• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Ces lumières qu’on éteint

Ces lumières qu’on éteint

Emancipation ou ignorance ? Les Lumières sont-elles toujours d’actualité dans le système économique contemporain ?

Je n’ai pas rêvé !

A l’heure de la sortie tardive de la dernière représentation, qui n’a pas senti, au détour d’un mot ou d’une rue, l’obscurité se glisser sous ses vêtements, qui n’a pas pressé légèrement le pas sur le bitume, enfin, qui n’a pas senti une pointe d’inquiétude griffer ses sens alors qu’au loin, derrière lui, on coupait l’éclairage du théâtre ?

Lorsqu’il n’y a plus de lumière, le froid s’installe en lieu et place de la tiède humanité. Dans l’obscurité, la recherche s’épuise, la création s’estompe, l’invention s’efface. On ne voit rien, on ne peut plus progresser et la vision de l’avenir le plus lointain se trouve au bout du bras ! On avance à tâtons dans la coupole du monde. C’est l’obscurité intellectuelle... culturelle... morale... politique... scientifique... sociale qui surgit !

Cependant, nous, citoyens éduqués de ce monde moderne, ne tenons-nous pas quelques-uns des boutons de l’éclairage ?

La réponse est oui, bien entendu, mais à des degrés différents.

Or, cette difficulté semble contournable, puisqu’il est possible de construire un raisonnement volontariste débarrassé des tentatives parfois obsolètes de résistance intellectuelle ou de réhabilitation philosophique. Il s’agit d’élaborer une méthode préventive dont l’objectif est de retenir le bras compulsif de l’humanité qui tente d’éteindre ces Lumières qui nous illuminent depuis 250 ans. Aussi, le point de vue ne portera pas sur une analyse de la philosophie des Lumières, mais sur l’interprétation contemporaine qui est faite de trois grands principes de l’Humanisme des Lumières qui sont : la liberté, l’émancipation, la propriété.

L’utilisation des trois principes va trouver un sens différent selon qu’on soit d’un côté ou de l’autre de la Manche. En Angleterre, la Révolution industrielle va permettre de forger au cours du XVIIIe et XIXe une doctrine toute-puissante, le Libéralisme, où la liberté d’entreprendre et la propriété individuelle, vont prendre toute leur dimension en reprenant les concepts développés par le philosophe-économiste John Locke en 1689 dans lesquels il avance que : « le droit de propriété n’est pas familial, mais totalement individuel  ».

Dès lors, le Libéralisme va pousser sa pointe dans l’organisation sociale et économique du monde contemporain pour offrir au capitalisme un écrin qu’il n’espérait pas.

En France, la notion de liberté, au sens révolutionnaire du terme, est plus une liberté individuelle qui s’oppose à la domination monarchique et religieuse de ce XVIIIe siècle. Cette notion de liberté offre une capacité d’émancipation aux individus en leur donnant un accès - certes encore faible - au savoir, mais également, le goût de la propriété, conservée jusqu’alors entre les mains d’aristocrate et d’hommes d’église. Dans son article 2, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen résume : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ».

Mais que reste-t-il de cette brillante idée ? La majesté de quelques inébranlables vestiges dressés vers le ciel comme les témoins intemporels d’un élan fondateur qui s’est espéré universel. Or, de moins en moins de choses subsistent aujourd’hui des noces parfois sanglantes de leur création. Les concepts philosophiques de Liberté d’émancipation ont été remplacés par un édifice silicaté, noirci par les fumées d’usines, graissé par la sueur et attaqué par les urines acides de la pensée libérale et des déviances marxistes.

Depuis 250 ans, les idées de l’économie de marché - nées pourtant dans ce siècle « lumineux » - corrodent l’édifice fondateur du XVIIIe. Or, si le bon sens de l’époque a démantelé le carcan de l’absolutisme et celui de l’appropriation des richesses, c’est sans nul doute en toute bonne foi que les économismes et penseurs du XVIIIe puis du XIXe ont érigé en principe universel le paradigme de propriété. Une traduction de ce principe se retrouve dans l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. »

Mais le temps passe et les grandes idées s’estompent. La lumière n’éclaire plus la pensée sociale ni l’humanisme, toute déviée qu’elle est à nourrir les marchés boulimiques et obèses, au point de ne plus voir les détresses sociales qui l’environnent.

De nos jours, une trop grande tolérance signifie « être laxiste ». De nos jours, être éclairé signifie « être un bouffon ». De nos jours, être libre, signifie « je fais ce que je veux ». Aussi, décomplexées de tout joug politique, religieux et philosophique, nos sociétés occidentales ont abandonné les principes des Lumières comme de vieilles hardes encombrantes qui les gênent dans le mouvement unique, universel et unilatéral qu’elles entendent mettre en place. Mais unique ne rime pas avec liberté, pas plus qu’il ne rime avec respect et tolérance... Et encore moins avec diversité.

Ainsi, « Moi », libéré de la morale religieuse, affranchi de l’espoir d’un monde meilleur géré pour mon compte par une collectivité publique (l’État) ou des contre-pouvoirs globalement attentifs à ma personne (les syndicats), libéré de l’idéologie politique toute fabriquée d’invraisemblances (les partis), libéré de toutes les contraintes éducatives déplaisantes (l’école), libéré de la culture judéo-chrétienne (l’Église), je bouge, je gesticule, je m’agite, je zappe, je picore et je vais vite, je suis sûrement émancipé... je vis quoi ! Et, lorsque rêveur devant l’entrée du centre commercial où je viens de garer mon hybridation bio-méthanolisée, je sens le souffle de la vie traverser mes vêtements souples en tissu technique, bardés de technologies nomades, toutes branchées sur l’invisible, alors, je me sens bien et j’existe ! Moi ! Seul ! Unique personne connectée avec l’univers tout entier, je suis un individu plein de pouvoir. Je contrôle, je décide, je dirige et donne du sens à ma vie. Je suis important, je suis Libre ! Du moins en ai-je l’impression.

Mais, ce « je » communicant, ce consommateur frénétique, cet arrière-petit-fils des Lumières, qui se voit libre à travers l’innovation technologique, a oublié quelques principes fondamentaux. Notamment que sa liberté n’en est pas une et qu’elle n’est qu’un hochet instrumentalisé par le « Progrès », lui-même contrôlé par la doctrine néolibérale.

Le laboratoire des Lumières a espéré, a fabriqué des idées pour l’avenir, a réalisé les mutations nécessaires à l’émancipation de l’individu et à son inscription dans la société en tant que citoyen, mais cela n’aura pas suffi. L’émancipation demeure non seulement une grande cause, mais surtout une lutte perpétuelle. Considérée comme une sorte de poison par le marché, elle possède, comme tout poison qui dans le cas d’espèce empêcherait les dogmes de toutes sortes de s’épanouir, son antidote absolu : l’ignorance.

Ainsi, quels que soient les dogmes ou les doctrines idéologiques qui apparaissent, l’ignorance n’est jamais très éloignée. La méthode d’application change selon qu’on est en dictature ou en démocratie, mais la finalité reste la même. Contrôlé par les pouvoirs économiques et politiques, l’instrument « ignorance » déferle massivement par tous les canaux de l’information et de la communication. L’objectif recherché est, a minima, un brouillage intellectuel et, dans le meilleur des cas, une addiction intellectuelle massive à des divertissements et à une information orientée.

Alors, à présent que ces Lumières sont presque éteintes, que voyons-nous ? Eh bien, par chance, il reste, de-ci de-là, quelques lueurs résilientes à la Boris Cyrulnik dans son acception sociologique qui veut qu’on s’intéresse plus au groupe et au collectif qu’à l’individu isolé.

Cette résilience est ténue, mais persistante. Elle est la bouée de sauvetage jetée dans l’océan du libéralisme débridé. Car, pour posséder autant d’efficacité, il faut présenter quantité de facettes différentes pour nourrir et bercer d’illusions une humanité avide de bonheurs immédiats autant qu’ignorante des concepts économiques dans lesquels elle se vautre sans méfiance.

La résilience des Lumières demeure en effet le point d’adaptation en milieu hostile de la reconstruction émancipatrice.

Les Lumières ont eu cette constance à rechercher et à énoncer des lois universelles pour organiser les comportements particuliers. Elles ont été également un élément important dans la constitution d’une philosophie universelle où le concept d’individualité pensante et critique prévalait. Une époque utopique, en somme, où l’individu avait des droits basés sur d’autres fondements que la seule tradition.

Cette citation de Montesquieu dans De l’esprit des lois prend ici toute sa force, révélatrice de ce changement : « Aujourd’hui nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celles de nos pères, celles de nos maîtres, celle du monde. Ce qu’on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. »

Cette éducation reçue du monde, pour autant qu’elle soit une belle et grande chose, permettrait-elle de modifier un avenir incertain ? La question reste posée.

Les grandes idées sont occultées et le détail est bien inscrit comme l’objectif principal de l’ignorance. Détails multiples et exotiques du monde, détails déviants et glauques du privé. Omnipotence du détail sur le tout, vision restreinte et étriquée du Moi sur le nous.

Si au début du XVIIIe siècle, la Terre était peuplée d’environ 700 millions d’habitants, il était fort difficile de faire comprendre à cette humanité ignorante les idées d’humanisme. Désormais, avec bientôt 7 milliards d’êtres humains informés, comment allons-nous faire pour communiquer ces idées à une humanité qui n’a de cesse de croire que le bonheur passe par la consommation et non par la connaissance et la philosophie.

Patrick Louart


Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (16 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Lisa SION 2 Lisa SION 14 avril 2008 12:03

     La majesté de quelques inébranlables vestiges dressés vers le ciel comme les témoins intemporels d’un élan fondateur qui s’est espéré universel....avez vous écrit.

    Cette seule phrase est la somme des meilleurs ingrédients assemblés au risque de paraitre indigestes, et pourtant constituant l’idéale recette pour y voir plus clair . C’est une sorte de clé passe-partout, un code barre supermanent, un scanner vérituel, de la bombe aérociel, de la nitro...mais presque. 


    • Le Petit Fennec 14 avril 2008 23:59

       Votre article est des plus intéressants. Nous pourrions le classer dans la catégorie philosophique car vous êtes en train de regretter ce qui a été au détriment de ce qui est actuellement. Je vous dirais même que je suis d’accord avec vous quand vous dites les lumières d’un certain temps ont été balayées d’un revers de main. Le monde change et nous, nous changeons avec. Nous sommes en plein dans un mondialisme avec ses bienfaits et ses méfaits. Notre société étant devenue une société de consommation, d’où notre allégeance au mondialisme et aux multinationales et aux différentes politiques qui nous mènent en bateau actuellement. Ne croyez point que c’est seulement le cas des pays européens et en particulier votre pays, la France. Dans l’autre rive de la méditerrannée, nous vivons cet état de fait avec beaucoup plus d’acuité. Nos libertés individuelles sont bafouées tous les jours que Dieu fait. Nous avons une autocratie virulente à plus d’un titre car elle ne représente qu’elle-même et nous en subissons les conséquences. Ne parlons pas de la liberté d’expression qui est presque une utopie chez nous. Nous risquons toujours pour un oui ou pour un non d’être jugé et incarcéré. Ne vivent chez nous que les corrupteurs et les corrompus qui ne laissent place à aucune des libertés fondamentales et humaines. Je sais que dans le cas actuel des choses, nous nous sentons parfois étranger sur le sol de notre propre patrie spoliée par des dirigeants sans vergogne voulant nous imposer leur diktat. Je suis en train peut-être de signer là mon billet d’entrée en tant que justiciable pour vouloir lever un voile mille fois séculaire et que nos dirigeants aiment à voir se répandre sur une société de plus en plus libérale. Mais qu’est-ce que la liberté ? Le libéralisme ? Si ce n’est une méthode pour mieux nous asservir, nous la plèbe, Le libéralisme profite à ceux qui dirigent ce monde et non aux peuples qui sont toujours asservis par leurs politicards à la petite semaine. Vous avez eu votre mai 1968, votre ras-le-bol depuis presque quarante ans déjà. Nous avons eu notre octobre 1988 depuis presque vingt ans déjà. Qu’en est-il adevenu de ces deux mouvements populaires, rien ! Nous sommes revenus à la case départ. Nos dirigeants sont en train de museler le peuple avec des lois avec le concours de nos élus (sic). Un nouveau mouvement de jeunes en mal de vie s’est déclaré chez vous et il va se généraliser à toutes les couches sociales, sans aucun doute possible. Le même phénomène va suivre en Algerie, peut-être plus tôt qu’on ne le pense et ce sera vraiment le chaos, la vraie révolution qui sera par la suite piétinée comme celle de 68 ou celle de 88. Les choses devraient changer dans le bon sens, mais malheureusement pour nous, même ceux qui, comme nous détiennent une certaine philosophie de la vie et une certaine vision de la lumière de liberté bénéfique à tous les peuples resteront sans effet sur les politiques tracées par nos dirigeants qui ne recherchent que leur "macroéconomie" au détriment des acquis sociaux. Ils sont catapultés comme les héritiers incontestables des richesses que générent nos pays respectifs et ne voient dans leurs peuples que des vassaux. Certains prônent la légitimité historique, d’autre la légitimité islamique et le peuple est balloté comme une balle de squatch d’un mur à l’autre pour faire le plaisir d’une certaine classe de joueurs.

       


      • alceste 16 avril 2008 10:17

        @ l’auteur

        Votre portrait de l’homme moderne ( du moins dans la société "occidentale") me rappelle les analyses de Pascal sur le divertissement.

        Nous en sommes tous plus où moins les esclaves consentants : Penser "prend la tête", c’est une activité ingrate, douloureuse, et totalement improductive sur le plan économique. Il n’y a qu’à comparer le maussade "Penseur" de Rodin à nos icônes médiatiques aux sourires triomphants.

        Il n’y a rien de plus facile aujourd’hui que de faire croire à la marionnette qu’elle est libre, puisque tout contribue à la libérer, du détergent qui fait "pschitt" jusqu’aux dérégulations du marché - qui font parfois "Krach" -.

         

         

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès