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La vision de l’empereur Constantin

Récemment dégagées de l’enduit qui les recouvrait, les étonnantes fresques de l’église de Gourdon, en Bourgogne du Sud, posent des problèmes insolubles si on les date du XIIe siècle après J.-C. Comment expliquer, en effet, ce Christ faisant l’offrande des prépuces et ce messie guerrier qui descend du ciel en armes ? C’est la question que j’ai posée dans mon article du 28 novembre et à laquelle il ne m’a pas été donné de réponses satisfaisantes.

En revanche, dans le débat contradictoire qui a suivi, une commentatrice m’a fait très justement remarquer que l’inscription IHS qui se trouve au-dessus de la tête de ce Christ est bien connue des spécialistes qui la traduisent par Iesus, Hominum Salvator, Jésus, Sauveur des Hommes.

Voici ce que dit, en résumé, Wikipedia : le monogramme IHS est une abréviation et une translittération imparfaite du nom de "Jésus" en grec. Lorsque le latin devint la langue dominante du christianisme, le monogramme fut mal compris et fut interprété par certains dans le sens de Iesus, Hominum Salvator, par d’autres dans le sens de In Hoc Signo Vinces (par ce signe, tu vaincras), phrase que l’empereur Constantin aurait vu dans le ciel, vers l’an 312, dans la région de Grand, dans le département des Vosges où les archéologues ont mis au jour un sanctuaire d’Apollon.

La première hypothèse s’appuie sur des justifications trop compliquées, à mon sens, pour être crédibles, mais surtout parce qu’elle est de formulation tardive. En revanche, la deuxième hypothèse s’appuie sur un ensemble de témoignages d’époque qu’il nous appartient d’interpréter au plus près de la vérité historique.

Il nous faut, tout d’abord, rectifier une erreur de localisation. Aucun texte ne permet de dire que cet événement ait eu lieu à Grand. L’évocation d’un temple d’Apollon par le rhéteur Eumène a induit en erreur les archéologues. Car les discours de ce rhéteur situent indéniablement cette vision en pays éduen, ce que confirme la logique militaire. Vers cette date de 312, Constantin a dû faire face à deux dangers, l’un face à Rome, contre le prétendant Maxence qu’il a vaincu au pont Milvius, l’autre face à la frontière du Rhin où on lui avait annoncé un franchissement imminent de troupes barbares qui ne s’est finalement pas produit. Que cela soit dans l’un ou l’autre cas, il a fallu à Constantin mobiliser des troupes, et ces troupes - le rhéteur Eumène est très clair sur ce point - c’est le pays éduen qui les a mises sur pied. La trace des camps de Constantin a d’ailleurs été retrouvée à Lux, à l’entrée de la ville de Chalon-sur-Saône, et les textes de ce rhéteur ne peuvent s’expliquer qu’en plaçant Constantin à cet endroit, au milieu de ses camps. C’est donc à Lux, faubourg de Chalon, que Constantin aurait eu dans le ciel cette très importante vision. D’après la tradition chrétienne, cette vision aurait marqué la conversion au christianisme de l’empereur et, par voie de conséquence, celle de l’empire à la nouvelle religion. Il s’agit-là d’un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre et qui risque d’en faire couler encore beaucoup, d’autant plus que l’affaire n’est pas simple. Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire a développé toute une argumentation pour démontrer que l’Église s’était approprié à tort l’événement, mais il ne pouvait s’imaginer le contexte tel que j’essaie de l’expliquer.

Selon Lactance, Constantin aurait vu ce signe en songe, avant d’engager le combat. Emblème céleste du nom de Dieu, monogramme d’un Christ, il le décrit comme étant en forme de lettre X traversée par la lettre I recourbée à sa partie supérieure. Toujours selon Lactance, c’est ce signe que Dieu aurait ordonné à Constantin de mettre sur les boucliers de ses soldats. Ce témoignage est confirmé par l’archéologie et les textes postérieurs qui nous donnent les différentes interprétations de ce signe de Dieu, sous le nom de Labarum.

Pour Eusèbe de Césarée, c’est dans le ciel que Constantin aurait eu cette vision. Il y aurait lu une inscription en grec, mais d’autres affirment que cette inscription était bien en langue latine et que la phrase était la suivante : In Hoc Signo Vinces (par ce signe, tu vaincras).

Posons-nous d’abord la question : « Comment les Anciens appelaient-ils la partie du choeur que nos contemporains désignent par ce si vilain nom de cul-de-four ?, ». La réponse nous est donnée par nos plus anciennes églises, comme celle de Blesle où une voûte est non seulement peinte en bleu, mais décorée d’étoiles. Conclusion : ce que nous appelons cul-de-four, les Anciens l’appelaient "ciel".

Posons-nous ensuite la question : « Ne serait-ce pas plutôt dans le ciel d’un temple que Constantin aurait eu sa vision ? Dans un ancien temple reconverti en église ? S’il s’agit du ciel de l’église de Mont-Saint-Vincent (le rhéteur l’appelait "temple d’Apollon", voyez mes ouvrages), c’est bien "le signe de Dieu en question" qu’il y a vu, celui qu’il a fait mettre sur le bouclier de ses soldats, celui qui ornera par la suite les fameux étendards au Labarum. S’il s’agit du ciel de Gourdon, c’est l’expression IHS que l’empereur aurait vue au-dessus de la tête du personnage de la fresque dont nous avons dit qu’il faisait l’offrande des prépuces, un personnage dont la tête s’auréole d’un symbole solaire circulaire décoré de la croix celte, comme semble le dire Eusèbe de Césarée (voyez mon image en début de texte). IHS, cela signifie... In Hoc Signo, par ce signe...

Le rhéteur Eumène nous confirme ces deux témoignages, mais sans utiliser le mot Christ que je n’aurais peut-être pas dû utiliser à l’origine de la vision. Et pourtant, voici ces mots : « Tu as vu le Dieu et tu t’es reconnu sous les traits de celui à qui les chants divins des poètes ont prédit qu’était destiné l’empire du monde entier ». C’est clair. Au début du IVe siècle, on attendait encore un "Quelqu’un" qui devait sauver et même dominer le monde. Mais chose étonnante, Eumène ne nous dit pas qu’il s’agit d’un Christ, mais du dieu Apollon. Et en effet, on sait que les Romains attendaient un Apollon, et que plusieurs sarcophages romains, considérés à tort, selon moi, comme chrétiens, mettent en scène un jeune éphèbe mystique.

Et le rhéteur ajoute : « Car, je le crois, ô Constantin, tu as vu ton Apollon avec la victoire qui l’accompagne, t’offrir des couronnes de lauriers ». Dans quel ciel d’église Constantin a-t-il vu Apollon ? Puisqu’il se trouvait à Lux, c’est dans le temple de la ville de Chalon qu’il s’est rendu. C’est dans le ciel de son cul-de-four qu’il faudrait en retrouver la trace. Malheureusement, si le monument, dans son ensemble, semble s’être assez bien conservé, il n’en est pas de même de l’abside qui, manifestement, a fait l’objet d’une reconstruction. Heureusement, voici une médaille en or de Constantin qui pourrait nous éclairer.

Quant à Zozime, il nous confirme, lui aussi, qu’avant d’affronter Maxence, Constantin avait interrogé les aruspices et consulté les livres sibyllins. Il précise très clairement que l’empereur n’a abandonné les rites ancestraux qu’après avoir commis ses effroyables crimes familiaux, et cela parce qu’on lui avait assuré qu’en se convertissant au christianisme, il pouvait obtenir un pardon que les prètres de la tradition lui refusaient. Et il conclut en disant que tout ce que fit Constantin ne le fut pas par conviction religieuse, mais par calcul politique. Et, en effet, l’habileté de Constantin fut de laisser le flou concernant l’interprétation de sa vision, de telle façon que les différents courants qui s’opposaient entre eux aient eu la possibilité de l’intégrer chacun dans sa croyance. Mais il n’a rien inventé. Cette idée de faire apparaître dans le ciel, une nouvelle étoile, une conjonction d’astres ou un signe, annonçant une nouvelle ère, un empereur réformateur, un Quelqu’un ou un Sauveur, était, à cette époque, tout ce qu’il y avait de plus classique et, je dirai même, d’obligé.

Constantin Ier, surnommé le Grand, est mort le 23 mai 337. On dit qu’il fut baptisé juste avant par l’évêque Eusèbe de Nicomédie. L’Église l’a élevé au rang des saints.

Les photos et les croquis sont de l’auteur.

E. Mourey

Additif : médaille à l’empereur Constantin.

Avers
Légende : IMP CONSTANTINVS AVG.
Traduction : “Imperator Constantinus Augustus”, (L’Empereur Constantin Auguste).
Description : Buste lauré et cuirassé de Constantin Ier à droite, vu de trois quarts en avant (B*).
Revers
Légende : SOLI INVIC-TO COMITI/ T|F// PTR.
Traduction : “Soli Invicto Comiti”, (Au compagnon le Soleil invincible).
Description : Sol (le Soleil) radié, nu, debout à gauche, le manteau sur l’épaule, levant la main droite et tenant un globe de la gauche. Traduction : “Soli Invicto Comiti”, (Au compagnon le Soleil invincible).
Commentaires à propos de ce type monétaire  :
Constantin Ier, avant de se convertir au christianisme, vénérait Sol Invictus, lequel était très bien implanté en Gaule comme en témoignent les émissions monétaires des ateliers gaulois... Constantin se plaçait sous la protection de Sol... Sol est souvent identifié avec Apollon... Il est possible que le songe de Constantin, révélé par Lactance et présenté comme chrétien, ait été, en fait, un rêve de Constantin ayant pour sujet Apollon ou Sol.

(Photo et textes de http://www.cgb.fr. Autorisation de reproduction accordée par e.mail du 10/12 à 15h40 ).




par Emile Mourey (son site) mardi 11 décembre 2007 - 46 réactions
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  • Par Emile Mourey (---.---.---.186) 11 décembre 2007 12:48
    Emile Mourey

    >par l’auteur.

    Voyez ma réponse à l’article de Jean Zin, L’hypothèse extrême ;

    Bravo ! On ne peut pas être plus clair. Dans un autre domaine, j’éprouve la même difficulté à faire passer mon information concernant nos croyances religieuses. Pour être crédible, il faudrait aller à petit pas ; le conservatisme des idées est telle qu’on ne peut traiter les questions graves de notre temps qu’en modulant.

    Le fameux mythe de la création d’Adam et d’un monde créé à son intention nous a conduit dans une impasse (il faudrait que le peuple américain en prenne enfin conscience). Les Anciens l’avaient pressenti dans l’histoire de Prométhée volant aux dieux leur pouvoir dans le symbole du feu. Comme l’a écrit Luc Ferry, à la différence du monde de la nature, l’homme est plus que son programme, et c’est bien là sa spécificité, sa grandeur, mais aussi sa liberté, son indépendance et son drame.

    Face aux bouleversements humains qui s’annoncent, que vaudront demain nos valeurs forgées au cours de notre histoire ?

    Notre seule consolation est que l’univers continuera d’exister. Quelques millions d’années après notre disparition, la terre aura tout nettoyé, y compris les Demian West de l’obscurantisme.

  • Par vlb95400 (---.---.---.113) 11 décembre 2007 15:28
    vlb95400

    C’est au IVème siècle et grâce à Hélène, mère de Constantin, que le christianisme s’est développé à Rome et dans l’Empire.

    Fascinée par les histoires entendues sur le christianisme, elle ordonna des fouilles à Jérusalem pour découvrir des vestiges et mit la main sur « un morceau de la Vraie Croix », ce qui la convainquit et la fit se convertir. Elle fit bâtir l’église du Saint Sépulcre à Jérusalem et encouragea son fils à se convertir.

    Cette époque, c’était celle de la chute de l’Empire Romain d’Occident et les conflits étaient permanents pour le poste d’empereur.

    En 312, Constantin, qui gouvernait la Gaule et la Grande-Bretagne et qui favorisait les Chrétiens, attaqua Maxence qui régnait sur l’Italie et l’Afrique. Les armées de Constantin fondirent sur Rome, écrasèrent celles de son rival à Turin, puis au Pont Milvius, dans les faubourgs de Rome, où leur chef trouva la mort, noyé dans le Tibre par où il tentait de s’enfuir avec ses troupes débandées.

    La légende dit qu’avant cette bataille décisive, Constantin ait eu une vision d’une croix dans le ciel avec les mots IN HOC SIGNO VINCES, « Par ce signe, tu vaincras ».

    Tandis qu’il assiégeait Maxence dans Rome, une croix lumineuse lui parut en l’air devant tout le monde avec une inscription qui lui promettait la victoire [...]

    Le lendemain il gagna cette célèbre bataille qui défit Rome d’un tyran et l’Église d’un persécuteur ; la croix fut étalée comme la défense du peuple romain et de tout l’empire. (Bossuet, Historique I, 11.)

    Mais Constantin était plus proche des Arianistes, effrayé par la relation du Père et du Fils, et ses relations avec les chrétiens étaient plus politiques que religieuses, les communautés lui ayant apporté leur soutien dans ses différents conflits.

    C’est l’arianisme qui est, pourtant, à la base de la Trinité et base son principe suivant le fait que Dieu est « non créé », que le Fils est « créé » donc que le Fils n’est pas Dieu mais témoigne de Dieu, chose que refuse l’Eglise de Rome.

    « L’arianisme enseigne deux dieux, un incréé et un créé, un élevé et un subordonné ; on tombe ainsi dans le polythéisme. De même, l’arianisme remet l’enseignement du salut chrétien en question, puisque, outre dieu pouvant sauver la création, une créature le peut aussi. Si Jésus n’est pas de même nature que Dieu, les hommes ne peuvent devenir des enfants de Dieu. »

    Bien que considérée comme hérétique, cette thèse est pourtant développée par un des pères de l’église, Eusèbe qui développera parallèlement la théorie d’un second Dieu. Le Premier étant pur esprit a confié à son pendant une structure d’homme et le pouvoir de créer les choses. Le premier livre de l’Histoire ecclésiastique possède un statut tout à fait particulier dans l’organisation de l’œuvre : consacré entièrement à Jésus-Christ, il n’envisage pas encore l’histoire de l’Église proprement dite, avec les thèmes qui seront déclinés dans toute l’œuvre (l’histoire de l’orthodoxie, l’histoire des hérésies, les malheurs des juifs, le canon, les persécutions). C’est la raison pour laquelle Eusèbe le considère comme un « prélude ».

    L’empereur Constantin reçut enfin le baptême sur son lit de mort des mains de l’évêque Eusèbe de Nicomédie, un arianiste, le 22 mai 337.

    Dans une lettre qu’il aurait écrit au pape Silvère, on trouve cette « Donation de Constantin », testament dans lequel il reconnait au pape la primauté spirituelle sur tous les évêques et lui donne l’autorité temporelle sur Rome et sa région, donc offre l’empire à l’Eglise de Rome. Ce document n’est qu’un faux du VIIIème siècle monté pour justifier la création de l’État pontifical par Pépin le Bref.

    Baptisé par un prêtre « hérétique » après une vie de massacres et d’assassinats, meurtrier de sa femme et de son fils et parjure à tous ses engagements, Constantin fut malgré tout canonisé comme le seront plus tard de nombreux meurtriers. smiley

  • Par Emile Mourey (---.---.---.186) 11 décembre 2007 16:08
    Emile Mourey

    @ vlb95400

    Votre commentaire me semble être en accord avec mon article.

    Il est certain que si nous jugeons en fonction des valeurs de notre époque, il y aurait beaucoup à dire sur le plan moral. Mais cela ne doit pas nous empêcher de comprendre le jeu politique de l’époque.

    Il me semble évident que derrière Constantin et Hélène, il existait des forces politiques en action qui les poussaient, et quelque fois jusqu’au crime politique.

    Dans ma traduction des discours d’Eumène, il ne fait pas de doute que les notables éduens ont « imposé » un marché à l’empereur : des troupes contre une inflexion de sa politique.

    Cette inflexion de politique, cela a consisté à donner la primauté à un courant religieux éduen et donc plus de pouvoir au peuple éduen et à ses représentants. L’arianisme des Burgondes alliés aux Eduens, la conversion de l’adversaire franc au catholicisme de l’évêque Saint Rémy, tout cela explique l’histoire, les rivalités intérieures de la Gaule et finalement lé prééminence d’un courant et d’une capitale : Paris.

    Fine politique, l’impératrice Hélène avait probablement bien vu l’enjeu. Son voyage en Palestine, sa redécouverte des lieux saints et des fameuses reliques, tout cela s’explique dans le contexte d’un peuple éduen qui cherche à revenir aux sources de son histoire « iduméenne ». Mais c’est finalement Clovis qui l’a emporté.

  • Par Forest Ent (---.---.---.145) 11 décembre 2007 18:00
    Forest Ent

    Ca doit quand même pas être monstrueux de dater cette fresque. Analyse chimique des pigments ? Au pire C14 ?

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