 18 janvier 14:36

      @juluch

      J’aime quand on partage les souvenirs
      Merci


    • juluch juluch 19 janvier 09:21

      @65beve

      Sincèrement je pense qu’ils n’existent plus.....

    • Osis Osis 19 janvier 10:20

      @C’est Nabum
       

      Moi, quand les semaines faisaient 6 jours, c’était les ponts du samedi au mardi que j’aimais bien...
       


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 janvier 13:56

      @Osis

      Ces ponts sont suspendus à la défaire de Fillon
      Avec lui tous les droits sociaux vont disparaître


    • Sergio Sergio 18 janvier 16:03

      Bonjour Nabum


      Je me souviens quand j’étais enfant, d’un pont au dessus de la Sambre, il débouchait sur l’entrée d’une grande usine, de laquelle sortaient des centaines d’ouvriers vélo à la main. Au bout de ce pont était une rue sombre bordée de grands murs derrière lesquels grondaient les fours d’aciérie. Il se dégageait de cet édifice une forme de peur primale que je retrouve encore quand je l’aperçois.

      • C'est Nabum C’est Nabum 18 janvier 16:13

        @Sergio

        Des peurs en traversant un pont, on m’en a raconté ici où là

        Je constate ne pas être le seul à avoir tremblé de la sorte


      • Raoul-Henri Raoul-Henri 19 janvier 04:56

        @Nabum

        Au gué, l’an neuf, il vous fallu traverser.
        Serait-ce la rupture d’une élingue rendue cassante par le gel qui a réduit ce pont à la ruine ?

        A quatre ans, lors d’une fugue mémorable, j’ai emprunté la passerelle de la porte aval de la vielle écluse de mon patelin de bateliers. A cet age la peur n’est qu’un projet.


        • C'est Nabum C’est Nabum 19 janvier 07:17

          @Raoul-Henri

          Oui, ce pont a cédé par le froid et votre expertise apporte la réponse

          Vous avez raison, la peur n’est pas de l’enfance, elle arrive plus tard


        • chantecler chantecler 19 janvier 07:43

          Bonjour,
          Il en a connu des avatars ce pont avant de rendre l’âme ...
          Apparemment c’est le froid qui a eu raison de l’acier .
          Parfois c’est le chaud ....
          https://fr.wikipedia.org/wiki/Pont_suspendu_de_Sully-sur-Loire


          • C'est Nabum C’est Nabum 19 janvier 08:27

            @chantecler

            C’est le septième pont installé en ce lieu

            L’histoire des ponts de Sully c’est quelque chose


          • cedricx cedricx 19 janvier 14:57

            Les affreux vous disent bravo et merci pour ce si beau texte.


            • C'est Nabum C’est Nabum 23 janvier 08:17

              @cedricx

              Les affreux sont adorables


            • JC_Lavau JC_Lavau 21 janvier 10:01

              Mon premier fait des cochonneries avec un pendu.

              Mon second fait des cochonneries avec une chèvre.
              Mon troisième fait des cochonneries sur la tête d’un zouave.
              Mon quatrième, c’est ton frère.

              Et mon tout est en Inde mais a été français.
              On y a même donné un sujet de bac d’anthologie, par ses énormités :

              • C'est Nabum C’est Nabum 23 janvier 08:18

                @JC_Lavau

                J’ignore tout de l’art du rébus


              • JC_Lavau JC_Lavau 24 janvier 12:23

                @C’est Nabum.

                Pondichéry.
                Pont, parce que pont suspendu.
                Di, parce que dithyrambique
                Ché, parce chéchia sur la tête d’un zouave.
                Et Ry parce que Rivoli, Livonie, Niveau d’eau, Do c’est Ut, Utérus, un russe c’est un slave, Si s’lave y s’nettoie, Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

                C’est une charade à tiroirs.

              • C'est Nabum C’est Nabum 24 janvier 13:57

                @JC_Lavau

                Pour une fois j’avais trouvé



                • C'est Nabum C’est Nabum 23 janvier 08:19

                  @raymond 2

                  Le gel en a décidé autrement


                • Gérard Luçon Gérard Luçon 23 janvier 02:36

                  J’ai emprunté ce pont il y a bien longtemps, en voiture, à cette époque effectivement où le piéton avait intérêt à « marcher à l’ombre » ...


                  Je crois même ne pas connaitre le nouveau !

                  • C'est Nabum C’est Nabum 23 janvier 08:19

                    @Gérard Luçon

                    C’est donc vous

                    Heureusement, j’ai trouvé de l’ombre


Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès