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Accueil du site > Culture & Loisirs > Voyages > Harar, la cité de Rimbaud

Harar, la cité de Rimbaud

Voyage vers l'Est : dernière partie d'un périple vers l'est de l'Ethiopie qui nous fait découvrir l'ancienne ligne de chemin de fer d'Addis à Djibouti construite par les Français, la ville francophone de Dire Daoua et la fameuse cité de Harar, chère au poète Arthur Rimbaud.

Avant la construction de la ligne de chemin de fer Addis-Djibouti et la création de la ville de Dire Daoua, la citadelle de Harar était le grand centre de négoce de l'est de l'Ethiopie, fièrement située sur la route commerciale reliant les hauts-plateaux d'Abyssinie à l'Océan Indien. Elle était aussi et reste toujours un centre primordial de l'Islam, quatrième en importance après La Mecque, Médina et Jérusalem. Mythique et historique, Harar attira en son temps des générations de voyageurs, artistes, écrivains et poètes dont le grand Arthur Rimbaud, qui en fit sa ville d'adoption dans les années 1880.

A l'age de 26 ans, Rimbaud, fort de sa réputation grandissante de poète et voyageur errant par nature, décida d'abandonner l'écriture pour se lancer dans le commerce international. Il souhaitait quitter la mentalité étroite de la France de son époque et surmonter la douleur que lui avait causée sa relation tumultueuse avec Paul Verlaine. Harar était à l'époque un lieu exotique, clos et chargé de mystère, où encore très peu d'étrangers avait pu pénétrer. Un lieu à priori parfait pour un poète vagabond comme lui.

Jusqu'en 1875, date à laquelle les Egyptians prirent possession d'Harar, la ville restait fermée aux non-musulmans. Le premier étranger à avoir pu y entrer en 1855 fut l'explorateur britannique, Richard Burton, qui camouflé en riche marchand musulman, réussit à franchir les portes de la ville. Il décrit ses aventures dans son livre : "Premier pas en Afrique de l'Est-Exploration d'Harar." Vers la fin du XIXème siècle, la cité s'ouvrit aux sociétés étrangères de négoce qui y installèrent des comptoirs. Rimbaud y travailla d'abord comme représentant du commerçant français, Alfred Bardley, déjà établi à Tadjoura (Djibouti) et Aden, mais son premier séjour fut interrompu par une insurrection qui poussa les autorités égyptiennes à quitter Harar en 1884. Le pouvoir retomba entre les mains de l'autorité traditionnelle, incarnée par l'émir Abdullah qui tenta une fois de plus de chasser les étrangers. Ce parti pris déplut au roi Ménélik qui souhaitait bâtir une grande Ethiopie et comptait y inclure Harar. Il y envoya son meilleur général, Ras Makkonen, qui vint à bout de l'Emir et fut nommé gouverneur d'Harar, où quelques années plus tard nacquit son fils Tafari, le futur empereur Haile Selassié.

Une fois le calme rétabli, Rimbaud retourna à Harar, cette fois-ci pour y ouvrir sa propre société de négoce, au nom de laquelle il fut impliqué dans tout un éventail de transactions, y compris la vente d'arme au roi Ménélik qui défendait son trône sur le front nord. A son retour à Harar, Rimbaud fit une description sordide de la ville qui d'après lui, ressemblait à des égouts à ciel ouvert aux odeurs de putréfaction et à la limite de la famine et de la peste. Le nouveau gouverneur, Ras Makkonen, qui devint très vite son ami, réussit à retourner la situation, rétablir les infrastructures urbaines et redonner à Harar son rayonnement d'antan.

Durant tout son séjour dans la ville, Rimbaud travailla beaucoup, écrit très peu, principalement des lettres adressées à sa mère et à sa soeur. C'est cependant le poète que l'on célèbre dans la ville aujourd'hui. Un musée a été ouvert il y a quelques années à l'emplacement où il vivait mais dans une maison édifiée après son départ. A l'intérieur, une exposition permanente permet de retracer sa vie depuis son enfance dans le nord de la France jusqu'à ses derniers jours d'homme malade quittant Harar sur une civière pour aller se faire soigner et ensuite amputer à Marseille. Quelques photographies prises par Rimbaud lui-même sont aussi exposées. Cependant, la seul trace qui reste de la France à Harar est la présence abondante de vieilles Peugeot 404. A côté de la maison de Rimbaud, se trouve celle de Tafari Makkonen, devenue un musée de la ville de Harar, où l'on peut admirer toute sorte d'objets tels que des bijoux, costumes, armes, pièces de monnaie, illustrant la culture très particulière de cette place forte musulmane aux portes de l'Ethiopie chrétienne orthodoxe.

Les deux Harar

De nos jours, Harar est composée de deux villes distinctes : la vieille ville musulmane à l'intérieur des murailles, aussi surnommée le Jegol et fondée au XVIème siècle, et la ville moderne chrétienne bâtie par les Italiens lors de l'occupation des années 1930. Pour l'Ethiopie, dont la plupart des villes sont de construction récente, Harar est une très ancienne cité presque orientale. Les habitants d'Addis savent que pour la savourer pleinement, il faut loger dans une des deux maisons d'hôtes du vieux centre, tenues par deux soeurs et communément appelées cultural guest house (maison culturelle). C'est ce que nous fîmes ce qui nous permit d'arpenter à loisir les ruelles de la ville - certaines sont tellement étroites qu'une seule personne peut y passer à la fois - et de découvrir ses trésors cachés, comme la plus petite mosquée du pays ou encore la plus ancienne torréfaction de café de la ville où les murs en ont absorbé la forte odeur. Le Jegol contient plus de 90 mosquées dans son enceinte et une seule église orthodoxe datant du temps du Ras Mekkonen. Nous fîmes également appel aux services d'un guide local, indispensable pour véritablement explorer la vieille ville et comprendre son histoire et son fonctionnement, en particulier la place que tiennent les maisons individuelles.

Ces dernières sont célèbres en Ethiopie et au-delà pour leur riche décoration intérieure et le symbolisme de chaque objet et pièce de décoration. A chaque évènement important pour la famille tel qu'un mariage, une naissance ou un décès, on rajoute un objet. Un oeil averti saura lire dans la décoration toute l'histoire de la famille. Ainsi, dans la maison d'hôtes où nous logeâmes, nous fûmes conviés dans le salon de famille, sauf aux moments de la prière. Notre guide dut nous expliquer en détail la signification de la décoration pour pouvoir la comprendre. Ainsi, il nous montra une petite pièce à côté du salon principal, appelée chambre des mariés et où les jeunes époux de la famille étaient contraints de passer leur première semaine de noces. Une petite ouverture permettait aux membres plus expérimentés de la famille de leur expliquer les gestes de base de l'intimité du couple. Après une semaine de confinement, les nouveaux époux en ressortaient plus avertis et préférablement avec une nouvelle gestation en cours.

Les couleurs sont aussi très présentes dans la culture harari. Contrairement aux vêtements traditionnels blancs du reste de l'Ethiopie, Harar est un festin de couleurs rappelant la proximité du Moyen-Orient, voire de l'Inde. La qualité de son café est également réputée dans toute la région ainsi que son commerce de Khat, plante narcotique aux vertus stimulantes. Elle est machée surtout par les chauffeurs routiers qui veulent rester éveillés au volant des nuits entières, ce qui provoque un nombre élevé d'accidents de la route dans l'est de l'Ethiopie.

Enfin, Harar a aussi son attraction touristique : Mr Yosef, le dompteur de hyènes. Il est présent tous les soirs à la porte de la ville pour nourrir les quelques hyènes qui y trainent et épater les visiteurs moyennant rémunération. Ces derniers sont d'ailleurs encouragés à nourrir eux-mêmes ces animaux sauvages mais presque domestiqués à force. La journée, Mr Yosef et sa famille se promènent dans Harar élegamment vêtus. L'âme négociante de la ville ne s'est pas perdue.

Fin

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les hyènes de M. Yusef
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decoration typique d’une maison harari

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4 réactions à cet article    


  • volt volt 23 novembre 2013 11:33

    bonjour,


    vous écrivez : «  Il souhaitait quitter la mentalité étroite de la France de son époque et surmonter la douleur que lui avait causée sa relation tumultueuse avec Paul Verlaine. Harar était à l’époque un lieu exotique, clos et chargé de mystère, où encore très peu d’étrangers avait pu pénétrer. Un lieu à priori parfait pour un poète vagabond comme lui. »

    ce n’est pas très précis.
    quelques éléments : 
    1/ de passage à Paris, après de sérieux tours à pied en Europe, ses anciens amis lui parlent de son écriture, réponse : « je ne m’intéresse plus à ça... » ; ce n’est donc plus du tout en « poète vagabond » qu’il débarque ; et les locaux de harar le décriront à la fois comme extrêmement radin et, étrangement, « très mahométan »...

    2/ Rimbaud se retrouve là-bas après un très vaste tour, désertion aux pays-bas, directeur des carrières de marbre à chypre, etc., long, très long périple, il a marché des milliers de km, d’où sa hanche qui flanche plus tard.

    3/ le commerce des armes n’est pas un accident pour lui, mais l’essentiel.

    4/ et surtout, pitié : il en a rien à cirer de Verlaine, et ne ressent aucune douleur sinon de la balle tirée par le fou, et il veut juste en finir avec cette poufiasse qu’il surnommait « loyola », c’est tout.

    • Richard Schneider Richard Schneider 23 novembre 2013 16:26

      Volt  :

      Votre mise au point, certes un peu sèche, paraît entièrement justifiée.
      Sans entrer dans les détails, le Rimbaud « le poète vagabond » est un peu une légende. Dans ses pérégrinations à travers l’Europe, l’Insulinde, la Corne de l’Afrique, il a surtout cherché à s’enrichir en jouant au mercenaire dans l’armée batave, au marchand d’armes (peut-être agent secret au profit de la France). Effectivement, de Verlaine, il n’en plus rien à cirer.
      Cette réserve faite, j’ai lu avec plaisir le texte de Salambo. Sa description de l’évolution dans le temps de l’espace de la ville de Harar est praticulièrement bienvenue.
      Bonne fin de soirée.

    • volt volt 23 novembre 2013 18:32

      merci Richard de ce rappel,

      hélas oui, j’ai réagi trop vite, oubliant de signaler à l’auteur tout le positif de cet article,
      et donc passé l’aprem, loin, à me morfondre de temps en temps d’avoir po été juste.
      mais c’est que j’en ai vu, trop vu ! des réductions de rimbaud à sa verlaine d’un soir, 
      et que y’en a marre de cette censure inconsciente où le supposé homo 
      se tracerait la vie juste en fonction de cette idiote qui lui arrive pas à la cheville.

      c’en est arrivé au point qu’on ne lit plus « la vierge folle » dans la Saison 
      qu’en fonction de ce my-mythe à la noix, 
      pire : même le « compagnon d’infortune » qui n’est qu’un double de lui-même dans l’épreuve... ah encore la paulette. 
      non !

      bref, question agent secret, oui, mais pas français, 
      n’oubliez pas ce séjour prolongé au british museum...
      enfin la mise dans le même panier des lettres à sa mère et à sa soeur 
      c’est presque encore une maladresse, 
      il pouvait plus la voir en miniature sa mère, 
      cette Vitalie Cuif, nécrophile, qui ira jusqu’à le déterrer !!! 
      alors que c’est à la soeur qu’il fait ces dernières confidences qui font toujours débat 
      quant à sa savoir si cette mystique est chrétienne ou athée...

      tant de jaloux ont tissé leur toile autour de cette lumière...
      même mallarmé quand il parle de « météore » avoue sa jalousie de le détacher de la planète.
      donc excuses à l’auteur de cet embrouillamini autour de son beau papier.

    • salambo salambo 24 novembre 2013 09:23

      Merci à tous de vos commentaires, ils sont toujours bienvenus quand ils permettent de reflechir ! Cela dit, comme vous l’avez compris, je ne suis pas une spécialiste de Rimbaud, j’ai voulu parlé de Harar plutot que de Rimbaud mais les deux sont indissociables surtout pour un public français. Avec toutes les recherches et essais écrits sur lui, il est bien difficile de le résumer en quelques lignes sans entrer dans les clichés ! Cela dit, il y a une excellente biographie sur ses années en Afrique par un auteur anglophone dont le nom m’echappe, mais si ça interesse je peux le retrouver sur mes etagères....je ne sais pas si ce livre est traduit en français mais il mérite de l’être :)

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