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La belle de Grignon

Fable.

Risquons le diable.

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Il s'appelait Vincent ; c'était un gars de Grignon. Depuis que le canal d'Orléans avait été percé dans les années 1670, le petit avait grandi avec l'envie de posséder, lui aussi, un de ces grands bateaux de bois qui vont le long du chemin de halage. Il regardait passer les chalands et se voyait, à son tour, seul maître à bord …

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Vincent était né fils de journalier. C'est vous dire que les sous manquaient plus souvent que les difficultés de la vie. Pas un jour sans que son père, sa mère , ses frères et sœurs ne triment sans relâche pour gagner de quoi garnir la marmite. Plus nombreux étaient les jours maigres que ceux où l'on faisait bombance ; alors, s'offrir une péniche était pure folie, un vœu pour tenter le diable.

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Vincent n'avait pourtant de cesse de dire à la cantonade : « Quand je serai capitaine de ma péniche … ». Chacun l'écoutait avec un peu de condescendance et une certaine pitié. Le pauvre, ne se rendait-il pas compte que les jeux étaient déjà faits pour lui et que bienheureux il devait s'estimer s'il parvenait à manger à sa faim ?

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À Grignon, Vincent s'était pourtant élevé au-dessus de la condition des siens. Devenu « un homme des loges », il n'avait pas son pareil pour construire ses petites maisons de bois dans lesquelles, il glissait savamment des bûches avant que d'y mettre le feu. C'est ainsi qu'il fabriquait le charbon de bois et qu'il le vendait pour subvenir à ses besoins. Ce n'était pourtant pas un métier assez lucratif pour lui permettre de s'offrir sa péniche.

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C'est un soir qu'il sortait de l'une de ses loges, la tête recouverte de suie, qu'il se trouva nez à nez avec un curieux personnage, un parfait inconnu dans la région. L'homme avait la face aussi sombre que lui mais ce n'était sans doute pas de la poussière de charbon qui le grimait ainsi. Il avait dans le regard une lueur à vous glacer le sang et une voix si caverneuse que Vincent en eut des frissons de par tout le corps.

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« Mon brave, lui dit celui qui n'était autre que Méphistophélès en personne, j'ai appris que vous clamez partout votre désir de posséder une péniche et que vous seriez prêt à y mettre votre vie dans la balance. Je suis votre homme et je peux conclure un pacte avec vous. Je vous offre votre flûte berrichonne et moi, le moment venu, j'emporterai votre âme …. ».

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Vincent n'était homme à se dégonfler. Il se pensait capable de déjouer les pièges, fussent-ils tendus par le Malin en personne. Il avait bien assez de tours dans sa boîte à malices pour déjouer le piège qu'allait lui tendre ce mauvais diable. Son rêve était plus fort que le risque encouru, son désir si ardent, qu'il voulait bien risquer les flammes de l'enfer. Vincent accepta donc le pacte avec le diable.

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Les deux homme se tapèrent dans la main et crachèrent par terre. Là où l'affreuse créature cracha, jamais plus l'herbe ne repoussa et Vincent garda longtemps dans la paume de sa main une brûlure qui ne voulait jamais guérir. Chaque fois qu'il aurait cette main sur le « macaron », la paume lui rappellerait ce pacte qu'il avait conclu pour réaliser son rêve.

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A la tombée de la nuit, le diable fit venir une troupe immense d'ouvriers à sa solde. Un vaste chantier débuta comme jamais on n'en avait vu dans le port de Grignon. Curieusement, il ne se trouvait personne pour regarder ce prodige. Il avait fait, ce jour-là, un temps à ne pas mettre un pèlerin dehors ; la brume était tombée et la nuit était si noire que même les chats restèrent chez eux.

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Immédiatement Vincent courut chez lui pour aller quérir un objet mystérieux. Il le cacha dans sa musette en croisant les doigts. Sa vie éternelle était en balance : il fallait que son stratagème fonctionne ou il aurait l'éternité pour regretter son défi insensé. Mais ne dit-on pas que la chance sourit aux audacieux ?Vincent était de ceux-là : il allait jouer à quitte ou double.

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Il assista, admiratif, au balai des diablotins. Il eut ce privilège incroyable de voir, l'espace d'une nuit, se construire son bateau :une flûte Berrichonne de 27 mètres de long qui devrait peser au bas mot ses 20 tonnes. Vincent n'en revenait pas ; elle serait à lui, qu'importe le prix qu'il faudrait la payer !

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Aux premières lueurs du jour, les derniers ouvriers mettaient les dernières touches à leur ouvrage. Vincent en avait repéré un, plus habile que les autres qui, un ciseau dans la main, sculptait une tête cornue, gargouille hideuse destinée à décorer la proue de sa péniche. Il avait son idée, il ne devait pas manquer son coup …

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Quand tout fut prêt, que la « Tiaune » trônait à l'arrière de sa belle flûte, le sculpteur se leva pour mettre la dernière touche à la construction. Vincent se porta à sa rencontre et l'invita à se rendre à l'arrière de l'embarcation où il avait préparé une marmite de vin chaud pour remercier tous les ouvriers. Il savait que la tentation ne touche pas que les mortels …

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Pour mauvais diable qu'il fût devenu, l'artiste n'en avait pas moins été un homme de goût avant que de se mettre au service du maître des ténèbres. Il ne vit pas malice dans cette invite et se précipita à l'arrière pour se remplir un peu la panse. Vincent n'avait que quelques instants devant lui, il sortit de sa musette une belle sculpture, un buste de femme qu'il fixa à la proue de sa péniche.

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Quand le comparse du diable revint, il frémit d'horreur et comprit qu'il avait été grugé. Sa gargouille grimacière dans les mains, il constata que là où il devait la fixer, il y avait, mon Diable quelle horreur ! Sainte Catherine en personne, la patronne des bateliers. Le patron allait être furieux ; il avait été trompé une fois de plus dans cette maudite région.

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Méphistophélès arriva à cet instant. Il se souvenait encore du chat qu'on lui avait livré à Jargeau pour remplacer l'âme qu'il espérait. Maintenant c'était Sainte Catherine qui le faisait cochon comme devant. Décidément les hommes de ce pays avaient plus d'un mauvais tour dans leur havresac ! Il partit d'un éclat de rire car contrairement à ce qu'on prétend, le diable est bon perdant quand il a trouvé plus malin que lui …

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Vincent, des années durant, fut un batelier heureux sur sa péniche. Elle fut baptisée la « Belle de Grignon » car splendide était la Sainte Catherine qui annonçait fièrement la belle flûte de l'ancien charbonnier. Il se murmure aujourd'hui que d'autres rêveurs, des passionnés et des amoureux de leur joli village rêvent de construire une péniche comme au temps jadis. J'espère qu'ils n'ont pas tenté le diable et qu'ils mèneront à bout leur folle entreprise.

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Croisons les doigts et souhaitons-leur bonne chance. Nous pourrions leur conseiller de se concilier les puissances occultes en choisissant, eux aussi, une tête de proue pour leur péniche. Je gage qu'ils y ont déjà songé et ne me permettrais pas d'interférer dans le pacte qu'ils ont signé avec les financeurs de leur projet. L'histoire ne se répète jamais exactement de la même façon et les diseurs d'histoires ne servent qu'à éveiller l'imagination mais certainement pas à donner le plus petit coup de main.

Conseilleusement vôtre.

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2 réactions à cet article    


  • Paulo/chon 29 juillet 2014 15:17

    Bjr Nabum
    Une cuillère avec un long manche......, rafraichissant malgré la pluie. Laisser la chance à tous les compétiteurs, je ne m’étais pas trompé malgré votre aisance du langage qui frole la séduction. Merci d’offrir votre culture, du rab à l’envers. 


    • C'est Nabum C’est Nabum 29 juillet 2014 15:29

      Paulo/chon


      Je fais ce que je peux pour prendre par la main ceux qui veulent bien se donner la peine de m’écouter (en spectacle) ou de me lire (ici )
      La culture, je ne sais ce que c’est, je n’ai fréquenté aucune université officielle.

      Bonne journée à vous


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