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BHL et la critique de la déraison pure

 BHL, « nouveau philosophe » autoproclamé, sort simultanément, ces jours-ci, deux livres : De la guerre en philosophie et Pièces d’identité. Aussi la France intellectuelle et médiatique est-elle en émoi, du moins à lire l’abondance des articles et entretiens que les principaux journaux de l’Hexagone lui consacrent, une fois de plus, selon un rituel désormais bien rôdé.

Ils se sont déjà mis tous en rang, nonobstant quelques vagues et très timides élans critiques, pour lui dresser les portraits les plus complaisants. Tout, à lire son site Des Raisons dans l’Histoire, est programmé, du reste, de longue date. Normal : c’est d’un réseau intello-médiatique sans pareil dont BHL dispose désormais au sein de ce que Guy Debord appelait déjà, pour mieux la fustiger, la « société du spectacle ». Chapeau, BHL : même le roi Sarkozy ne peut se payer, malgré un pouvoir quasi omnipotent et une épouse liée au show-business, pareil marketing !
 
Et, pourtant, le pays des Lumières semble n’avoir jamais lu ce que BHL disait, dans la correspondance qu’il échangea avec Michel Houellebecq en leurs Ennemis publics, de sa propre personne, fût-ce avec un sens de l’autodérision qu’on ne lui connaissait pas encore tant c’était une fort peu exigeante dose d’autosatisfaction qui l’avait caractérisé jusque-là : « Bravo. Tout est là. Votre médiocrité. Ma nullité. Ce néant sonore qui nous tient lieu de pensée. Ce goût que nous avons de la comédie, quand ce n’est pas de l’imposture. Trente ans que je me demande comment un type comme moi a pu, et peut, faire illusion. », y confessa-t-il à l’auteur d’Extension du domaine de la lutte.
 
Trop sévère le jugement que j’exprime ici ? Je n’en suis pas sûr, car ce sont les philosophes français les plus importants du siècle qui, nantis là d’une indiscutable autorité morale en la matière, brocardèrent bien plus cruellement encore ce chantre dont ne sait quelle « nouvelle philosophie », de laquelle Pierre Jourde et Eric Naulleau dirent, selon une formule bien frappée, qu’ « il y entrait (…) peu de philosophie et encore moins de nouveauté ».
 
Ce fut donc Gilles Deleuze à ouvrir, sur ce front-là, les hostilités : « « Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (…). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. ».
 
Ce fut ensuite le tour de Jean-François Lyotard, conscience attentive aux différentes instances de pouvoir comme aux impostures du dispositif médiatique  : « Un philosophe étranger, discutant avec un Français au sujet des auteurs édités par BHL, remarque ironiquement : ‘vos gens mangent beaucoup à la table des media. Encore une fois, prenez garde davantage aux postures et moins aux significations. », observe-t-il en ses Instructions païennes.
 
Raymond Aron l’avait lui aussi, peu de temps après, stigmatisé. Et ce, via une critique aussi rationnelle qu’objective : « Les ‘nouveaux philosophes’ ne me touchent pas personnellement. Ils ne représentent pas une manière originale de philosopher ; ils ne sont comparables ni aux phénoménologues, ni aux existentialistes, ni aux analystes. Ils écrivent des essais en dehors des normes universitaires. Leur succès fut favorisé par les media et l’absence, dans le Paris d’aujourd’hui, d’une instance critique juste et reconnue. (…). Cela dit, l’irruption (…) de B.-H. Lévy dans le débat politique (…) me laissa ‘stupide’. (…) Je ne discutai pas davantage La Barbarie à visage humain (…). Vint ensuite Le Testament de Dieu  : la prétention démesurée du titre, du livre tout entier, les jugements catégoriques sur Jérusalem et Athènes, fondés sur une érudition de pacotille, m’empêchèrent d’apprécier les charmes d’une rhétorique qui emprunte à celle de Malraux quelques-unes de ses qualités et quelques-uns aussi de ses défauts. », assène-t-il en ses Mémoires.
 
La palme, en ces virulentes et mais légitimes attaques, revient cependant à Marcel Gauchet. Il fut, lui, encore bien plus tranchant quant à la qualité - au mieux, inexistante, et, au pire, néfaste - de ces « nouveaux philosophes ». Ainsi, à ceux qui lui demandaient, dans La Condition historique, si lui et quelques-uns de ses confrères, dont Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, avaient « entretenu des rapports (…) avec André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy », répondit-il sans ambages : « Non, nous avons eu tout de suite la plus mauvaise opinion de ces personnages. Quant à leurs livres, nous n’avons pas eu besoin de débats théoriques pour conclure qu’ils ne valaient rien. Je me rappelle encore de notre lecture en commun de La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, qui oscillait entre le fou rire et l’indignation devant le grotesque de la rhétorique et l’indigence du propos. (…). Il était impensable de se commettre avec des histrions de ce calibre. ».
 
Conclusion ? Pauvre France, qui ne trouve rien de mieux à faire aujourd’hui, en matière de philosophie, que de se prosterner devant celui que Raymond Aron qualifia encore, en ses Mémoires, de « Fouquier-Tinville de café littéraire » !
Des méthodes de ce nouveau procureur sévissant, à Paris, au sein de la « république des lettres », j’en sais quelque chose : c’est mon dernier ouvrage, intitulé Critique de la déraison pure – D’une certaine philosophie française et de ses errances idéologiques, essai où j’applique ainsi l’idée du maître-livre d’Emmanuel Kant aux innombrables dérives des « nouveaux philosophes », qui vient de se voir subitement déprogrammé, brutalement annulé alors que sa publication en était pourtant annoncée pour ce mois de février 2010, du programme éditorial des Editions Fayard. Normal, là aussi : son nouveau PDG, Olivier Nora, déjà directeur des Editions Grasset, est à la fois l’éditeur et l’un des amis le plus proches de BHL. Preuve qu’il existe, tout autour de lui, un implacable réseau intello-médiatique, qu’il semble contrôler, fût-ce indirectement, avec une redoutable efficacité !
« Soudaine extension du domaine de la censure », comme l’écrivit à ce propos, paraphrasant donc là Houellebecq, Pierre Assouline sur son blog ?
 
 
 photos : Le Soir © Alain Dewez et Pierre Houcmant.
 
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Les réactions les plus appréciées

  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.77) 16 février 2010 18:38
    sisyphe

    En ce qui concerne le fantoche BHL, je poste ici le billet d’un ami auteur, sociologue, qui vit aujourd’hui en Afrique ; Erick J L Pessiot , à propos d’ "American vertigo" :

    American vertigo. De BHL

     

    Comme souvent en Afrique il vous tombe sous l’œil et la main des livres échoués là on ne sait pourquoi , on ne sait comment. Ainsi « American Vertigo « de BHL que je n’avais encore lu . IL date de quelques années. Bush terminait contre Kerry une campagne présidentielle qui vit son succès. Sur commande d’une revue américaine et sur les traces de Tocqueville, BHL partit donc dans un long voyage , façon personnelle -car depuis les tout premiers récits de voyage on y parle autant de ce que l’on quitte que de ce que l’on découvre- de régler une nouvelle fois ses comptes avec une gauche extrême ou altermondialiste qu’il ne cesse d’éreinter de son fiel.

    En parler aujourd’hui relèverait d’un contre-temps si une lecture apaisée ne permettait de voir et de mieux comprendre non tant ses thèses que sa méthode.

    Dans un style paonnant et sinueux où la phrase ondoie, se faufile, frôle quelques Idées, quelques œuvres, glisse et se perd dans les méandres dialectiques et un gout prononcé du paradoxe et de l’oxymore qui entendent vous apporter, bariolées de nuances infinies , quelques lumières sur les Etats Unis d’aujourd’hui , BHL nous livre le récit, si peu récit, d’un voyage qu’il choisit de faire , on ne comprend bien pourquoi , surtout en voiture et où il rencontra ,visita, interrogea, bordels, motels, intellectuels choisis par les néoconservateurs , serveuse de bar, écrivains ( dont Harrison) et politiciens en campagne ( don Kerry lui-même).

    .Comme Don Quichotte  BHL ne voyage en fait jamais qu’à l’intérieur de lui-même. Comme Debray dont il est souvent si proche et qui commit sur le même thème il y a 20 ans un opus du même style lui aussi bourré de citations et de savoirs sinon de saveurs. Il ne voyage que dans un perpétuel dialogue avec ses auteurs, qu’en référence à leurs œuvres, à l’intérieur d’un chapiteau scintillant – car nous sommes bien au cirque- de références et d’idées avec lequel il joue comme un sonneur de cloches, ravi de lui-même, tintinnabulant, aveugle, autiste, mangé par sa faconde, sa culture. Car est-il nécessaire pour parler de l’Amérique contemporaine de citer Bernanos, Blumenthal, Le Bris, Faulkner, Hemingway, Selby,  Bohumid Hrabal, Reichenbach, Kerouac, Lamantia, Ginsberg, Snyder, Foucault, Sorman, Clausewitz, Thycudide, Niel Ferguson, Ibsen, Nietzsche, Riefensthal, J.K.Toole, Kowaski, Tenesee Williams, Caldwel, Althuser, Krauthammer, Kojeve, leo Strauss, Lenine, Marx, Baudelaire, Chateaubriand, Derrida, Levi-strauss, Beauvoir, Sartre, Baudrillard, Woody Allen, Sophocle, Hobbes, Platon, Lacorne, Rorty, Kant, Rousseau, Habernas, Tomas Paine, Hegel Junger, Crepon, Spengler, Schmitt, Kierkegaard, Etc ……et de consacrer des chapitres entiers à relater ses discussions avec Kristoll, Fukuyama, Huntington, … bref la crème des néo-cons américains. Pourquoi convoquer Hegel ,Platon, Sophocle pour avancer sur le terrain déjà bien fangeux et instable des relations entre Démocratie et Religion aux States, avec, bien sur, les Majuscules qui s’imposent, surtout pour nous affirmer, in fine, au terme d’un parcours dialectique savoureux et obscur semé de mille embuches,..eh bien non ! qu’exceptionnellement ce pays ,qui essaie si désesperemment de tuer Darwin , est démocratique parce que religieux..et que jamais au grand jamais il ne se conduisit en Amérique Latine, au Chili, en Argentine, En Honduras, au Nicaragua, au Mexique, au Vénézuela, au Brésil, a Cuba, aux Philippines, au Cambodge, au Viet Nam, en Angola, au Zaire, etc..sans parler de l’Irak….en grand méchant loup. Mieux, quand il se fit méchant il avait raison de l’être..Le maccarthisme n a jamais existé, la CIA non plus qui n est jamais, pas une seule fois, citée….

    Avec parfois des fulgurances . Quand il souligne, par exemple, « le vacillement des repères et des certitudes …..la fragmentation de l’espace politique et social..l’hypertrophie de la mémoire antiquaire, l’hyperobésité des grands corps qui font l’édifice du pays, ..ces terribles ghettos… » Mais rien n’y fait. De ce qu’il voit, de ce qu’il entend, BHL d’abord ne cueille que ce qu’il allait chercher : la preuve par neuf que l’anti-américanisme – nécessairement primaire- de la gauche particulièrement française est rance, stupide, daté.

    Mais si pour suivre une mode où Foucault à sa part il décida de visiter quelques prisons , quelques bordels, et surtout s’il s’entretint si longtemps avec des leaders, penseurs que l’Histoire a déjà rejeté, que n ‘a-t-il sur le problème de la mémoire et de l’histoire été visiter quelques lycées, consulté quelques livres d’histoire, les programmes scolaires ? Il y aurait peut-être trouvé l’origine de cette « mémoire antiquaire » dont l’exubérance l’étonna tant. Celui lui aurait peut-être, permis de réfléchir à l’importance des manuels scolaires, des enseignants dans la transmission des patrimoines intellectuels.

    Ou encore sur les mêmes thèmes et les mêmes questions d’aller voir et de lire la presse quotidienne régionale et nationale dont le rôle dans cette transmission , de regarder la télévision. Comment se transmet la mémoire et de quelle mémoire il s’agit.

    Que n’a-t-il , pour parler de la sécurité sociale, été visité des hôpitaux, lu des statistiques, interrogé des économistes plutôt que de prendre note des déclarations d’une serveuse de bar et de conclure derechef que les gauchistes français et tout ce qui de près ou de loin leur ressemble se trompent lourdement : il y a une sécurité sociale aux States et elle marche bien dut-on y intégrer la philanthropie.

    Que n’a t-il été visiter les tribunaux, que ne s’est –il interrogé sur la Justice ?

    Par ailleurs on peut penser que la criminalisation du négationnisme, pourquoi pas, devait conduire à des positions similaires concernant l’anti-darwinisme des « borna gain » tous ces baptistes –dont Bush- évangélistes, pentecôtistes et autres mutants sectaires, majoritaires aux States, qui font de la Bible, un livre sacré et de l’Homme un être qu’il créa . Or ils trouvent grâce aux yeux de notre auteur. Non qu’il partageât leurs points de vue. Mais il les range dans la boîte à outils de la liberté de penser sans voir, vouloir voir, que ce sont les mêmes – c est a dire une majorité- et pour cette raison là – Dieu- qui criminalisent l’avortement et l’homosexualité et militent pour le rejet des préservatifs au bénéfice de l’abstinence sexuelle partout de par le monde, les mêmes qui furent d’accord pour gober les mensonges de Bush sur l’Irak ( où, entre parenthèses S.Hussein , dictateur sanglant ne fit pas deux millions de victimes comme BHL le prétend mais dix fois moins ) fermer les yeux sur la constitutionalisation de la torture, sur Guantanamo, et permettent que dans le pays le plus riche du monde 20% de la population, majoritairement noire, vit dans une pauvreté indigne ( contre moins de 10% en Europe). Les mêmes qui acceptent sous couvert de sécurité que la CIA devienne un Etat dans l’Etat et s’autorisent à rechercher des traces de sperme sur la robe d’une collaboratrice du Président obligeant se dernier à décrire devant les caméras du monde entier ses amours adultères.

    Enfin que n’a-t-il , puisqu’il voulait entendre tous les partis, été interrogé Chomsky et les partisans de Van Illitch jamais nommés jamais cités plutôt que de ne voir la contestation qu’à travers le Moveon.org des Blades ?

    Mais nenni. BHL vit dans un mode clos déjà formaté que rien ne peut troubler.

     

    J.L.Erick PESSIOT

  • Par morice (xxx.xxx.xxx.217) 16 février 2010 16:32
    morice

    Se passer de BHL ce n’est pas une révolution culturelle : c’est une mesure de salut public...


    Merci pour vos textes, toujours aussi intéressants.

    "« Fouquier-Tinville de café littéraire » !" c’est quand même bien torché.

    ". Je me rappelle encore de notre lecture en commun de La Barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, qui oscillait entre le fou rire et l’indignation devant le grotesque de la rhétorique et l’indigence du propos."

    on en rit encore en effet.

    Finalement, le mot philosophe est plus qu’usurpé. Les 3/4 des bistrotiers philosophent davantage.
  • Par Cascabel (xxx.xxx.xxx.173) 16 février 2010 18:04
    Cascabel

    Cette accusation d’"aigri" est le poncif du conformiste. smiley

     Quand il n’a rien à répondre à la critique , quand il sait pertinemment qu’il a tort, il sort du haut de sa tour d’ivoire, en désespoir de cause, son fameux cri : "aigriiiiii !"

    Ca lui calme les nerfs mais ça ne lui épargne pas la noyade.

  • Par Georges Yang (xxx.xxx.xxx.179) 16 février 2010 17:40

    Si BHL est une lumiere, il s’agit d’une ampoule a basse consommation

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