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Accueil du site > Tribune Libre > L’Europe : de la faillite politique à la dictature économique

L’Europe : de la faillite politique à la dictature économique

 Je ne suis pas marxiste. Je ne l’ai jamais été et ne le serai très certainement jamais. Mais s’il est une vérité qui demeure néanmoins incontestable, sur le plan de l’analyse philosophique, c’est bien celle que Marx énonça, secondé en cela par Engels, dans l’historique « Manifeste du Parti Communiste », publié en 1847 déjà. A savoir : ce sont les infrastructures économiques, autrement dit l’activité de production, qui conditionnent les superstructures politiques, y compris dans leur dimension morale.

 Cet axiome, auquel le social-démocrate et européen convaincu que je suis reconnaît volontiers toute la pertinence conceptuelle, Marx le corrobora, dans ce même « Manifeste », par une formule restée célèbre, tant elle frappa alors les esprits : « Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. » 

C’est bien là, en effet, cette nouvelle loi (la loi du marché, serais-je tenté de dire ici) qui semble présider aujourd’hui, et plus que jamais, au destin de bon nombre des pays de notre Europe, au premier rang de laquelle émergent bien évidemment, ainsi que nous venons de le voir tout récemment, la Grèce et, surtout, l’Italie.

 Car que sont leur nouveau chef de gouvernement, Lucas Papadémos (jadis gouverneur, de 1994 à 2002, de la Banque Centrale de son pays) pour la Grèce et Mario Monti (autrefois conseiller international, en 2005, de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs) pour l’Italie, sinon de purs et simples économistes, eux-mêmes aux ordres d’une invisible, et d’autant plus pernicieuse, oligarchie ?

 Davantage : le tout nouveau directeur de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, n’est-il pas, lui aussi, un ancien haut fonctionnaire de cette même Goldman Sachs ? C’est du reste là, cette très puissante institution financière, fleuron de Wall Street, ce qui relie, tel un discret mais efficace fil conducteur, ces trois récents dirigeants européens. Pour le moins paradoxal lorsque l’on sait que Goldman Sachs est sous le coup, depuis 2011, d’une plainte pour une gigantesque fraude fiscale : elle aurait vendu des produits dérivés - les fameux « swap » - permettant de dissimuler une partie de la dette souveraine des Etats-Unis et serait donc, comme telle, à l’origine de la crise des « subprimes », c’est-à-dire, par ricochet, de notre crise financière elle-même !

 L’arnaque, totale, serait magnifique, dans son cynisme, si elle n’était à ce point, sur le plan éthique, honteuse. A moins, pire encore, que ces prétendus spécialistes ne soient, dans leur propre domaine, que d’illustres incompétents, quoi que le système veuille bien nous faire croire, puisqu’ils n’ont jamais pu endiguer auparavant, ni simplement prévenir (laissons leur là le bénéfice du doute, outre celui de leur immense profit), cette même crise. Au contraire : ils en sont les premiers et vrais responsables. 

 Et, pourtant, ce sont bien ces louches technocrates de la haute finance qui, privés en outre de toute légitimité démocratique puisque ce ne sont pas les peuples qui les ont élus, se voient soudain propulsés, sans que nous n’ayons jamais été consultés sur la question, à la tête de nos gouvernements. Autant dire, effectivement, que Marx a donc plus que jamais, fût-ce a posteriori, raison : c’est bien l’économie qui détermine aujourd’hui, au déni de toute démocratie, la politique ! 

 Ce ne fut toutefois pas là la seule vérité que Karl Marx énonça, comme l’observèrent autrefois Louis Althusser (voir « Pour Marx ») ou Jacques Derrida (voir « Spectres de Marx »), au sein de son œuvre philosophique. Ainsi écrivit-il également, dans « Le Capital » cette fois, cette autre sentence phare de sa critique du capitalisme : « La circulation des marchandises est le point de départ du capital ».

 Et, de fait, loin de se vouloir au départ une entité politique, encore moins sociale, c’est comme un espace uniquement économique, basé sur la libre circulation des marchandises et donc, comme tel, essentiellement capitaliste, que notre Union Européenne elle-même naquit, en 1957, avec le Traité de Rome : preuve en est que cette actuelle UE se dénomma longtemps, jusqu’en 1992, date de l’entrée en vigueur du plus politique Traité de Maastricht, « Communauté Economique Européenne », appellation alors synthétisée sous le sigle de CEE.

Rien d’étonnant, en d’aussi bancales fondations, si, au bout de pareil processus logique, ce sont des banquiers, eux-mêmes issus de ce symbole du capitalisme le plus sauvage qu’est Goldman Sachs, qui, sans jamais rien nous demander de surcroît, prennent effectivement aujourd’hui la tête, fût-elle malade, de nos Etats : motif, précisément, pour lequel les « indignés » ont raison de se révolter, à l’heure de la mondialisation, sur les différentes places publiques, à défaut d’être financières celles-là, des capitales européennes, quand ce ne sont pas, plus largement encore, les métropoles américaines, voire, bientôt, asiatiques.

En résumé, c’est donc ce déficit politique de départ qui provoque à l’arrivée - c’est là son effet pervers le plus manifeste - cette dictature économique à laquelle nous assistons actuellement. De sorte que, paraphrasant à nouveau ici le Marx de la toute première phrase de son « Manifeste du Parti Communiste », nous pourrions aisément dire, à notre tour, qu’un spectre hante l’Europe contemporaine : la dictature financière, que la lucide Viviane Forrester, il y a quelques années déjà, en 1996, baptisa très justement, reprenant là une formule de Rimbaud en ses « Illuminations », d’« horreur économique » !

 Yves Charles Zarka, professeur de philosophie politique à la Sorbonne, expliqua parfaitement bien, lors du colloque qu’il vient d’y organiser autour de la pensée comme de la figure de Jürgen Habermas, ce danger qui nous guette : « Nous vivons un moment décisif dans l’histoire de l’Europe, celui dans lequel le projet d’une Union est mis en péril et risque de sombrer dans une dislocation périlleuse pour les Etats, c’est-à-dire les peuples qui la composent. », y a-t-il souligné à bon escient. Et de conclure cet important débat par cette réflexion aussi dramatique, elle aussi, que judicieuse : « Ce n’est pas seulement l’Union Européenne qui est en péril, mais aussi la civilisation dont elle est porteuse. ».

 D’où, urgente, cette autre question, fondamentale, pour l’avenir de nos sociétés modernes : cette Union Européenne que nous avons nous-mêmes appelé de nos vœux se construirait-elle, à l’heure actuelle, sur la destruction, non seulement des Etats, mais, plus spécifiquement encore, de la souveraineté populaire et, donc, contre la démocratie elle-même ?

 Si tel était le cas, le paradoxe, bien évidemment, ne serait pas des moindres : ce serait ses propres valeurs, son rêve humaniste, sa vision de la liberté et sa conception de la tolérance, que l’Europe, par cette nouvelle forme de dictature - la dictature économique, précisément, après les diverses dictatures, de par le monde, politiques, idéologiques, militaires ou religieuses -, nierait, ainsi, de la manière la plus hypocritement vile qui soit.

 Bref : la mondialisation, cet autre et nouveau nom du totalitarisme à venir ?

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas » (PUF), professeur invité au « Collège Belgique », sous l’égide de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique et le parrainage du Collège de France. 


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10 réactions à cet article    


  • Gérard Luçon Gerard Lucon 28 novembre 2011 13:59

    le stade supreme du capitalisme etant, selon Marx, la main-mise par celui-ci sur les economies du proletariat ... ce qui est desormais chose faite via les fonds de retraite, les credits, les assurances prives sauf que ce n’est plus simplement le proletariat mais toutes les classes non dirigeantes qui sont « dans la nasse »


    • JL JL1 28 novembre 2011 14:05

      Je souscris pleinement à cette analys.

      « la mondialisation, cet autre et nouveau nom du totalitarisme à venir ? »

      Totalitarisme à venir ? Non, hélas, déjà là.


      • Harfang Harfang 28 novembre 2011 14:21

        Je l’ai déjà posté, mais il me semble toujours aussi pertinent dans ce contexte, et illustre assez bien l’article : dessin


        • PhilVite PhilVite 28 novembre 2011 14:37

          Le voile se lève petit à petit, mais quand même de plus en plus vite.
          Il ne restera bientôt plus que ceux qui ne veulent pas savoir qui ne sauront pas.


          • Richard Schneider Richard Schneider 28 novembre 2011 16:12

            Pour répondre à PhilVite :


            «  Le pouvoir ne souhaite pas que les gens comprennent qu’ils peuvent provoquer des changements » N. Chomsky.

            à l’auteur :

            Je souscris évidemment à votre analyse. Mais, malgré Chomsky (cf. citation ci-dessus), je ne vois pas ce qui pourrait arrêter cette chute infernale et de notre économie et ,vous avez raison, de « notre civilisation ».


            • Montagnais Montagnais 28 novembre 2011 16:46

              Vous êtes gonflé vous, de faire l’amalgame entre « notre économie » & « notre civilisation »..


              - Notre civilisation, c’est un peu la mienne, la vôtre, elle est en aucune façon contingente, même si elle fait à peine 1%.

              - « Notre économie » ? C’est la leur.. Les autres 1% de dictateurs de malheur. Qu’ils aillent se faire mettre. Ce qui leur arrive ne nous concerne pas. 

              De toute façon, il leur restera suffisamment de yachtes de 120 m de long, d’avions, de guerriers et de sécurité privés, de maisons bardées, de bunkers inaccessibles, de SUV 50 pistons, d’armement.. Mais ça les empêchera pas de trembler ces cons.

              Nous, on s’accommodera de ce qui restera. On verra. On le fait déjà. 

              Nous, ce qu’on veut, si on peut, c’est préserver nos forêts, là, faudra pas y toucher !

              Bien qu’ils en aient déjà détruit beaucoup ces fous.

              Et si leurs milliards de dettes (que nous ne reconnaissons en aucun cas..) et leurs myria-tonnes de béton les ensevelissent, ça ne nous concerne pas..

              Nous seulement, ce qui nous intéresse, c’est la civilisation précisément, non contingente, inaccessible pour eux, une région de l’esprit.. C’est dire s’ils en sont à 100 000 lieues.. les économisses, ces crapuleux putois, ces hideux entasseurs de profits, de dettes et de malheurs.

            • Traroth Traroth 29 novembre 2011 12:03

              La civilisation, ce ne sont pas des machines à laver et des smartphones, c’est l’élan de l’homme pour s’éloigner de la bestialité. La mondialisation, c’est se vautrer dans sa bestialité !


            • Richard Schneider Richard Schneider 28 novembre 2011 18:06

              à Montagnais :

              Soit on ne s’est pas compris, soit on ... n’est pas totalement en accord ...
              Quand j’écris « notre civilisation » par exemple, je veux mettre l’accent sur la spécificité de la civilisation européenne, certes, mais aussi française, que notre Monarque bien-aimé semble bien mal connaître. 
              Avec la mondialisation ultra-libérale, cette spécificité est en train de disparaître. Fukuyama a écrit un livre célèbre sur le sujet :« La fin de l’Histoire ». Pour l’Américain, après la chute du mur, il ne devrait rester qu’une seule société mondialisée, reposant sur la démocratie et le capitalisme - à savoir le modèle US. Heureusement que ça ne s’est pas passé exactement comme il le prévoyait. Quoique ... la mise en coupe réglée - voulue par les dirigeants européens en particulier - et l’instauration de la faiblesse des états aboutissent au marasme économique actuelle. 
              Je suis d’accord avec vous que ce sont les peuples qui vont trinquer, en perdant ce qu’ils avaient de spécifique sur le plan économique, social et même politique : on voit bien que les banquiers ne se cachent plus pour prendre en mains les états défaillants (sic) : « ils » ont même mis à la tête de la BCE un ancien responsable des faillites en 2008 !
              Pour conclure, ce que je regrette avant tout c’est que ceux qui dirigent vraiment le monde, c’est de vouloir fondre dans une sorte de magma uniforme et sans saveur (un peu comme la Wordmusic), ce qui a fait l’Histoire des peuples et des nations.

              • BA 28 novembre 2011 18:57
                Lundi 28 novembre 2011 :

                Le Trésor italien a émis lundi 567 millions d’euros d’obligations indexées sur l’inflation à échéance 2023 dont les taux d’intérêt ont bondi à plus de 7,3 %, a annoncé la Banque d’Italie.

                Le montant levé s’inscrit dans le bas de la fourchette de l’objectif du Trésor qui comptait émettre entre 500 et 750 millions d’euros.

                La demande est restée soutenue, s’élevant à environ 1,225 milliard d’euros, mais le Trésor peut décider, selon ses besoins, de ne pas émettre le montant maximum, notamment si le taux est trop élevé.

                Signe de la méfiance des investisseurs, les taux de ces titres ont en effet bondi à 7,3 %, contre 4,6 % lors de la dernière opération similaire dont la Banque d’Italie ne précise pas la date.

                Ce taux record n’est toutefois pas une surprise car il se situe au niveau où évoluent actuellement les taux à long terme de l’Italie qui sont jugés insoutenables, sur la durée, pour le pays, qui croule sous une dette colossale d’environ 1.900 milliards d’euros, soit environ 120 % du PIB.

                Les titres émis lundi étant d’un type particulier en raison de leur indexation sur l’inflation, le nouveau véritable test sur les marchés pour l’Italie interviendra mardi, jour où le Trésor compte émettre entre 5 et 8 milliards d’euros d’obligations à moyen et long terme.

                Vendredi, les taux d’emprunt de l’Italie s’étaient envolés à des niveaux record lors de l’émission de 10 milliards d’euros de titres à six mois et deux ans.

                Les taux à six mois avaient bondi à 6,504 %, contre 3,535 % lors de la dernière opération similaire le 26 octobre 2011, et les taux à deux ans avaient bondi à 7,814 %, contre 4,628 % lors de la précédente émission.

                Alors que l’Italie est au bord de l’asphyxie financière, le Fonds monétaire international a démenti lundi discuter avec Rome d’un plan de secours, après des informations du quotidien La Stampa indiquant que le FMI pourrait débloquer entre 400 et 600 milliards d’euros afin de permettre à l’Italie de disposer de 12 à 18 mois pour adopter des mesures budgétaires et des réformes économiques.

                (Dépêche AFP)


                • oj 29 novembre 2011 01:38

                  de la faillite politique a la dictature politique....

                  face a la difficulté de construire l’Europe il semblerait assez commode de profiter des bouleversements actuels pour sombrer dans un chaos temporaire et ainsi amener les européens a accepter une europe politique dans l’urgence (ou l’etat d’urgence) avec son contingence de privation de liberté.

                  le scénario est assez plausible.

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