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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > De l’émeute à l’insurrection, selon Victor Hugo...

De l’émeute à l’insurrection, selon Victor Hugo...

L'histoire contemporaine autant qu'elle fut secouée par des crises économiques, fut aussi ébranlée par des soulèvements populaires, plus ou moins légitimes. Si nous nous référons à l'oeuvre d'un écrivain de génie et homme politique éminent, averti sur la question, Victor Hugo, il semblerait que ce que nos dirigeants aimeraient à faire passer pour des émeutes illégitimes sont des insurrections et portent clairement en elles un vent de démocratie et de justice sociale !

LA SURFACE DE LA QUESTION

De quoi se compose l’émeute ? De rien et de tout. D’une électricité dégagée peu à peu, d’une flamme subitement jaillie, d’une force qui erre, d’un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte. Où ?
Au hasard. À travers l’État, à travers les lois, à travers la prospérité et l’insolence des autres.

Les convictions irritées, les enthousiasmes aigris, les indignations émues, les instincts de guerre comprimés, les jeunes courages exaltés, les aveuglements généreux ; la curiosité, le goût du changement, la soif de l’inattendu, le sentiment qui fait qu’on se plaît à lire l’affiche d’un nouveau spectacle et qu’on aime au théâtre le coup de sifflet du machiniste ; les haines vagues, les rancunes, les désappointements, toute vanité qui croit que la destinée lui a fait faillite ; les malaises, les songes creux, les ambitions entourées d’escarpements ; quiconque espère d’un écroulement une issue ; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue qui prend feu, tels sont les éléments de l’émeute.
Ce qu’il y a de plus grand et ce qu’il y a de plus infime ; les êtres qui rôdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohèmes, gens sans aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un désert de maisons sans autre toit que les froides nuées du ciel, ceux qui demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les inconnus de la misère et du néant, les bras nus, les pieds nus, appartiennent à l’émeute.
Quiconque a dans l’âme une révolte secrète contre un fait quelconque de l’État, de la vie ou du sort, confine à l’émeute, et, dès qu’elle paraît, commence à frissonner et à se sentir soulevé par le tourbillon.

L’émeute est une sorte de trombe de l’atmosphère sociale qui se forme brusquement dans de certaines conditions de température, et qui, dans son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, écrase, démolit, déracine, entraînant avec elle les grandes natures et les chétives, l’homme fort et l’esprit faible, le tronc d’arbre et le brin de paille.
Malheur à celui qu’elle emporte comme à celui qu’elle vient heurter ! Elle les brise l’un contre l’autre.
Elle communique à ceux qu’elle saisit on ne sait quelle puissance extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des événements ; elle fait de tout des projectiles. Elle fait d’un moellon un boulet et d’un portefaix un général.
Si l’on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point de vue du pouvoir, un peu d’émeute est souhaitable. Système : l’émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas. Elle éprouve l’armée ; elle concentre la bourgeoisie ; elle étire les muscles de la police ; elle constate la force de l’ossature sociale. C’est une gymnastique ; c’est presque de l’hygiène. Le pouvoir se porte mieux après une émeute comme l’homme après une friction.

LE FOND DE LA QUESTION

Il y a l’émeute, et il y a l’insurrection ; ce sont deux colères ; l’une a tort, l’autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe ; alors le tout se lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu’à la prise d’armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est insurrection, l’attaque de la fraction contre le tout est émeute …
Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les choses de pure civilisation ; l’instinct des masses, hier clairvoyant, peut demain être trouble. Les bris de machines, les pillages d’entrepôts, les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès...
Quelquefois le peuple se fausse fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Le bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du tremblement des masses bouleversées ; il y a des rages folles, il y a des cloches fêlées ; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté vous allez. Il n’y a d’insurrection qu’en avant. Toute autre levée est mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute ; reculer est une voie de fait contre le genre humain. L’insurrection est l’accès de fureur de la vérité ; les pavés que l’insurrection remue jettent l’étincelle du droit. Ces pavés ne laissent à l’émeute que leur boue.
De là vient que, si l’insurrection, dans des cas donnés, peut être, comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l’émeute peut être le plus fatal des attentats.
Il y a aussi quelque différence dans l’intensité de calorique ; l’insurrection est souvent volcan, l’émeute est souvent feu de paille.
La révolte, nous l’avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Parfois, insurrection, c’est résurrection.

La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument moderne, et toute l’histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples, chaque époque de l’histoire apporte avec elle la protestation qui lui est possible.

Dans les cas les plus généraux, l’émeute sort d’un fait matériel ; l’insurrection est toujours un phénomène moral. L’insurrection confine à l’esprit, l’émeute à l’estomac. Gaster s’irrite ; mais Gaster, certes, n’a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l’émeute, Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste. Pourtant elle reste émeute. Pourquoi ? c’est qu’ayant raison au fond, elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente, quoique forte, elle a frappé au hasard ; elle a marché comme l’éléphant aveugle, en écrasant ; elle a laissé derrière elle des cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants ; elle a versé, sans savoir pourquoi, le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10 août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l’insurrection est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle aboutit à cet océan : révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces hautes montagnes qui dominent l’horizon moral, la justice, la sagesse, la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l’idéal, après une longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa transparence et s’être grossie de cent affluents dans la majestueuse allure du triomphe, l’insurrection se perd tout à coup dans quelque fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Le suffrage universel a cela d’admirable qu’il dissout l’émeute dans son principe, et qu’en donnant le vote à l’insurrection, il lui ôte l’arme. L’évanouissement des guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel est l’inévitable progrès. Quel que soit aujourd’hui, la paix, c’est Demain.

Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le maître, essai de morsure qu’il faut punir de la chaîne et de la niche, aboiement, jappement ; jusqu’au jour où la tête du chien, grossie tout à coup, s’ébauche vaguement dans l’ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie : Vive le peuple !

Victor Hugo, Les Misérables.


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16 réactions à cet article    


  • Amada 11 août 2011 14:16

    Oh merci !

    Merci pour ce rafraîchissant rappel !
    Que de profondeur dans notre littérature !

    Amada

    • SALOMON2345 11 août 2011 16:10

      Splendide !!!
      Côtoyer tant de hauteurs dans ce temps si bas réconforte.
      Merci pour cette invite laquelle souligne une fois encore
      que le « BEAU » est le synonyme du BONHEUR !!!
      Encore, s’il vous plait !
       Merci.


      • Crab2 11 août 2011 16:34
        Émeutes au Royaume désunis

        Elle n’a peut-être pas lu V H , mais elle sait qu’elle vit au XXI siécle

        Réaction saine

        Dans une vidéo amateur diffusée sur YouTube, une habitante de Hackey prend à partie les jeunes casseurs

        Suite

        http://laicite.over-blog.com/article-emeutes-au-royaume-desunis-81292094.html



        • easy easy 11 août 2011 17:55

          Autant rappeler qu’une fois, V Hugo (en tant que maire d’arrondissement il me semble) avait commandé la troupe contre le peuple.


          • easy easy 11 août 2011 17:57

            Non, pas d’arrondissement (ça n’existait pas). De commune plutôt.


          • jaja jaja 11 août 2011 18:01

            "lors de l’insurrection ouvrière parisienne de juin 1848 il participa énergiquement à... sa répression et se vanta d’avoir raffermi le moral défaillant de la Garde nationale et commandé lui-même le feu contre les ouvriers. Il est vrai que c’étaient, il le dit dans une lettre à sa femme, de « pauvres ouvriers égarés ». Il fallait les ramener au bercail par la mitraille : l’amour du peuple se confond parfois avec l’amour vache."

            Le Mutualiste décembre 2010


          • easy easy 11 août 2011 18:19

            AH ! Merci Jaja

            Comme quoi, même Hugo !


          • Crab2 11 août 2011 18:13

            V H était déiste - donc incapable de penser - Suffit de lire l’insipide ’’ poésie romantique ’’ pour s’en convaincre


            • BOBW BOBW 12 août 2011 12:16

              SOS Ariane et les « partisans » de V.H. Venez tous au secours de notre « Trés Grand » villipendé et calomnié !


              • easy easy 12 août 2011 12:33

                Bin je serais un des premiers à le défendre notre très grand.

                Il a réussi le tour de force de nous inculquer la miséricorde, le bonne pitié que nous devrions ressentir à l’égard des petits.

                Mais hélas, parce qu’il aimait trop son père sans doute, il aimait aussi trop N 1er

                L’impact de sa fidélité à l’Empereur, le seul vrai empereur à ses yeux, l’a empêché de ressentir la même miséricorde envers les peuples situés au-delà de nos frontières.

                Le romantisme est trop exalté. Il croit trop en lui-même et il est prêt à raser ou exterminer les plats, les atones, les mous, les indécis, les non enflammés donc les Tahitiens et les Papous.

                On le sait peu mais VH avait dit très explicitement et en substance "Va, jeunesse de France, va conquérir les immensités infinies de l’Afrique.

                Conquérir, conquérir, conquérir toujours conquérir.

                Alors Cecil Rhodes était de bon droit.



                Si VH avait un peu voyagé, mis le nez au-delà de nos horizons, comme Albert Londres ou Camus, il aurait sans aucun doute, pu nous inculquer la miséricorde envers les peuples fragiles, aussi fragiles que Cosette, Quasimodo et Esméralda.




              • BOBW BOBW 12 août 2011 13:21

                 Réponse @ easy :

                « Il neigeait » :
                « Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve ;
                 »Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; - et dans l’épreuve
                Sentant confusément revenir son remords,
                Levant les mains au ciel, il dit : « Mes soldats morts,
                Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
                Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? »
                Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
                Il entendit la voix qui lui répondait : Non !"



              • easy easy 12 août 2011 13:29

                @ Bobw,

                Et que veut dire ce « Non ! » selon vous ?


              • SALOMON2345 13 août 2011 09:29

                Jules Ferry invitait les civilisations « supérieures » (nous, occident) à éduquer les civilisations « inférieures » (peuples d’afrique) ce qui démontre que les notions morales et éthiques ont varié avec le temps et les époques !
                Juger des « pensées » d’hier avec les outils d’aujourd’hui, sans remettre en perspective le regard, me semble périlleux (la grand mère ne pense pas exactement comme sa petite fille), si l’on y rajoute l’élan « poétique » et ses frontières floues d’avec le réel effectivement à l’arrivée, cela forme probablement un hiatus avec la doxa nouvelle.... du moins c’est ce que je pense, humblement !
                Salutations


              • Crab2 14 août 2011 10:42

                " Mélanges historique " , recueil d’articles et publications, « sur les grandes invasions », Marc Bloch conteste une thèse défendant une assimilation « paisible » des barbares dans l’environnement gallo romain :

                Un extrait : « Mais,bandes ou armée,ces formations composites ne fondèrent jamais rien de durable. Les créations d’avenir furent toutes l’œuvre de peuples , au sens plein du mot : entendez de groupes qui, tout en accueillant dans leur rang, à l’occasion , plus d’un élément étranger , n’en constituaient pas moins, en eux-mêmes , des sociétés d’une réelle stabilité ; qui , sans avoir toujours atteint, dés le début, à une parfaite unité politique, possédaient cependant leurs patrimoines propres de coutumes et de traditions religieuses ou légendaires, leurs dialectes, distincts de ceux de leurs voisins, et leurs dynasties particulières, pourvues d’un prestige héréditairement sacré » Fin de l’extrait

                [ « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance.

                Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave.

                Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite » - Marc Bloch ]


                • Crab2 3 septembre 2011 19:23

                  FIÈRE D’ÊTRE ATHÉE

                  Alors que tous les jours au cours des J T, plusieurs minutes sont consacrées à l’étalage de toutes les superstitions [ religions ] ’’ riches et variées ’’

                  Une jeune marocaine intervient en public, curieusement nul n’en n’a dit mot dans les J T de nos chaînes nationales


                  Que dit-elle qui ne mérite pas de passer aux heures de grandes écoutes ?


                  Suite à partir de la page :

                  http://laicite.over-blog.com/article-fiere-d-etre-athee-83233190.html


                  La catho-sphère perd la boule

                  Passe, passe le temps, mais prétendu arrêté par les doctrinaires de la peur, entaché d’anachronisme, paranoïaques au point de rendre le dialogue entre personnes d’orientations sexuelles différentes d’une grande inutilité

                  Suite

                  http://laicite.over-blog.com/article-la-catho-sphere-perd-la-boule-83186541.html







                  • Crab2 9 septembre 2011 13:51

                    DROITS DE L’HUMAIN

                    La majorité des Français, veulent que priment les valeurs qui font de notre société une République laïque où chaque citoyen à les mêmes droits et devoirs...

                    Les Français de même s’ils comprennent bien la nécessité d’un gouvernement européen, mais dans le but de traiter exclusivement les problèmes économiques et non les problèmes politiques

                    Je pense qu’il est utile de créer plusieurs zones euros, car je reste persuadé comme je l’ai indiqué à plusieurs reprises [ à titre d’exemple ] qu’un pays comme la Grèce ne pourra jamais rembourser ses dettes


                    Suite à partir de la page :

                    http://laicite.over-blog.com/article-droits-de-l-humain-83777120.html


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