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« L’année de la jupe » avec Isabelle Adjani, ou la tentation vénéneuse de répondre par la violence au désordre de l’École

Il fallait s’y attendre : une farce sarcastique était tentante par réaction viscérale, aux antipodes de la guimauve du film « Entre les murs » qui a fait le plein des suffrages et des bons sentiments chez les bobos et les braves gens, pris de sollicitude pour « l’élève en difficulté », mais qui ne laisseraient pas un quart d’heure leur enfant dans pareille ménagerie. Le film « La journée de la jupe » de Jean-Paul Lilienfeld vient de sortir. On y voit une professeur excédée prendre en otages, l’arme au poing, sa classe d’ « élèves en difficulté », c’est-à-dire une bande d’incultes qui font régner leur loi de la jungle.

 
Les élèves à plat ventre… et non plus le professeur

Le rôle du professeur qui braque de petites frappes, a été judicieusement attribué à Isabelle Adjani. Elle joue le rôle de bouclier que le président Sarkozy a attribué à Mme Dati face à la banlieue : impossible de lui faire le coup de l’accusation de racisme entre personnes de même origine immigrée !

Bien qu’on n’ait pas vu le film - On se promet de le voir sur Arte, le 20 mars prochain -, on croit en avoir saisi l’essentiel avec la bande annonce disponible sur Internet. La situation paraît être celle du film « Entre les murs », à une différence près et de taille : le professeur de français est une jeune femme qui ne cède pas à la démagogie comme le ridicule Marin-Bégaudeau. Blessée dans sa féminité par ses petites crapules arriérées, elle la revendique hautement et exige du gouvernement, en échange de la libération de ses otages, l’institution d’ « une journée nationale de la jupe » pour faire comprendre à ces cervelles médiévales que le port d’une jupe n’est pas un vêtement de pute mais de femme !

L’idée est lumineuse. Et on jubile devant ce renversement des rôles auquel on ne croyait plus. Un révolver tombe d’un cartable d’élève. La frêle jeune femme s’en empare et somme toute la classe de se coucher à plat ventre. Elle fait désormais trembler de trouille cette bande de petits mâles qui l’humiliaient de la parole et du regard. Celui qui regimbe et ose encore lui dire de « niquer sa mère la pute », elle l’envoie au tapis d’un coup de boule comme ça se fait au foot. «  Je ne veux plus, prévient-elle, que personne me fasse chier ! ». Et, devant les corps allongés, elle goûte son plaisir : «  Bon ! juge-t-elle. On va pouvoir faire un cours ! Quel était le vrai nom de Molière ? ». Ce sont autant de scènes tragiques et hilarantes à la fois qui libèrent par bouffées, par bouillons, la colère rentrée qu’on ruminait depuis le film « Entre les murs ». Ça fait du bien de voir le monde enfin remis à l’endroit et le professeur respecté.

Le danger d’une barbarie inverse
 
Mais à quel prix ? On verse dans l’excès inverse. C’est tout le danger de la situation présente où les petites frappes font la loi dans un établissement scolaire avec la complicité de l’administration et de professeurs partagés entre la servilité et l’humanitarisme dévoyé. On risque de prendre fait et cause pour une inversion des rôles dont la violence n’est pas plus acceptable que celle qu’elle remplace.

Le film use sans doute les ressorts de la farce qui pousse à la distanciation : la distorsion entre ce qui est ce qui devrait être, est telle qu’elle ne peut que soulever le rire pour soulager le malaise provoqué. L’ironie des scènes poussée jusqu’au sarcasme invite à en comprendre le contraire. On n’a jamais vu et on ne verra pas une professeur braquer de son revolver une classe entière, ou alors, c’est qu’elle aurait perdu la tête comme ici. On ne saurait prendre non plus au sérieux l’outrance de la solution adoptée pour inculquer des règles minimales de civilisation dans ces têtes que des virus paraissent avoir bloquées comme ça arrive dans un ordinateur. 

Pourtant, on n’en est pas si sûr ! Qui sait si la manière forte, se surprend-on à se demander, n’est plus la seule solution ? Pas d’angélisme ! L’action est - hélas ! - binaire et ne supporte pas de troisième voie. On en est venu à une telle démission de l’administration et d’une majorité de professeurs que la barbarie s’est installée « entre les murs ». C’est bien le danger de croire que la méthode forte expérimentée dans « La journée de la jupe » serait la seule issue, au risque de remplacer une barbarie par une autre.

Une parenté avec la tragédie « Prof » de Jean-Pierre Dopagne ?

L’idée serait-elle dans l’air ? Le sujet de ce film s’apparente étrangement à une remarquable pièce de théâtre qui circule sur Internet, intitulée « Prof  » de Jean-Pierre Dopagne. Elle date de septembre 2002. L’auteur du film en a-t-il eu vent ? Il existe, en effet, une certaine ressemblance. Le seul personnage en scène est aussi un prof avec son cartable à la main. Ses premiers mots sont pour déplorer le manque de courtoisie des spectateurs : « Autrefois, leur reproche-t-il, vous vous seriez levés. On se levait toujours quand j’entrais. Je vous aurais dévisagés, d’un large regard semi-circulaire, et je vous aurais dit : Asseyez-vous. Et, dans votre tête, chacun d’entre vous, vous auriez applaudi, dans un respectueux silence, en pensant : Dieu est arrivé. Autrefois, tout le monde était croyant : ça facilitait les choses. Du moins, je l’imaginais. »

Il passe alors en revue toutes les avanies que lui ou des collègues ont subies, des ricanements de petites frappes qui se font en un soir ce qu’il gagne en un mois, au viol dans sa classe de Patricia à qui le chef d’établissement n’a rien trouvé de mieux que de lui reprocher sa tenue vestimentaire en guise d’explication du crime. On n’est pas loin de « La journée de la jupe », y compris dans le choix de cette métonymie de la femme !

« L’histoire qui m’a terriblement touché, explique le prof, c’est Patricia. (…) Les garçons devant, les filles derrière. Elle dit : "Qu’est-ce que vous faites ?" Ils se taisent. Avancent. Avancent. Comme la forêt dans Macbeth. Elle crie. L’un d’eux lui enfonce dans la bouche le torchon du tableau. Quinze paires de mains la touchent, l’empoignent, l’enferment. Les filles s’amusent à rythmer. Mmmh... Mmmh... De plus en plus fort. Le chœur des sorcières. Déjà elle n’a plus de pull-over. On déchire sa blouse. Les filles scandent : "La jupe ! La jupe !"... Un vautour arrache la jupe. Plus haut encore : "La culotte ! La culotte !"... Des pattes puissantes la clouent sur le bureau. Les poignets, les chevilles, la tête. Ecartent les jambes. Et le premier s’avance. Et puis un autre. Et un troisième. Derrière, les filles comptent les secondes. Soudain la porte s’ouvre. Le prof du local voisin, dérangé par le bruit. Bernard, prof de chimie, marié, père de trois enfants. Il regarde et referme la porte... C’est en pensant à Patricia que je ne regrette pas mon geste... »

De quel geste s’agit-il ? À plusieurs reprises, on bute au seuil de la révélation, chaque fois différée pour charger un peu plus la valise de tout ce qu’il a dû supporter pour en venir là. Un jour, n’en pouvant plus d’aller au bahut la rage au ventre quand sa femme, chanteuse à l’Opéra, s’y rend ravie, il entre dans sa classe comme d’habitude et pose tranquillement son cartable. Mais au lieu de ses livres et cahiers habituels, il en sort brusquement un fusil mitrailleur et, de plusieurs larges rafales semi-circulaires, abat toute la classe. Au conseiller d’éducation qui passe pour vérifier si tout le monde est là, il réplique qu’il n’a pas fait l’appel, mais que le compte doit y être ! On en a déjà trop dit sur cette pièce remarquable qu’on aimerait voir monter. La suite est tout aussi surprenante. On ne voudrait pas l’éventer.


Quand l’insoutenable est quotidiennement imposé et consommé, il ne faut pas s’étonner qu’en défense, la victime en vienne à se découvrir une capacité de violence insoupçonnée pour y mettre un terme. Les représentations naïves et mièvres de l’École, à la manière du film « Entre les murs », ne vont pas durer : ce film « La journée de la jupe  » et cette tragédie « Prof » en sont peut-être les prémices d’une nouvelle vision. Mais le jeu dramatique suffira-t-il pour, selon la théorie aristotélicienne de la catharsis du théâtre, purger les pulsions de mort qui se sont accumulées depuis tant d’années dans le huis-clos pervers de l’École ? On peut en douter. Paul Villach



par Paul Villach mardi 17 mars 2009 - 54 réactions
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  • Par daniel (xxx.xxx.xxx.192) 17 mars 2009 12:07
    daniel

    Cher Paul,
    merci d’attirer notre attention sur un film que je n’ai pas encore vu mais que je vais regarder de près. Ce que vous en dites me rappelle un fim américain, il y a plus de vingt ans mais il était prophétique : Le Proviseur (titre de la version française). L’idée était que lorsque la violence des gangs est entrée dans l’école, la seule solution est de l’affronter et d’être le plus fort. François Bayrou voulait sanctuariser l’école pour la protéger des menaces extérieures. Il est parti avant d’avoir commencé un début d’application. 
    La violence est d’ailleurs dans la classe. Il n’est pas question de l’empêcher d’entrer mais plutôt de l’en faire sortir.
    Vous n’appréciez guère les chefs d’établissements, mais, cher Paul, il y en a encore qui sortent manu militari d’une salle de classe des perturbateurs violents qui ne craignent plus leur professeur (c’est plutôt dans ces cas là le professeur qui craint -à juste titre- ses élèves.) Et puis si vous plaquez au sol un élève dans votre bureau pour lui arracher un couteau,en attendant la police, vous avez intérêt à avoir des témoins qui attesteront que vous n’êtes pas allé au delà de l’immobilisation au sol. Quand la police arrivera, elle demandera au chef d’établissement de décliner son identité : adresse, date de naissance etc...Si vous souhaitez porter plainte pour menaces de mort, il vous faudra passer une demi journée au poste pour la déposition, puis une demi journée dans les bureaux du médiateur qui expliquera à l’élève que c’est pas bien de menacer de mort le principal de son collège et qu’il ne faudra pas recommencer.
    dj

  • Par Gazi BORAT (xxx.xxx.xxx.192) 17 mars 2009 16:03

    J’ai comme l’impression qu’on ne sort pas d’une logique "toute puissance de l’élève" contre "toute puissance de l’enseignant".

    Autant l’une que l’autre ne peuvent être souhaitable.

    L’école d’autrefois ne s’encombrait pas des cas sociaux, elle les envoyait vers les filières "métiers manuels" (l’industrie avait encore besoin de manoeuvres) et vers le pré-apprentissage à 14 ans..

    Aujourd’hui, l’Education Nationale cherche à retarder le plus possible l’entrée des jeunes vers le monde du travail qui n’offre plus aucun débouché pour les jeunes de faible niveau.. Ces jeunes qui posent problème se trouvent maintenus à l’école alors qu’autrefois ils en auraient été éjecté..

    Le problème est plus complexe qu’une simple décadence des valeurs ...

    gAZi bORAt

  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.91) 17 mars 2009 12:30
    sisyphe

    Monsieur Piffard a, depuis très récemment, fait connaissance de Diafoirus ; et le voila qui nous le ressort à toutes les sauces... 
    Bon. Pourquoi pas, si ça lui fait du bien....

    Mais vous devriez lire aussi "Le tartuffe", monsieur Piffard : je ne suis pas sûr que vous l’appréciiez autant, mais sa lecture pourrait éventuellement vous être très utile.. 

    Moi, j’dis ça, j’dis rien.... 


  • Par Paul Villach (xxx.xxx.xxx.251) 17 mars 2009 15:37
    Paul Villach

    @ Léon

    Il ne vous en faut pas beaucoup pour être sujet à des hallucinations. Voyez si l’origine n’est pas multifactorielle.

    1- J’ai précisé, puisque vous l’avez retenu, que je n’ai pas vu le film, mais seulement la bande annonce.
    J’avais fait la même chose avec "Entre les murs" et mon article après vision n’a pas enlevé un iota à ce que mon article préliminaire avait pu observer.

    2- On est dans un cas de figure comparable, pour peu qu’on ait une connaissance assez approfondie du système scolaire.
    3- Il ne faut pas beaucoup d’images pour comprendre quel est l’enjeu de ce scénario. C’est ce que j’ai développé.
    4- Il va de soi que si j’ai fait contre-sens, je saurais le reconnaître dans un prochain article.
    5- En attendant, il m’a paru intéressant d’attirer l’attention sur ce film qui est programmé sur ARTE, vendredi 20 mars à 20h45 !

    Inutile donc de prendre des cachets pour soigner vos hallucinations. Paul Villach

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