Troisième et dernière partie de l'Interview d’Annie Lacroix-Riz.

Dans le Pacte synarchique révolutionnaire pour l’Empire Français, l’« Union fédérative de l’Europe » ainsi que « les cinq fédérations impériales du monde actuel, déjà formées ou en formation, comme base d’une Société Universelle des Nations », sont évoquées. Cela semble être dans la lignée de ce que vous avez mentionné dans votre conférence-vidéo, Intégration européenne sous le contrôle du Reich et plans américains pour une unification de l’Europe, à partir de la 44 ième minute ?
J’ai fait allusion à la réception à l'ambassade d'Allemagne, le 7 septembre 1941, de quinze personnalités françaises, parmi lesquelles six synarques - ministres recensés sur la liste Chavin des « 46 affiliés les plus importants » : Barnaud, délégué général aux relations économiques franco-allemandes, Jacques Benoist-Méchin, secrétaire d’État auprès du chef du gouvernement, Bichelonne, secrétaire général (et futur ministre en avril 1942) de la production industrielle, Bouthillier, ministre des Finances, Lehideux, ministre de la PI (successeur de Pucheu), et Pucheu, ministre de l'intérieur. Les autres hôtes, industriels ou/et banquiers ès-qualités, le plus souvent présidents du comité d'organisation de leur branche, étaient également synarques, plus ou moins notoires, tel Henri Ardant, président de la Société générale et du comité d’organisation des Banques [1].
Cette manifestation mondaine franco-allemande eut lieu dans la phase la plus intense de la collaboration. L’enthousiasme avait été délirant depuis les premiers mois de 1941, pour la guerre prévue et attendue contre l’URSS : c’était la cible obsessionnelle, depuis novembre 1917, de la grande bourgeoisie française en général et de la synarchie en particulier. À la fin de l’été 1941, l’allant pro-allemand demeurait très élevé, bien que le Blitzkrieg apparût déjà en difficulté à l’Est. On était fort avancé dans la mise en œuvre des vastes projets « européens » communs, des cartels aux sociétés mixtes en passant par les cessions de titres français aux financiers allemands et les aryanisations partagées [2]. À cette occasion, « le banquier Ardant exprim[a], d’accord avec Pucheu et Bichelonne, l’espoir que les plans allemands seraient assez vastes pour décider la suppression des frontières douanières et créer une monnaie unique pour l’Europe. “Cette prise de position sans équivoque du président de la Société Générale qui doit être actuellement désigné comme le premier et le plus important des banquiers français semble particulièrement importante” », commenta le rédacteur allemand du compte rendu [3].
En cette ère de triomphe politique absolu, la synarchie qui avait investi le cabinet Darlan proclamait les objectifs que ses auxiliaires syndicaux avaient glorifié dans les colonnes des Nouveaux Cahiers en pleine drôle de guerre. Ainsi Lucien Laurat avait-il signé, dans le n° du 1er novembre 1939, un article piaffant d’impatience sur les développements franco-allemands imminents, malgré son faux-semblant de traitement du Reich en État ennemi : « Après la guerre il faudra gagner la paix ». Le lecteur pourra aisément supprimer, pour mieux lire ce programme commun, la phrase de pure convenance : « L’Allemagne, en faillite avant même d’avoir déchaîné la catastrophe, le sera encore plein plus après avoir perdu la Guerre » : « Seule l’unification économique de l’Europe nous paraît susceptible de faciliter la solution des problèmes économiques et financiers de l’après-guerre immédiat […L]e passage de l’économie de guerre à l’économie de paix » ne trouvera de solution « que sur le plan européen. Il s'agira de payer la note. L’Allemagne, en faillite avant même d’avoir déchaîné la catastrophe, le sera encore plein plus après avoir perdu la Guerre. L’Europe ne pourra trouver les fonds nécessaires à sa restauration qu’en procédant à la compression sévère de tous ses faux-frais, à la rationalisation de sa structure économique. Là encore, la solution qui s’impose nous paraît être la création d’une économie pan-européenne sur la base de certaines réformes de structure à réaliser sur le plan intérieur des grandes nations de notre continent. » [4]
Cette frénésie germano-européenne, affichée sans pudeur depuis Munich, explosa dans la phase allemande ascendante de l’Occupation [5]. Elle n’a aujourd'hui pas droit de cité académique, car la passion « européenne » a conduit l’historiographie dominante à entraver la connaissance historique tirée des sources d’avant-guerre et de guerre. Les auteurs et tuteurs de la bibliographie « officielle » du programme des concours d’histoire de 2007-2009, tout à leur objectif d’expier le NON au référendum de mai 2005, en endoctrinant les futurs enseignants à coup d’« europtimisme » à prétentions scientifiques, ont postulé une parenthèse de guerre 1939-1945 dans les plans « européens » : de tels plans, présumés fort aimables et pacifistes avant-guerre, et au moins aussi plaisants après mai 1945, ne pouvaient naturellement coexister avec pareil conflit qualifié d’« idéologique » [6].
Ce choix, politique, idéologique et non scientifique, a eu pour condition sine qua non une reconstitution a posteriori des faits démentie par les archives originales. L’Occupation ne fut pas caractérisée par un « trou noir » ou une « rupture » dans les plans « européens » de la synarchie, qui avait été étroitement liée, dès l’avant-guerre, au « clan Goering ». Les « milieux bien informés » n’ignoraient pas ces liens, de plus en plus nettement perceptibles depuis Munich. Le patriote Raymond Brugère, « seul diplomate » démissionnaire le 17 juin 1940 [7], avait comme ambassadeur à Belgrade (novembre1938-juin1940), « en la personne de Neuhausen, connu certaines tentacules [des] groupes allemands du système Goering » : Goering, délégué gouvernemental de la sidérurgie, et Frantz Neuhausen, son « ami personnel » et consul général d’Allemagne à Belgrade [8], traitaient quasi ouvertement en Yougoslavie avec « Hippolyte Worms et son équipe », adeptes d’« une politique bancaire prétendument “réaliste” » [9].
L’Occupation ne fit que développer cette intense collaboration d’avant-guerre, qualifiée d’« européenne » ou de « continentale », sous tutelle allemande et en tous domaines. Elle permit aux partenaires de poser des jalons décisifs pour l’« Union européenne » postérieure à la guerre, y compris en matière de mariages de capitaux. Les réalisations de ce temps furent dignes du texte du télégramme que Franz von Papen, alors ambassadeur d'Allemagne à Ankara [10], adressa à « [s]on ami de longue date Benoist-Méchin », qui se targuait en permanence de la puissance politique de « [s]on groupe » (de synarques), pour le féliciter de son maintien dans le cabinet Laval d’avril 1942 : “Recevez mes meilleurs vœux pour le changement décisif qui se dessine ces jours-ci dans l’histoire de la France. Je suis plus que jamais convaincu que l’édification de la nouvelle Europe est assurée, si nos deux peuples affrontent au coude à coude la rénovation sociale de ce continent” » [11].
Il fallut simultanément s’adapter à la perspective de plus en plus certaine - depuis la mort du Blitzkrieg - de Pax Americana et d’intégration de ces plans aux plans « européens » des États-Unis [12].
Que vous inspire l’appel lancé par les confédérations patronales française, allemande et italienne en octobre 2011 à davantage d’intégration européenne, ainsi que les « bonnes affaires » réalisées actuellement par le patronat allemand en Grèce ?
[1] Liste Chavin (et diverses autres listes) : confronter les noms cités (Industriels, édition de 1999, p. 433) aux index du Choix et de Munich.
[2] Industriels, chap. 5 à 9.
[3] Rapport Gerstner, traduction figurant dans tous les dossiers des intéressés, 3W pour les ministres de Vichy, cité dans Ministère public contre Ardant, 7 janvier 1948, F12, vol. 9569, AN. Philippe Burrin en a trouvé l’original allemand, La France à l’heure allemande 1940-1944, Paris, Seuil, 1995, p.271.
[4] Nouveaux Cahiers, n° 51, 1er novembre 1939, 3W, 51, AN.
[5] LAcroix-Riz, Choix, Munich, et Industriels
[6] « Penser et construire l’Europe. Remarques sur la bibliographie de la question d’histoire contemporaine 2007-2009 parue dans Historiens et Géographes n°399 », La pensée, n° 351, octobre-décembre 2007, p. 145-159 ; version complétée, www.historiographie.info, octobre 2008. « Europtimisme », Lacroix-Riz, L’histoire contemporaine sous influence, Pantin, Le temps des cerises, 2004, 2e édition.
[7] Tél. signalé par Jean-Baptiste Duroselle, L’Abîme 1939-1945, Paris, Imprimerie nationale, 1982, p. 187 (citation) et 216.
[8] PV n°21 des séances du 10 au 13 septembre 1940, La Délégation française auprès de la Commission allemande d’Armistice de Wiesbaden, 1940-1941, Paris, Imprimerie Nationale, 1947, t. 2, p.256, et infra.
[9] Raymond Brugère, Veni, vidi, Vichy, Paris, Calmann-Lévy, 1944, p. 135-136 et précisions, Munich et Industriels (index Brugère et Neuhausen).
[10] Instrument majeur de l’accès du NSDAP au gouvernement, Lacroix-Riz, Choix, Munich, et Vatican, index.
[11] Télégramme 727 von Papen à Benoist-Méchin, Ankara, 24 avril 1942, 3W 352, AN.
[12] Lacroix-Riz, Industriels, chap. 9, et L’intégration européenne de la France. La tutelle de l’Allemagne et des États-Unis, Pantin, Le temps des cerises, 2007.
[13] Vladimir Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Paris, LeTemps des cerises, réédition, 2011.

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